Temps voilé, sombre, humide. On monte vers les Déserts, en quête de frondaisons, de chemins sableux, d’odeurs de mousse et de forêts. 

 

Je n’étais pas retourné à La Féclaz depuis plus d’un an. Parmi tous les lieux que j’aime en Savoie, le plateau du Revard m’a toujours été particulièrement cher car lié à l’enfance, aux promenades familiales, à certaines cueillettes de champignons plus qu’au ski de fond, à une certaine douceur. Il est possible de flâner là-bas sans fatigue (ce qui est somme toute assez rare dans nos pays pentus), en échappant à toute velléité d’exploit sportif. 

 

Flâner, simplement flâner. Gratuitement. Silencieusement. 

 

Après la mort de ma mère, c’est tout naturellement que nous est venue l’envie de retourner à La Féclaz chercher cette douceur dont nous avions besoin. On pique-niquerait sous les grands sapins en guettant, comme chaque fois, les bec-croisés et les casse-noix. On tenterait de s'étourdir de vert et de gris. On donnerait de l'espace à notre chagrin... 

Les cendres venaient à peine de refroidir ; elles ont certainement dû se remettre à brûler à notre arrivée sur le site de ce qui fut La Féclaz. Elle qui l’aimait tant en aurait été malade, encore plus malade, de rage, d’impuissance. Je sens en moi cette rage sourde qu’elle aurait ressentie, je sens monter un cri d'impuissance et de rage.

 

Honte aux élus qui confisquent sans vergogne ce qui devrait être bien public, lieu commun échappant aux clichés, au fric, au sport. 

Honte aux promoteurs. 

Honte aux « sportifs » qui cautionnent cela. 

Honte au soi-disant parc « naturel » des Bauges qui ose apposer son logo à cette ignominie. 

Honte à nous tous en Savoie qui avons laissé faire. 

Honte à moi qui, bien à l’abri dans mon refuge de la Vallée des Huiles, n’était même pas au courant de ce qui se tramait depuis de longs mois par là-haut.

 

 

À l’arrivée on se heurte d’abord à un chantier impressionnant. À perte de vue, la terre est retournée. Un panneau règlementaire (où figure, donc, le logo du parc « naturel » des Bauges) nous explique qu’il s’agit là du futur stade de biathlon. Bon. Thierry était champion de biathlon, et j’aimais bien Thierry ; je n’ai donc rien contre le biathlon. Mais Thierry n’a jamais eu besoin d’un bazar pareil pour s’entraîner et devenir champion olympique, dieu merci : il aurait fallu bétonner toute la vallée des Huiles… Il allait en haute montagne, au-dessus de Beaufort, dans des lieux appropriés à sa pratique. 

On s’engage quand même à travers le chantier, désert en ce dimanche, et encore inconscients de la véritable ampleur des dégâts. Il nous tarde de retrouver nos chemins, nos sentiers familiers, et d’échapper à cette blessure tout de même gigantesque qui nous met mal à l’aise. Après quelques mètres, on voit enfin. On ne comprend pas tout de suite. On n’en revient pas. Ils ont osé.

À perte de vue, des chemins goudronnés. Des chemins transformés en routes. Le plateau du Revard transformé en circuit automobile. Des gens sont censés s’en réjouir, et venir skier là-dessus avec des skis à roulette (ça manquait). Ou bien à roller, en fauteuils roulants, en poussettes. Il y avait bien quelque chose d’assez équivalent en bas — cela s’appelle une ville — mais cela ne suffisait plus. On croyait le délire des années 70 enfin loin derrière-nous, mais non : ils ont osé.  Comme, naïvement, on n’arrive pas à y croire vraiment, on s’engage quand même sur le chemin d’autrefois. Ce n’est pas sur le sable dont on parlait hier qu’on marche, mais sur du bitume frais. Je n’ai rien contre le bitume, au fond, dont Jacques Réda dit (hommage à Cingria) qu’il est « exquis » ; quand la pluie tombe en ville j’en apprécie l’arôme — et c’est d’ailleurs aussitôt des sensations urbaines qui me remontent en mémoire. Mais laissons la ville à la ville ! On n’est pas venu pour cela. Qui peut venir pour ça ? Qui peut supporter ça ? Les rares marcheurs ont un air égaré. Ils donnent l’impression d’avoir oublié leur caddie, et de repartir le chercher en hâte au parking. 

L’odeur monte à la tête. Des mères promènent leurs bébés dans les vapeurs cancérigènes du goudron frais. On hâte le pas. On voudrait s’enfoncer dans la forêt au plus vite — ainsi les bêtes, sans doute, quand elles ont entendu venir les pelleteuses. On court presque, persuadé que ce goudronnage — un site institutionnel consulté après coup parle de « renaturation »… — ne peut aller bien loin.

Il continue. Il ne s’arrête pas. On bifurque, on s’enfonce enfin en forêt. Mais on est bientôt coincés par la route et l’odeur nous poursuit : de telles quantités de goudron ont été déversées dans ces bois qu’on ne peut pas échapper aux émanations toxiques. Comme on n’a pas de masque à gaz, comme les enfants sont petits et pas encore cancéreux, on comprend enfin que La Féclaz est morte et qu’il faut s’en aller. On renonce. On fuit — on peut le faire, les bêtes qui peuplaient le plateau n’ont évidemment pas eu cette chance. 

On essaie de contenir sa rage, de ne pas convoquer les souvenirs heureux qui nous liaient à ce lieu. On voudrait pouvoir cracher son dégoût à la face des élus et de tous les responsables de ce saccage légal. 

On roule vers Le Châtelard, on retrouve les Bauges. Pour combien de temps encore ?

Honte à nous tous.

 

La Féclaz, 19 juillet 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.