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Le Granier 

 

Un paysage change rarement du tout au tout sans crier gare : d’abord les mélèzes se mêlent aux hêtres et aux sapins, il y a de petits cols avant le grand col, des arcosses rabougris avant les derniers pierriers, mille cairns qui annoncent le sommet. De même le voyageur est-il d’abord un flâneur qui s’est peut-être vu contraint d’augmenter le nombre de kilomètres pour pallier son incapacité à retrouver l'intensité avec laquelle l’enfant qu'il fut découvrait naguère le jardin, le bois, la colline d’à côté…

Au sortir d’une adolescence plus livresque que montagnarde, j’ai recommencé à éprouver peu à peu le besoin de renouer avec la nature un lien qui s’était relâché et sans lequel la littérature me semblait illégitime. Les poètes que j’aimais, après tout, ne parlaient que de forêts, de montagnes et de rivages, et j’avais en tête cette phrase lue dans Tchouang-tseu sur laquelle je n'allais cesser de revenir : « Si les forêts et les montagnes sont bonnes pour l’homme, c’est parce que l’esprit de celui-ci n’est pas de force à triompher de son oppression intérieure… »

Mon attirance pour ce « dehors » qui m'appelait était donc en partie littéraire et procédait peut-être d’un désir d’imitation plus que d’un rapport authentique à cette montagne que je côtoyais pourtant depuis l’enfance. Pour autant – et peut-être précisément parce que j’avais passé mon enfance dans un pays de montagne dont je gardais enfouies en moi, à faible profondeur, comme des graines prêtes à éclore dès que le temps redeviendrait favorable, toutes les sensations – cette posture masquait, à peine, un véritable désir.

J’étais comme un mécréant insatisfait qui, désireux de trouver la foi, aurait décidé de s’habiller et de se comporter comme un prêtre ou un moine, et qui aurait été finalement stupéfait de rencontrer Dieu (j’avais lu chez Rousseau une idée de ce genre). Disons, pour résumer ce jeu de miroir compliqué, qu’un certain goût du lettré que j'étais pour le « sauvage » m’avait tôt poussé vers la littérature qui l’exprimait, puis qui me l’avait fait oublier avant de m’y ramener.

J’avais vingt ans et c’était le début de printemps. Mes retrouvailles avec le monde extérieur avaient déjà trouvé leur lieu en Bretagne (je m’étais empressé d’en faire un livre), mais j’avais soif de montagne. Quand mes parents ont parlé de louer une petite maison en Chartreuse pour Pâques, je me suis empressé de les rejoindre : renouer avec les Préalpes, c’était aussi renouer avec les randonnées de l’enfance, et ce serait tellement plus doux de le faire avec eux dont, tant pis pour Œdipe, ma fierté et autres foutaises, je ne m’étais jamais éloigné. Avant d’autres séjours plus longs, plus solitaires (dont celui que j’ai raconté dans Le grillon de l’automne devait être un point d’aboutissement), cette escapade serait une première étape.

 

 

Les Cruz : mille mètres d’altitude, une gorge assez étroite au sud de Chambéry, à l’ouest du mont Granier, à l’est des Échelles, dans la commune de Corbel (le corbeau). Une table d’écolier me servirait de bureau. À la fenêtre – il n’est même pas nécessaire de fermer les yeux pour revoir cela – des sapins hirsutes, l’alpe dénudée, les dernières plaques de neige grise, et quelques moutons. Le jour se lève sur la vallée brumeuse. Léger vent d’est, il fait froid, il fait vif. Comme il me tarde de me mettre en marche, comme j’ai hâte d’y retourner : voilà, ça palpite, je suis parti…

 


 

 

 

PREMIER MATIN

 

 

Il fait encore nuit. J’avance entre les sapins, les frênes, les hêtres et de grands blocs de calcaire qui ont roulé de la montagne et ressemblent à des statues brisées. Pas un bruit, pas une voiture sur cette route blanche qui file dans la forêt enneigée. Trilles d’un merle, chaos des éboulis. Ici ou là, quelques herbes et des gerbes de primevères rappellent le printemps. Calligraphie des branches sur la neige. Silence.

Soudain un petit vacarme ébranle la montagne et une grosse pierre roule entre les arbres, puis s’arrête au bord de la route. La poussière et la neige continuent un moment à couler. Un corbeau crie. Silence.

Concert matinal des oiseaux, sifflement du vent, lune presque ronde. La glace crisse sous mes bottes et je me fraie un passage dans la forêt d’épicéas. Tous ces cris d’oiseaux, et pourtant on ne voit rien qui bouge. Une branche tremble parfois, ou la cime d’un arbre…

Marcher vite, sans s’arrêter, pour se réchauffer. Pendant qu’une main tient le bâton, l’autre se réchauffe dans la poche : ça n’empêche pas l’onglée quand je m’arrête pour tracer ces lignes.

Claquement, appel. Un cri résonne contre la falaise et la neige m'éclaircit la voie ; on voit, entre les arbres, les cimes blanches qui s’allument comme des bougies.

Branches luisantes, chanson froide des mésanges, trilles transies.

Marcher vite sur la neige glacée, sans laisser d’autres traces que quelques empreintes légères qui se confondent avec celles des lièvres, ainsi que ces pattes de mouches sur le carnet.

« Bien marcher, c’est marcher sans laisser ni ornière, ni traces » (me souffle Lao-tseu).

Puis la lumière jaillit, comme au premier matin du monde, comme dans toute genèse, ou comme chaque matin : au nord, entre les troncs et les branches noires elle écarte la forêt ; au sud, elle ruisselle sur la falaise ; à l’ouest, la voici qui chatoie sur le sommet gris-rose ; à l’est, le chemin s’ouvre sur les alpages et le col de Cruse, et le paysage s’agrandit jusqu’à la silhouette bleue du Granier que perce le poing pâle du soleil.

La lune s’efface. On entend les battements d’ailes d’un corbeau qui file vers Corbel. Un voile froid traîne encore sur l’horizon.

Le soleil ne réchauffe pas encore, mais la terre craque et l’on sent venir le dégel…

 


 

 

 

PERSONNE

 

 

Il s’appelle Personne et vient de nulle part. De l’aube qui ouvre la montagne, de la crevasse qui crève le calcaire, des scintillations de la neige ou des premiers ruisseaux du dégel.

Il n’est pas impossible que le soleil et la lune soient liés à sa naissance, mais on ne sait rien de certain et on ne peut qu’inventer des histoires. Toujours est-il qu’il est là, plus ou moins là, plus ou moins nommé, problématique, évanescent.

Je le vois encore comme un rêve, un reflet dans la vitre, le dessin d’un visage tracé par le givre dans un moment où il commence à faire trop chaud pour que le givre tienne. Je le vois comme un enfant de douze ou treize ans, mutique et distant, mais les formes par lesquelles il se manifeste sont changeantes.

Il n’a pas de forme fixe et il va au hasard (son but est d’aller sans but, au hasard).

Il marche seul sur la glace.

Il longe les falaises et escalade sans effort ni crampons les parois les plus glissantes.

Personne n’a rien à envier aux chamois, ni aux lièvres variables qu’il rattrape à la course et dont il partage la livrée blanche d’invisibilité, ni aux lynx dont il a la souplesse, les griffes et les dents acérées, la discrétion (du lynx, je n’ai jamais vu que les traces).

L’oiseau peut-être lui échappe car il n’a pas d’ailes. Il se rattrape en imitant son cri.

Quand le corbeau appelle, Personne fait écho. Quand le chamois tombe et se blesse, Personne est près de lui pour le soigner ou l’accompagner dans ses derniers moments.

Son territoire est vaste. Il l’habite tout entier sans jamais en épuiser les trésors, comme la lumière habite la terre sans rien lui prendre mais avec une générosité sans objet.

Personne est ombre et lumière.

Pour attraper les lièvres il connaît toutes les ruses (il n’y pas plus rusé que lui sans doute – il a d’ailleurs de qui tenir, par un de ses ancêtres et homonyme occasionnel plus civilisé et méridional que lui).

Personne connaît intimement chaque animal, chaque fleur, chaque arbre, chaque buisson, chaque rocher, bien mieux qu’il ne pourrait connaître son propre corps, auquel il ne s’identifie pas.

Personne connaît chaque détail de son territoire mais, par distraction, oublie tout à chaque fois que le soleil se couche et doit tout réapprendre lorsque l’aube revient. Personne demeure ainsi comme un enfant, qui sait peu, qui sent tout, qui apprend, retient et oublie vite.

Si un poète est un rêveur plus ou moins doucereux qui ne sait pas où il marche, personne ne l’est moins que Personne. Personne n’est moins bavard que Personne non plus : s’il lui arrive de nommer un pic, il dit : « le pic ». S’il salue la fleur, c’est dans son propre langage parfumé ou en l’appelant « fleur » (à ce jour aucune fleur n’en a jamais été froissée ; il faut vraiment être très maladroit pour abimer une fleur avec des mots…). Si la rondeur d’une colline l’émerveille il ne dira même pas : « ce beau sein rond ». Il la caressera du regard ou du bout des doigts et continuera son chemin.

Le langage que Personne préfère est celui des oiseaux.

 


 

 

 

LES ÉPREUVES

 

 

Pendant que j’écris les lignes qui précèdent (tentative malhabile de reprendre le motif d’un texte écrit à douze ans, et qui commençait ainsi : « Il s’appelle Personne et vient de nulle part… »), le soleil continue à réchauffer la terre.

Un gros chien aux yeux transparents vient me voir et me fait fête, mais il est trop gros pour que je n’aie pas un peu peur et c’est avec soulagement que je le vois s’éloigner. Un rongeur que je n’identifie pas se faufile entre les racines d’un sapin. Deux mésanges font leur parade. Le grand concert matinal s’amplifie.

Il n’y a toujours personne.

J’aime ardemment ce paysage de montagne, c’est évident. Je renonce soudain au voyage en Guyane dont je rêvais depuis quelque temps et que j’avais commencé à préparer : cet été, je resterai plutôt sur les hauteurs, quelque part en Savoie, pour marcher, méditer, et prolonger peut-être l’histoire de « Personne ». Pourquoi aller chercher si loin le dépaysement, quand je connais encore si mal mon propre pays, ma propre personne ? La fraîcheur des Alpes me convient en outre bien mieux que la torpeur tropicale, et il n’est sans doute pas indispensable de s’imposer d’emblée une épreuve aussi poisseuse (qui viendra à son heure, quatre ans plus tard…).

Le chien revient. Il est, me semble-t-il, encore plus gros que tout à l’heure, et débordant de tendresse baveuse. Je suis mal à l’aise, fais mine de trouver le cabot sympathique, lui jette un bout de bois et m’éloigne à grands pas. Il me rattrape. Sa propriétaire dieu merci le rappelle. Il s’en va, revient, n’écoute rien, revient à l’assaut, m’arrache le bâton de marche que j’avais si soigneusement choisi et poli…

Le chamane, sur son chemin, comme Orphée aux enfers, se heurte aussi à un gros chien grincheux. Quel chemin garde-t-il, ce gros crétin occupé à mastiquer mon bâton ? Sa maîtresse, tout habillée de rose fluorescent et apparemment dérangée par son chien dans son jogging matinal, arrive enfin et me salue distraitement. Elle ramasse sans scrupule mon bâton de marche et le jette au loin pour récupérer son fichu cabot, qui part ventre à terre en braillant, le rattrape et s’éloigne fièrement avec son trophée entre les dents (je le retrouverai le lendemain sur le bord de la route, évidemment inutilisable).

Je reprends mon chemin en direction du mont Outheran.

 


 

 

 

VERS LE MONT

 

 

Je ne connais pas cet endroit, je n’ai pas pris de carte et je le regrette. Je monte tout de même d’un bon pas à travers la forêt. Derrière moi un halo bleu brouille toujours le Granier. Des plaques de neige parsèment l’herbe jaune.

Voici bientôt un sentier de pierres rouges. Une côte raide et enneigée me fait glisser et transpirer. Pour éviter de déraper je prends soin d’emprunter les empreintes laissées par un prédécesseur : « bien marcher, c’est marcher sans laisser de traces » − d’accord, mais en laisser est aussi bien utiles pour ceux qui suivent.

Tout en haut la piste s’élargit et méandre entre les arbres. Une neige encore épaisse recouvre entièrement le sol. Il n’y a personne. La neige étincelle. Chants d’oiseaux. Je pénètre dans la forêt sombre.

Je reste assis sur un siège de feuilles mortes, au cœur de cette forêt hivernale toute frémissante de printemps. D’innombrables et minuscules araignées se faufilent sous les feuilles avec d’imperceptibles froissis. Des fourmis grattent, des ioules creusent, les feuilles tremblent comme animées d’une nouvelle vitalité, un pic cogne gaillardement contre un vieux tronc pas mort du tout…

Je marche.

Avancer sans raquettes dans cette neige molle est pénible et je progresse lentement. Je laisse derrière moi de grosses traces boueuses. Personne ne se risquera ici avant la fonte des neiges, maintenant – et même après les sentiers boueux resteront impraticables quelque temps. Skieurs, marcheurs en raquettes et promeneurs de la belle saison laissent donc momentanément la place entièrement libre pour les misanthropes agoraphobes et les chamois…

Silence.

Si l’on tend vraiment l’oreille on entend pousser la mousse, les feuilles toutes neuves, les neuves aiguilles, et circuler la sève. Les oiseaux s’appellent, s’interpellent – m’interpellent ?

En route pour le col du Grapillon, à la modeste altitude de 1509 mètres.

 


 

 

 

LES CHAMOIS

 

 

Je suis sorti de la forêt et remonte la crête : vide à gauche, vide à droite, neige devant, neige derrière – je ne vois plus rien.

Le « grapillon », en savoyard, c’est le raidillon, un chemin à pente bien raide : ce col a été bien nommé, et je n’arrête pas de glisser.

Ici il n’y a plus de traces, si ce n’est celles, à peine marquées, d’un chamois. J’avance sur cette piste blanche, sans autres balises que les flèches incandescentes plantées par le soleil dans la neige. Plus d’oiseaux. Le soleil se fait pesant, presque inquiétant de blancheur. La neige assourdit tous les bruits à mesure qu’augmente l’intensité de la lumière – j’imagine que les fous qui escaladent de très hauts sommets recherchent, avec une intensité accrue par l’effort, l’exploit, l’altitude, le manque d’air, des sensations assez comparables à ce que m’offre cette modeste escapade qui est, pour moi, comme un Himalaya…

La brume qui flotte rend plus insupportable encore la luminosité : je continue, paupières closes.

Le sommet est à quelques pas. La roche y est à nu. Des crottes de chamois jonchent le sol. J’escalade des éboulis, passe devant une petite grotte à l’entrée de laquelle une chauve-souris de glace, accrochée la tête en bas, tombe et se brise. Arrivé côté sud je marche avec grande prudence le long d’un layon sans doute tracé par et pour les chamois. J’ai le vertige. Je regarde le plus loin possible en direction de la vallée, perdue dans la brume bleue.

L’ascension dure encore une demi-heure, par une cheminée glissante. Je dépose religieusement ma pierre au cairn de la crête, regarde un moment le paysage puis commence à redescendre (je sais bien qu’il faut, quand on a atteint le sommet, continuer à grimper : il faudrait pour cela écrire et chanter un poème, peut-être, mais aucun poème ne m’est donné ; je me contente de ces quelques notes qui ne font ni ne feront jamais la moindre symphonie).

L’accident survient trois virages plus loin, juste après une cheminée, et abrège la redescente.

Je fais, en douceur, une agréable glissade de dix ou quinze mètres, qui ne provoque pas la douleur attendue (je ne heurte aucun rocher mais glisse vraiment comme sur un toboggan) mais me fait atterrir au beau milieu d’un troupeau de chamois. Je ne sais pas qui en est le plus étonné. Les bêtes, qui ne m’avaient pas entendu venir et se reposaient en broutant les lichens, se relèvent et détalent en sifflant, le poil hérissé. Salut, vieux frères ! Ne partez pas ! Gaffe aux crevasses !

Cette image de la fuite des chamois, je la garde précieusement en mémoire, bien imprimée, couleurs intactes, souvenir vivant…

Le soleil à présent se couche. Chanson du soir. Encore bien du chemin à faire. Les derniers bourdons se dépêchent, un vent froid s’est levé. Une branche claque au passage d’un pic…

 


 

 

 

TCHOUANG-TSEU EN CHARTREUSE

 

 

Installé au milieu des ronces et de la neige dans une sorte de cirque entre le mont Outheran (à l’ouest) et le grand Carroz (à l’est), je lis Tchouang-tseu, les jumelles à portée de main. Je passerai la matinée ici, sur ce promontoire (« carro », en savoyard, c’est l’extrémité ; si je continue vers le nord je débouche sur la combe chambérienne, avec ses immeubles, ses routes, sa cohue…).

La petite flèche noire de l’écureuil bondit entre deux pages.

Les falaises ne répercutent que les cris les plus aigus des oiseaux.

Je m’assoupis ; une abeille me réveille, et je regarde avec surprise la neige qui m’entoure, les ronces, la falaise, le cirque.

« Quand les hommes dorment, leur âme entre dans le confusion ; quand ils s’éveillent, leur corps se met en mouvement. » (Tchouang-tseu)

Je repars.

 

*

 

À l’endroit où les traces du lièvre sont rejointes par les traces du renard, trois gouttes de sang sont restées, rondes et rouges comme des baies.

Le petit écureuil noir passe, très pressé, sans laisser aucune trace.

Chamois, renards, lièvres et écureuils ne sont pas les seuls à écrire dans la neige : les résineux, avec leurs aiguilles, griffonnent des idéogrammes compliqués que ponctuent les cônes de pin ; les feuilles arrachées par le vent trouent la neige de nervures rousses, les arbres animent avec leurs branches d’étranges figures, et leurs troncs tracent des partitions à mille barres dont l’impossible exécution propulserait l’esprit à des hauteurs inouïes.

Ce sont cependant les nuages et le vent qui mènent la danse : le soleil soudain se voile, et on ne peut plus rien lire.

 

*

 

« L’apparition du Tao ne laisse pas de trace ; il ne disparaît pas derrière un horizon, il n’a ni porte ni chambre, il est grand comme l’immensité de l’univers. Quiconque le rencontre, ses quatre membres deviennent robustes, sa pensée pénétrante, son ouïe fine, sa vision clairvoyante ; il use de son esprit sans fatigue, il répond à toutes choses sans partialité » (Tchouang-tseu encore).

 

*

 

Les nuages défilent d’est en est, faisant alterner les saisons à une cadence régulière ; peu à peu le rythme s’accélère, les accalmies s’espacent, et l’on se dit qu’il va falloir rentrer.

On n’en prend nullement le chemin.

Mon nouveau refuge est un lit de feuilles mortes, de primevères et de violettes.

Des promeneurs passent et m’agacent: j’ai vingt ans, je n’aime pas les gens, je suis sans indulgence. Sans ce temps instable je monterais le plus haut possible à la recherche des chamois d'hier…

Une souris file quasiment entre mes pieds ; plus loin, c’est un gros mulot gris qui s’affaire. Une taupe creuse sous mon sac, qu’elle soulève légèrement. Puis le vent se lève : une vraie bourrasque vraiment froide plie les arbres et les nuages gris sombre cachent le soleil.

Je referme le livre et repars en direction de la maison.

 


 

 

 

DERNIER MATIN

 

 

La vallée résonne des coups sourds des pics et des trilles des passereaux. La lumière d’avril se répand sur ce ciel très pâle parsemé de nuages plus pâles encore, entre lesquels tourne un rapace. Un jeune lièvre reste caché à l’abri de son terrier, qui songe cependant à se risquer dehors.

Passe un papillon au-dessus de l’herbe sèche.

Alors, compère, tu le fais ? Tu sors de ton terrier ?

Le soleil bientôt réchauffe les alpages. La terre tremble. 

Quand le vent se lève, tous les corps frissonnent.

Quelque chose passe – je ne sais où, je ne sais quoi. Ce n’est pas seulement le temps, c’est si impalpable.

Battements d’ailes, cloche lointaine, bourdonnements, froissis, cris de la buse, rumeur du vent : quelque chose passe, est passée par ici.

Sur le chemin du retour la neige s’est transformée en boue, et je repense au « chemin boueux » que j’empruntais naguère pour aller au collège.

Sur le chemin du retour ma mère, marchant avec mon père, a pendant quelques instants complètement oublié quelle était sa maison. Ce sont des images bien plus anciennes qui lui sont revenues.

 

*

 

« Lorsque nous scrutons le ciel en tant que ciel et la terre en tant que terre, lorsque nous fixons notre attention sur le principe de la création cosmique sous toutes ses formes, nous nous sentons envahis soudain d’une sorte d’ondulation ontologique formidable et impétueuse. Du coup, le sujet et l’objet s’effacent ; du coup, la nature et l’homme fusionnent ; plus rien au monde à part quelque chose d’invisible et d’impalpable ; quelque chose circule partout et toujours ; quelque chose opère efficacement en tout, sans que personne aperçoive son existence ; quelque chose exerce son influence profonde sur tous les êtres d’ici-bas sans qu’on puisse connaître son nom. »

(Liou Kia-Hway, Tchouang-tseu.)

 

*

 

Je n’ai pas senti que je « fusionnais avec la nature », non. De la nature je fais partie aussi bien que les chamois, les arbres et les pierres, mais la conscience que j’ai de cela comme du reste trace entre elle et « moi » une frontière, illusoire sans doute comme le sont toutes les frontières, mais qu’on n’abolit pas si facilement : la rendre plus poreuse, permettre une meilleure circulation serait déjà beaucoup.

Je n’ai pas eu d’extase spectaculaire qui aurait pu me conduire à jouer ensuite les petits maîtres, les donneurs de leçon, ou pire encore les poètes qui se prennent pour des maîtres et donnent des leçons, sans pour autant assumer la tâche souvent ingrate du maître spirituel qui tente de transmettre quelque chose de l’enseignement qu’il a lui-même reçu.

J’ai pourtant ressenti là-haut, pendant cette première escapade pascale en Chartreuse, une certaine « impétuosité » printanière qui m’a ponctuellement bouleversé, et jme fait dire qu’il faudra bien y revenir…

 

Massif de la Chartreuse, Les Cruz, 5 au 8 avril 1996

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.