Retour dans la Combe Sauvage, vingt-deux ans après

 

 

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Cela fait plus de vingt ans que je ne suis pas revenu dans la Combe – vingt-deux ans, pour être tout à fait précis, que je n’ai pas planté ma tente en ce lieu fondateur ; vingt-deux ans après, donc, c’est le même chemin blanc pour échapper à la cohue du col, la même tente à peine défraîchie, le même bonhomme juste un peu grisonnant, le même gypaète (ou son arrière-arrière-arrière-petit-fils) qui surgit dans le même ciel un peu grisonnant lui aussi, et qui passe, et qui revient, et qui plane en maître au-dessus du Bargy ; vingt-deux ans après ce sont les mêmes traces sur le même chemin, qui semble cependant moins abrupt parce que le sac est plus léger, la même grotte que je m’étonne de trouver bien plus grande que dans mon souvenir, la même montagne en forme de bateau, la même halte sur la crête.

 

 

Qu’est-ce que c’est que cette tache rouge vif dans l’herbe ? – Un enfant, ici, a oublié une miniature d’impériale londonienne. Ici ! Quel enfant ? Quelle enfance on imagine, quelle enfance perdue ? Je larmoie discrètement, parce qu’il n’y a rien de plus navrant que ces jouets perdus…

 

 

On dresse la tente au même endroit, qui était de toute façon le meilleur, sur l’unique replat gazonné, puis on se lave au même névé (dont on craignait fort la disparition). Après les premiers bouquetins (quelques femelles aperçus en montant) voici le premier chamois qui siffle les intrus, la marmotte qui lui répond, un mulot qui file entre les pierres, puis un deuxième chamois qui descend droit sur le névé : sa rutilante robe brune et sa souplesse animale font chaud au cœur, dans l’univers si sombre de la Combe qui, d’ailleurs, est en train de s’assombrir à vue d’œil.

 

 

Silence. Trilles d’un oiseau inconnu, très aigus : kri, kri, kri, toc-toc.

 

 

Sifflement du chamois que la présence de bipèdes importune.

 

 

Le grand pierrier au-dessus intimide. L’air se refroidit. Le ciel gris vire à l’anthracite. Est-ce que l’orage annoncé éclatera ? On le souhaite presque (la tente est montée), on l’attend. En attendant, on savoure l’éclat blanc du calcaire qui transforme la moindre pierre en statue, cette atmosphère d’église, ce recueillement.

  

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Les bouquetins mâles déroulent le feston de leurs silhouettes en ombres chinoises sur la crête.

 


 

 

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Les choucas dans la brume semblent s’effacer à mesure qu’ils s’envolent.

 

 

 

 

Jouer de la flûte ici, tu n’y penses pas ? Même parler, je n’ose pas – écrire, à peine.

 

 

Je suis chez moi, je ne suis pas chez moi ; mon être mi-sauvage est chez lui, apaisé, réconcilié, réunifié – de retour dans la Combe Sauvage.

 

 


 

 

Massif du Bargy, Combe Sauvage, août 2020

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.