Ce plus long jour, ce point culminant après lequel l’été ne sera plus que lente dégringolade vers l’obscurité, on est venu le fêter sur les crêtes au pied des Grands Moulins. Le coucou est passé en chantant, et je ne savais pas que le coucou pouvait chanter ainsi en volant. Un merle à plastron est venu sautiller parmi les rochers, et les casse-noix n’ont cessé de signaler notre progression…

À chaque retrouvaille avec l’alpe ce sont d’abord les odeurs qui fascinent, qu’on a envie de boire comme du lait, et c’est comme un retour en arrière, en avant, on ne sait plus, comme un pas de côté hors du temps. Les nuages arrêtés au-dessus de la Chartreuse étonnent, qui font comme une autre montagne et agrandissent le paysage. On sent, d’ici, en les regardant, le mouvement de l’eau, la fonte des neiges, les torrents qui se gonflent, les ruisseaux, les rivières… Mystère paisible et vaste de ce monde en suspens.

On se dit qu’on est bien, qu’on était bien dans ce beau bateau-là, que ce fut somme toute une belle croisière malgré le capitaine demi-fou, l’équipage mutiné, le scorbut, le trou dans la coque et le massacre des bêtes.

D’ici on sent très bien que ça continue, que ça continuera quand même après notre noyade. On sent le vent sur nos peaux comme la pierre et le lichen ne sauraient le sentir. On tremble un peu, parce que le ciel s’est couvert et qu’on est bien vivant (on se dit que c’est bon de trembler). Quatre avions tournent dans la combe et donnent le vertige. Un aigle apparaît, disparaît  dans la combe. Cairn et lichen, les enfants jouent parmi les pierres. On boit du thé en guettant le merle de roche, car c’est ici que mon père l’a vu la dernière fois. 

On n’entend aucun chant, on ne voit aucun oiseau.

Juste le torrent, le bruit du temps, les voix claires des enfants – parfois, le cri d’alerte de la marmotte qu’on ne voit que de loin. 

Le paysage s’assombrit.

Solstice d’été sans lumière, les serpents dorment sous les pierres et le tableau de la montagne se referme.

Noir et blanc, juste une esquisse.

Contrastes trop violents : la neige a pris pour elle tout ce qui restait de lumière.

Trilles lointains, tout semble loin, tu sembles loin.

L’année dernière à cette date, tu écrivais encore.

Mon père s’est allongé sur une pierre plate ; soudain, juste derrière lui, un petit mulot des neiges pointe le bout de son nez, s’approche, nous considère avec stupeur ou curiosité, retourne à couvert, ressort pour regarder, puis disparaît définitivement dans le secret du grand lapiaz…

 

 

Valpelouse, 21 juin  2015

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

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