Temps voilé allant s’éclaircissant, grands nuages blancs sur fond pâle. Sitôt arrivé aux alpages on s’enfonce à nouveau dans les bois par un sentier boueux et sombre, lessivé par les derniers orages, déformé par les racines à nu et le passage des vaches, et bordé tout au long par des bouquets d’arnica fanés. Comme l’air est encore lourd de l’humidité accumulée ces derniers temps les odeurs sont plus fortes : odeurs de terre, d’humus, de bouse et de champignons, odeurs de fruits rouges, et puis bien vite l’odeur âcre et piquante des rhododendrons (dont on a déjà dit ailleurs à quel point elle pouvait devenir obsédante). Ah, ces odeurs de l'alpe !

On sent aussitôt comme un pont levis qui s’abaisse, une passerelle lancée entre les rives, entre les âges, entre les mondes — disons, entre celui qu’on a été, celui qu’on se sent être, celui qu’on sera sans doute, et ce monde parfumé que l’on arpente une fois encore avec une légèreté qui étonne. On constate, sans surprise ni exaltation, que la mort n’abat pas ces sortes de passerelles — passerelles de vent, de parfums, de nuages, bien trop fragiles pour être abattues. Et puis tout simplement on se réjouit de pouvoir marcher encore le long de ce chemin familier.

Cette première marche de l’été cependant paraît bien peu estivale. Il est trop tard pour la floraison des rhododendrons, dont il ne reste que quelques bouquets froissés. Les arcosses sont en fruits. De petits papillons marron sombre avec quatre marques orange sur les ailes papillonnent au-dessus du sentier, se posent, s’envolent, se reposent. Citadelles d’un monde souterrain reliées toutes entre elles par des milliers de sentiers chimiques qui nous sont insaisissables, les fourmilières balisent le chemin aussi bien que les papillons ou ces gerbes d’arnica. Et s’il existait ainsi d’autres sentiers invisibles nous reliant à l’invisible ? L’idée ne nous effleure qu’à peine.

On passe à grands pas.

On parle peu pour mieux entendre (nul besoin d’ailleurs de tendre l’oreille pour l’entendre, le cri du casse-noix qui sonne l’alerte...).

À mesure qu’on sort du bois on retrouve enfin la chanson des trois petits ruisseaux qui traversent le sentier en emportant vers la vallée des gerbes d’étincelles.

La pierre et l’eau.

Les repères.

 

 

Cette stèle de quartz qu’on voit chaque fois de loin, on ne la prend plus pour un névé. On s’arrête pour la regarder et c’est tout un paysage de glace qui apparaît, un paysage de vieux glacier condamné, poussiéreux, mais qui brille quand même au soleil. Les vaches aussi sont là, fidèles au poste, attestant de la persistance de ces activités pastorales sans lesquelles ce lieu qu’on aime pour l’alternance de forêts et d’alpages qui en fixe le rythme disparaitrait presque aussi sûrement (quoi que moins vulgairement) que le plateau de La Féclaz, dans les Bauges voisines, a disparu sous le bitume et le béton des aménageurs. Au souvenir de ce lieu si cher et si honteusement défiguré on se surprend à bougonner tout seul ; une tronçonneuse en contrebas répond, comme en écho — car la tronçonneuse entendue de loin semble toujours bougonner comme un enfant mécontent…

Ces tas de bois sec disposés au pied des arbustes sur la pente assez raide, pour quel usage ? Servent-ils d’arrêts-neige pour contrer une éventuelle avalanche ? Quel bipède serait assez fou pour venir chercher ici du petit bois pour le feu ?

Appel presque inaudible d’un roitelet je crois. On se penche pour regarder la linaigrette des Alpes (Trichophorum alpinum), dont les flocons cotonneux parsèment la pelouse tout autour de la zone inondée. Ces petites balles de coton roulé ressemblent à des cocons de vers à soie (je crois d’ailleurs que cette « soie » des graines a réellement été utilisée comme du coton).

Quartz, linaigrette, ciel blanc, nuages, on s’amuse ainsi à établir mentalement une succession de ces signes qu’on observe à mesure qu’on avance — quand une ombre passe qui met fin à cet exercice assez vain : un aigle, non, deux aigles royaux passent. C’est un couple, je suppose : la femelle semble un peu plus grande que le mâle. Dans le contre-jour on distingue mal les couleurs, mais on voit très bien les rémiges tendues comme des doigts écartés ainsi que la queue et les ailes larges. Les deux aigles tournent autour du soleil, s’élèvent, s’éloignent et finalement disparaissent dans la lumière blanche.

 

 

On ne peut soi-même en dire autant, même si l’observation de l’aigle peut en donner l’intuition, l’illusion, la sensation. Peut-être faudrait-il défier son vertige et tenter l’ascension en parapente ? Il y en a un qui passe et semble prolonger par son vol le chemin que l’on suit. Voler en parapente (activité que je considérais naguère avec dédain parce que nécessitant tout un appareillage, une technique, un goût supposé pour l’exploit sportif, et tout cela pour perdre contact avec la terre ou la regarder de haut !), voler en parapente doit exiger d’aller au-delà de la peur, d’apprendre à connaître intimement la direction des vents, et permettre en tout cas d’avoir sur l’aigle en vol un point de vue extraordinaire…

Mais revenons au sol. Je voudrais bien, parfois, voir avec les yeux de l’aigle ; mais voir avec les yeux de ce taon qui butine les fleurs d’un plant de carottes sauvages !... Philipomyia aprica, le Taon aux yeux verts, est commun en montagne. Il est aussi commun de se faire piquer par l’une de ses femelles qui se nourrissent du sang des bêtes et des hommes. Mais celle que j’observe et finalement photographie est bien trop occupée à butiner pour se soucier de ma présence et chercher à piquer. On remarque aussitôt cette espèce de mouche parce qu’elle est de grande taille (presque deux centimètres), parce que les couleurs douces, soyeuses, automnales de son dos brun strié de jaune sont fort élégantes, et surtout à cause des deux énormes globes vert clair de ses yeux à facettes, qui ne reflètent pas le paysage alentour mais semblent en absorber tout le vert. J’imagine (je tente d’imaginer) l’énigmatique vision du monde et du temps que peut avoir ce drôle de taon-là : un kaléidoscope vert ? Ce qui est à peu près certain, c’est que de tels yeux lui permettent d’avoir une vision bien plus large que la mienne, une fabuleuse capacité à détecter les mouvements ainsi qu’une profondeur de champ quasi illimitée.

On a, parait-il, réussi à fabriquer une caméra minuscule qui reproduit la structure d’un œil d’insecte, et même un casque qui permet de restituer une vision à 360° degrés en traitant et en projetant « à plat » les images sphériques, ainsi que le font les cartographes pour restituer en deux dimensions le globe terrestre. Mais je ne peux m’empêcher de me dire que le résultat de ce type d’expérience ne peut être que décevant, un peu comme ce film très médiocre tourné (et rapidement renié) par Henri Michaux à partir de ses évocations des visions mescaliniennes… Ce qu’il faudrait, c’est, un instant, être vraiment capable d’entrer en rapport avec un fonctionnement radicalement différent du nôtre. Ce serait cela, « voir avec les yeux du taon » !

Comme ce n’est pas moins absurdement ambitieux que de se hisser à la hauteur de l’aigle, mieux vaut se contenter de sa vision humaine limitée, et poursuivre le chemin en direction du col.

 

 

Je pourrais, arrivé là, paraphraser Philippe Jaccottet parlant des fleurs : « encore un col, et des phrases à propos de ce col... » De fait on a repris le chemin des crêtes et celui du carnet, sans trop de raison, un peu par habitude. Parce qu’il fait beau et qu’on est là. Pour garder trace. Parce qu’un faucon crécerelle vient de filer de l’autre côté du col et qu’on le voit faire ce vol arrêté dit « du Saint-Esprit » un peu plus loin. Presque pour rien. Une fois encore on regarde les ombres tourner sur le flanc vert sombre de la montagne. C’est un été, une marche de plus — pour gravir quoi, pour aller où ? On n’a pas tellement vieilli au moins puisqu’on est encore là, qu’on peut encore marcher jusque-là : le Col de la Perrière, à un peu plus de deux-mille mètres.

À perte de vue, la pelouse alpine parsemée de fleurs jaunes. Une marmotte s’affole à cause d’un nuage ou de l’aigle. Deux randonneurs minuscules descendent très lentement la pente la plus raide des Grands Moulins, et l’on entend vaguement leurs voix. Promeneurs et enfants se tissent un cocon de paroles protectrices qui, peut-être, font écran au plus rude, au plus violent, au plus anguleux, aux angles durs des pierres, au très vaste espace, au vertige de l’aigle (de ces deux aigles qui viennent à nouveau de surgir de derrière la crête, houspillés par un corbeau).

Un homme, ici, reste silencieux, fatigué de porter une charge bien plus lourde que le sac, et d’ailleurs trop lourde pour qui que ce soit.

Ici je ne rêve plus ni du vol de l’aigle, ni de la vision du taon (toutes manières d’échapper peu ou prou au resserrement du temps). Je rêve de risquer une parole qui ne protège ni n'expose, mais qui tant bien que mal suive le chemin des crêtes. Il faudrait quelque chose de très net, de très précis, bien délimité dans le temps et l’espace comme peuvent l’être ces cris de marmotte arrêtés par la falaise, ou bien la ligne minérale des Grands Moulins qui se découpe sur ce fond de ciel bleu pâle dans lequel elle ouvre quand même une brèche de réalité terrestre.

Chacun sa quête. Le taon cherche l’animal à piquer, la fleur à butiner. L’aigle cherche le marmotton. Le parapentiste cherche le vertige ou l’aigle. L’enfant à quatre pattes à hauteur de taon cherche parmi cent mille brins d’herbes celui, unique, qu’il a ramassé, tressé, posé, perdu. Je cherche pour ma part à faire écho à une parole que je n’entends qu'à peine. Je cherche une parole à hauteur de col, une parole parfumée d’orchis, de rhododendrons et d’alpages. Une parole-passerelle, une parole pour aider à passer. Une parole d'oubli, d'abandon, de brise et de nuages : une parole au plus près de cette autre parole sans parole qui s'obstine à souffler quand même ses mots blancs à  l'oreille de quiconque passe par là, en ce jour de juillet 2014 au Col de la Perrière…

 

 

 

Belledonne, Valpelouse, Col de la Perrière, 25 juillet 2014.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

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