1.

 

Lacs Marion

 

 

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Ces dernières marches de l’été – ne sais vraiment où elles mènent, si ce n’est vers cet orage dont on surveille la progression et qui fait que l’on presse le pas, que l’on s’arrête sitôt que le vent cesse, que l’on repart avec lui, tant et si bien que le chemin ressemble à une danse.

 

La route pour venir jusqu’à Brunissard a été belle et presque sans tension, malgré ce qui me reste de malaise sitôt qu’il faut prendre le volant et la manie que j’ai de me laisser guider par la route et par la machine comme si je n’étais moi-même qu’un passager ou un pantin. De l’interminable tunnel du Fréjus je n’ai déjà presque plus aucun souvenir, mais je revois très bien l’arrivée à Briançon, où je n’étais venu qu’une seule fois, un jour de décembre, il y a presque trente ans, et surtout le passage du Col de l’Izoard, avec ses pics, ses colonnes, ses éboulis immenses et ces étendues qui donnent une telle impression de changement d’échelle que l’on gare au plus vite la voiture pour regarder au loin…

Il y a eu, comme au temps lointain des vacances familiales, l’installation dans la forêt de ce camping de l’Izoard qui me semble idéal (peu de monde, beaucoup d’arbres, des cris de marmotte qui se répercutent contre la falaise toute proche, des aménagements discrets qu’on peut facilement oublier).

Il y a eu la première marche jusqu’aux crêtes, les premiers bouquets d’edelweiss, et ce col inconnu derrière lequel on découvre un val où l’on pourrait marcher toute une vie, mais au bord duquel on se contente de s’asseoir.

Il y a eu la redescente dans le toboggan des éboulis, par crainte déjà de l’orage, et cette joie enfantine de la glissade.

Il y a eu le concert du soir, cette chanteuse reprenant sur des arrangements de jazz des standards internationaux, dont ce « Dance me to the end of love » qui a fait discrètement s’effondrer toute la tristesse restée en équilibre sur les crêtes du crâne, emportant le campement, les rêves d’escapades et le reste.

Il y a eu la nuit mauvaise, et l’aube enfin…

 

Maintenant il y a ce sentier qui monte jusqu’aux chalets de Clapeyto. Quatre chamois passent à flanc de falaise et les marmottes s’égayent lourdement. Éboulis clairs dans l’herbe jaune, parfum automnal des rhododendrons. Un prêtre a été enterré là, dont on salue la tombe fleurie, et l’on regarde de biais, pour ne pas déranger, la petite dizaine de chalets qui forment le plus paisible des hameaux montagnards. Un jour peut-être, me dis-je, lorsque je serai vieux – peut-être avant, peut-être après, sans doute jamais – je reviendrai m’installer dans un tel lieu, comme naguère à La Giettaz, passer l’été sans téléphone ni rien qui puisse me donner l’illusion de m’accrocher à autrui comme le Liondent des éboulis s’accroche aux cailloux, et je guetterai de nouveau la venue de l’automne, aussi seul mais plus inquiet et plus fragile encore qu’autrefois. Je m’assiérai à cette table donnant sur la montagne et je regarderai le monde bouger en songeant au passé ou en ne songeant pas.

On poursuit le chemin présent, en fuite devant nous. Une douzaine, une quinzaine, une vingtaine, une trentaine de grands vautours fauves s’envolent et commencent à cercler dans le ciel encore bleu, cependant que le gros de la troupe reste assis sur la crête herbeuse, et le soleil fait briller leurs crânes clairs. À bien y regarder (on s’est emparé des jumelles) chacun des trois pics rocheux qui surplombe le vallon est orné d’un vautour, qui semble n’être que le prolongement animal de ce support minéral, une figure de proue, un emblème.

 

Les vautours nous surveillent – c’est réciproque.

 

On passe.

 

Premier lac.

 

Deuxième lac.

 

Troisième des « lacs Marion », le plus grand, derrière le col, et cette vallée dont j’ai déjà oublié le nom (car j’oublie tout à mesure) et qui s’ouvre à perte de vue sur un nouveau rêve d’errance. Puis voici les moutons qui arrivent à main droite depuis les hauteurs, par petits groupes, accompagnés de leur bergère, de quatre chiens et d’une dizaine de chèvres. Bientôt le troupeau occupe toute la combe, et moult moutons descendent en ruant, sautant, cabriolant et bêlant jusqu’à l’eau du lac. Les promeneurs s’arrêtent, regardent et commentent ce spectacle d’une sauvagerie paradoxale – ce sont évidemment des moutons domestiques, et la marque persistance de la présence humaine qui a façonné ces alpages, mais ce bruyant défilé de bêtes rappelle aussi je crois les grandes migrations de rennes, de gnous, de bisons, qui continuent de passer en mugissant dans le fond ancien de notre mémoire collective, et c’est peut-être cela qui excite l’imagination, qui exalte, qui fait que l’on s’exclame, qu’on reste fasciné, qu’on prolonge la halte alors que les nuages de plus en plus noirs s’accumulent, qui nous pousseront bientôt à prendre prudemment le chemin du retour…

 

 

 

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Ce mouton : je l’ai pris en photo, le même, absolument, il y a vingt-cinq ans, dans les Aravis !

 

Ciel gris.

 

Vire verte.

 

Bourdonnement continu des insectes et du temps, cris électriques des chocards, parfums forts du thym et des rhododendrons.

 

Un planeur passe en sifflant, que l’on siffle (pour les planeurs c’est permis) parce qu’il est beau.

 

Par une anfractuosité noire la montagne me regarde en grimaçant. Vers l’est les nuages s’accumulent, encore plus sombres. Une goutte tombe sur ma main qui trace ces lignes.

 

Le vent et les promeneurs se lèvent…

 

 

L’orage, finalement, s’est déporté, et l’on continue au sec. Soudain me revient en tête une obsession de roman qui supplante peu à peu le paysage, l’instant, la marche même car je ne marche plus mais je rêve et j’écris mentalement ce « roman de Madère » dont le plan sur le moment m’apparaît avec une telle netteté qu’il me semble inutile de prendre des notes – mais c’est bien sûr une illusion dont il ne restera presque rien au réveil.

Me vient l’idée de faire de l’écriture la narratrice anonyme du roman – narratrice et séductrice ambiguë dont le lecteur devra deviner l’identité, et qui pourrait aussi bien être, je ne sais pas, la mort, la drogue, l’alcool, toute forme d’addiction ou de parasitage. Ainsi raconterai-je l’histoire de mon double fictif à la troisième personne, en montrant comment chacun de ses actes a été manipulé de l’extérieur puisque, de fait, il n’y a personne, mais juste un personnage.

À la fin du roman le « je » de l’écriture rencontre l’ « il » du personnage, et les voici qui dialoguent, qui dialoguent absurdément dans ma tête pendant que je continue à marcher : « Il me reprocha d’abord de ne pas être réelle, d’être sans corps, au contraire de ceux-là qu’on peut non seulement désirer – je suis pourtant désirable, nombreux sont celles et ceux qui peuvent en attester – mais serrer, caresser, autrement que du bout de la plume. Mais sitôt finie la caresse du réel, que reste-t-il de plus qu’un rêve ? En quoi ce rêve diffère-t-il de moi ? ­Si ce n’est que tu peux, moi, me modeler à ta convenance, « éphèbe docile ou putain immense » si tu te souviens bien, et si tu y mets du tien, si tu me travailles comme il convient et te donnes à moi tout entier, je peux être sans défaut… Ainsi n’ai-je pas eu tant de mal à le convaincre, le jeu était joué d’avance et il me suffisait de me montrer patiente… »

 

 

L’arrivée sur ce pic à flanc de falaise, au-dessus du camping que l’on voit vertigineusement petit et loin en contrebas, met fin à ce faux dialogue, et je décide de me risquer, malgré ma peur du vide, jusqu’au bord, jouant les Indiens, les guetteurs, les vautours, en beaucoup moins hardi. Lorsque je serai rentré au camping et que je regarderai là-haut, je pourrai me faire signe, et je me souviendrai…

 

Le chemin du retour à travers la forêt est bien long, trop long, mais l’effort de la marche rabote l’inattention, et l’on sent qu’on a fait un petit pas en avant dans le relâchement de soi.

 

 

 

2.

 

Pic du Vallon

 

 

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On passe sans trop s’attarder par le joli village de Souliers où l’on pourrait s’installer, c’est évident, et vivre une nouvelle vie de paix et d’attention – puis on traverse la forêt, qui est très douce, on monte à travers les grandes gentianes et les alpages jaunes grouillant de criquets rouges, avec encore la sensation d’être de retour sur les Stalès, dans cet arrière-pays de la mémoire où l’on revient toujours pour le meilleur ; à l’approche du col de Péas, cette vire où chante un ruisseau invite à s’arrêter.

 

Le vent frais fait vibrer les herbes sèches, la linaigrette et les rémiges de l’aigle royal qui passe tout près et sème la panique chez les marmottes. Grand calme tendu de la montagne, qui agrandit toute tension au point de nous détendre, de nous dissoudre dans plus grand que nous car on atteint ici naturellement une autre dimension de l’attente et du temps, tant on sent que tout ici est orienté par la venue de l’automne (on y est déjà), de l’hiver (on y va, on y sera bientôt).

 

Les cris des chocards résonnent contre l’impressionnant rempart de dolomies et de schistes lustrés de Rochebrune, succession de pics déchiquetés qui évoquent les tours d’un château en ruine, des profils animaux ou humains ou les stalagmites d’une grotte gigantesque dont on aurait ôté le couvercle de pierre, et derrière lesquels les nuages ne cessent de s’accumuler, de gonfler jusqu’à envahir tout l’espace, après quoi ils se détachent et laissent place à une nouvelle bande de ciel bleu rapidement envahie par la salve suivante.

 

Soudain un vautour fauve apparaît, griffon ailé portant sur son crâne toute la lumière de l’instant, bientôt rejoint par une quinzaine de ses congénères parmi lesquels on reconnaît un gypaète. Tous reforment le carrousel, et c’est un grand bonheur que de les regarder planer sans effort le long de la falaise.

 

Le temps semble de plus en plus gris, les herbes de plus en plus jaunes. « On décolle ? » D’accord. Je lisse encore un peu ma plume et je prends mon élan… je file, je m’élance pour voir de plus près ce cirque lunaire où je vais pouvoir me repaître d’une carcasse de rêve car, de fait, c’est la réalité qui a repris le dessus.

 

L’escalade du Pic du Vallon (2860 mètres), face à Rochebrune, ne présente aucune difficulté particulière, mais elle exalte.

 

Tous ces sons sous le pas, des bruits assourdis d’aiguilles du départ aux crissements d’ardoise qu’on écrase à présent.

 

Tous ces gris aussi, du gris anthracite et soyeux des crêtes au gris blanc du sommet vers lequel on s’élève.

 

À chaque instant le soleil et la pierre composent un nouveau paysage.

 

À chaque instant un vertige, un émerveillement nouveau.

 

Montant dans l’éboulis on réapprend à danser dans l’instable : leçon de vie.

 

Le millefeuille de la pierre livre son condensé d’histoire géologique en un seul gros volume (assez indigeste).

 

Millefeuille de souvenirs heureux et fondateurs, qu’on semble ici retrouver intacts, conservés dans la pierre.

 

Un vautour fauve occupait avant moi cette place qui est sienne plutôt que mienne, évidemment, mais je la lui emprunte et lui joue ce tour de vautour de crier à sa place.

 

Il passe juste en contrebas, le vautour : ah, le sifflement du vent sur ses ailes !

 

Soleil sur la pierre gris-vert très claire et crayeuse, soleil sur la page du carnet.

 

Assis en tailleur face à Rochebrune, humblement je m’incline.

 

L’ami qui m’accompagne (et sans lequel je serais encore à maugréer dans ma cave) connaît les noms des villages, des vals, des pics au loin, et pour s’y être beaucoup promené à pied ou en skis s’y promène à présent du regard comme accroché aux pattes du vautour fauve ; moi, je suis perdu, ayant déjà oublié le nom du hameau d’en bas (Les Fonds) – à défaut de mon nom.

 

Aboiements lointains et rauques d’un patou, rumeur des clarines, cris éperdus d’une marmotte, bêlements, arrêt du temps.

 

Rochebrune a cessé de fabriquer ses derniers nuages qui, lancés comme des ballons d’enfants, se sont dissous dans l’air encore d’été. La face de la montagne apparaît toute nue, débarrassée de son voile de brume et nimbée d’une ombre légère qui, à son tour, s’efface et laisse apparaître cette fois une tête d’ogre à la peau plus grise que brune, striée de rides noires, avec une grosse bouche pleine de cendres et tout un cirque d’éboulis en guise de barbe.

 

On compte les patous (trois), on scrute aux jumelles l’immensité qui nous entoure, qui ne nous écrase pas mais qui nous agrandit.

 

Grande paix et plein soleil sur ce petit sommet de nos vies : désormais, dis-je, je ne m’habillerai plus qu’en gris montagne et jaune alpage.

 

 

 

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La route du retour, par un autre chemin, cependant sera longue et belle : elle mériterait bien, à elle seule, une longue évocation, ce qui est assez rare car en règle générale il n’y en a que pour les ascensions, les chemins de l’aller, quand l’attention est la plus vive...

 

On s’attarde dans le chaos d’un champ de rochers dont les formes inouïes sont un défi à la sculpture humaine et une installation plus vaste et plus inventive que tout ce que l’art contemporain peut produire ; puis on contourne la montagne pour emprunter, hors sentier, un autre col derrière lequel on surprend toute une harde de chamois que l’on regarde détaler.

 

La pluie vient, et l’on s’égare un peu en suivant les traces des vaches. On reviendra trempés, fourbus et ravis en suivant la rivière jusqu’au village de Souliers...

 

 

 

3.

 

Lacs du Malrif

 

 

 

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Ce sera cette fois un plus long chemin, une balade de deux jours qui commence par la remontée d’un long sentier presque plat à travers une longue vallée apparemment très sèche, mais qu’on découvre finalement toute striée de torrents auxquels on peut boire à loisir.

 

On arrive sans peine aux eaux turquoise du premier lac, autour duquel un troupeau de mouton à nouveau spectaculairement se rassemble, puis on monte au deuxième lac, au troisième lac, où l’on installe le bivouac.

On peut à présent flâner parmi les pierres sans souci du retour…

 

 

*

 

 

Fouiller parmi les pierres, comme naguère. Plus un nuage dans la tête.

 

Fouiller parmi les pierres, explorer, chercher les os – chic, une mâchoire !

 

Suivre les traces. Ne plus suivre aucune trace.

 

Marcher, marcher encore.

 

Grimper, grimper encore pour le plaisir du col : un autre col, encore un.

 

Une marche complète mène à la complétude, à l’espacement de l’être, ce vers quoi, et même en marche arrière, on s’obstine à marcher.

 

Marcher parmi les schistes, les éboulis, ayant laissé derrière soi le village, la vallée, les trois lacs : on a installé la tente du bivouac tout là-bas, plus qu’une toute petite tache verte dans l’herbe verte, base arrière pour aller de l’avant jusqu’à cet autre col.

 

Des edelweiss partout.

 

La lumière plein la tête, et cette sensation d’avoir pour soi seul une montagne sans fin car ici, on ne croise plus personne – seulement cette baroudeuse rencontrée l’autre jour qui a dévalé de la crête comme une sorte de bon génie pour venir nous saluer à nouveau, discuter d’itinéraires autour de la carte, nous mettre en garde contre tel passage un peu délicat. Elle est arrivée par en haut, repartie du côté du lac, elle bivouaquera seule au lac suivant. Il est possible qu’on la croise à nouveau demain au sommet. On la sent chez elle. On sent une connivence entre ces gens de la montagne dont, pour la première fois depuis le temps de La Giettaz, je me sens presque faire partie, dont je partage en tout cas l’enthousiasme.

 

Voici un col, un faux col qui mène à un autre col, et c’est sans fin : le vent se lève et je sens qu’on va jouer les prolongations car plus on avance et plus ça s’élargit, plus on sent de forces en soi – pas seulement dans les muscles des jambes, mais une sorte de force qui monte du sol jusqu’à la tête et qui donne envie de monter encore. Ce n’est pas seulement le paysage qui s’agrandit mais on sent – ça n’est pas si fréquent – que l’esprit lui aussi suit le mouvement et s’agrandit, que le nuage passe plus vite dans la tête, que tout est plus fluide et plus fort. Ce n’est pas seulement une sensation de liberté, de reconnaissance et d’attachement, mais de libération et d’amour.

 

Allez, on avance encore en ahanant.

 

Si tu as besoin de respirer par la bouche, c’est que tu forces, c’est que tu vas plus loin que tes forces.

 

J’ai grande envie d’aller au-delà de mes forces, de mes faiblesses – allez, allons.

 

Je vois bien, je sens bien cette force qui monte avec moi et me pousse jusqu’à ce dôme rocheux en plein soleil, ah ! j’y suis, et, mon dieu, le panorama qu’on a ici, tous les lacs et tous les chemins parcourus à 360 degrés sans une ville, sans un village… je ne peux pas décrire ça.

 

Pardon, j’ai débusqué deux lagos qui s’envolent bruyamment, comme toujours, comme naguère...

 

J’écris encore « naguère », comme je le fais souvent : il ne faut pas m’en vouloir si j’use du même vocabulaire alors qu’il faudrait ici des mots nouveaux car, de fait, il ne s’agit pas du naguère nostalgique que j’utilise d’ordinaire, du naguère tout tourné vers ce jeune homme que j’ai été et que je ne serai jamais plus. C’est un naguère plus ancien qui renvoie à la rivière cachée, souterraine, de l’en-dehors du temps. C’est un naguère qui jaillit quelquefois comme un torrent de montagne, et je crois qu’on pourrait, à partir de lui, refonder quelque chose de neuf, quelque chose que je n’arrive pas à nommer parce que mes mots sont déjà tout vieux, tout usés, mais que je qualifierais volontiers de « printanier ».

 

Le séjour d’aujourd’hui tend la main au séjour fondateur de La Giettaz, qui lui tend la main à son tour et les voici main dans la main qui s’entraident pour la montée, non parce qu’elle est difficile – il faudrait presque dire qu’ils se retiennent plus qu’ils ne s’entraident – mais, là encore, par connivence, reconnaissance et par une sorte de tendresse pas mièvre, presque pas tendre mais fraternelle, on pourrait dire tendresse de pierrier, de roc, de montagne, de cirque solitaire, de ce pays rude où l’on cherche et l’on trouve des os encore – je voudrais bien un crâne de plus, un crâne tout neuf, un crâne de bouquetin, de marmotte, de n’importe quelle bête, un beau crâne lisse et blanc mais je me contente de ce tibia, de ce fémur plus loin, là où une bête est morte, s’est cassée la figure et même fait dévorer peut-être par un loup, et ce n’est pas mièvre tout cela mais un peu cruel et rude, comme on sait très bien que le soleil qui est en train de disparaître va transformer le lieu en quelque chose de déjà rude, de solitaire, on n’est pas dans du Pagnol (Frison-Roche, je veux bien encore, ou Samivel, ou London), même si on n’accomplit aucun exploit le sol est dur sous le pas, cassant, osseux, ça ne se digère pas mais ça se casse, c’est de l’os, c’est du repas pour gypaète – après quoi cependant on revient vers plus de douceur, l’herbe redevient tendre, on redescend vers le bivouac avec ses deux bancs de pierre et sa table de pierre, le petit âtre pour le réchaud, l’abri, la tente, on redescend vers une douceur pas mièvre et moins bavarde que moi, plus solide aussi (ce n’est pas difficile), en ce beau lieu où planter les fondations nomades d’un nouveau printemps, à l’orée de l’automne…

 

 

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L’ombre tombe à présent sur la petite tente du bivouac – et moi, juché sur le rocher au soleil, je la regarde venir, sachant que lorsqu’elle me rejoindra ce sera comme un changement de saison immédiat. Grande est la tentation de prolonger le jour en allant chercher plus haut le soleil. Laisser l’ombre envahir cette combe sauvage où l’on a établi le campement procurera cependant une forme de soulagement et de fascination, car ce sera alors comme de guetter de l’intérieur d’une cabane, ou d’une grotte, ou d’une forêt, l’étrange vie de l’extérieur…

 

Une chute de pierres soudain met en alerte : où est le chamois, le bouquetin ? – Seule l’ombre avance. On ne voit pas. On ne voit rien.

 

Tout à l’heure on a vu, ou cru voir, de nouveau (« …et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !... »). Tout à l’heure on a vu de nouveau dévaler mille moutons qui fonçaient vers le lac : d’abord les patous ont inspecté les lieux, puis c’est tout le troupeau qui a gagné la combe comme une sorte de bêlant incendie, contraint parfois à de grandes cavalcades par le chien de la bergère – elle restant à distance au sommet pour donner ses instructions – et tout cela dans un vacarme fantastique de clarines et de cris.

 

À présent le silence et l’ombre ont gagné la montagne. Le chant des criquets s’atténue, va morendo, comme on dit en musique, « diminuant d’intensité jusqu’à extinction complète ».

 

Chute de pierres – pas un chamois.

 

On frissonne, mais pas question de faire du feu ici. Toute la combe est dans l’ombre, à cause d’un nuage, et ce crépuscule en pointillés ainsi se prolonge, surprend par ses brusques retours de lumière après lesquels tout devient à chaque fois un tout petit peu plus froid.

 

Vie mystérieuse de ce lac d’altitude : un ploc de poisson, et l’eau lisse se ride.

 

Il faut se retirer pour laisser boire les bêtes.

 

Le soleil soudain revient, grosse boule de feu posée sur la montagne qui éblouit encore mais ne chauffe plus du tout. La linaigrette dans l’ombre semble plus blanche encore.

 

Il faut se retirer.

 

Crêtes noires, pics noirs, nuages gris bleutés tout liserés de feu. Le mont Viso n’est pas un rêve, pas une vision : cette fois je le vois !

 

Derniers claquements d’ailes, derniers cris des rouges-queues et tout dernier rappel du soleil que personne n’acclame. Derniers remous avant le froid repas du soir.

 

Il faut se retirer…

 

 

 

4.

 

Grand Glaiza & retour

 

 

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Aux premiers rayons du soleil on cache les sacs parmi les pierres et, ainsi allégés, on joue les funambules sur la ligne de crêtes jusqu’au sommet du Grand Glaiza, à presque 3300 mètres.

 

Pas un nuage : l’éternité à 360 degrés.

 

Au pied de la croix, une petite boîte contient quelques denrées, des pansements, et recueille les mots de reconnaissance qu’adressent les randonneurs à la montagne.

 

Passe un vautour.

 

Passe le temps.

 

Passe un grand bouquetin mâle sur le chemin en contrebas, que l’on regarde disparaître paisiblement pour rejoindre, sans doute, la petite troupe que l’on aperçoit au loin.

 

On décide pour rentrer de quitter les sentiers en faisant une boucle qui prendra la journée : grisé peut-être par l’altitude je me sens d’humeur et de force à franchir tous les obstacles. Ainsi l’on descend de mille mètres ou plus, on suit longtemps un torrent, puis on remonte d’autant à la recherche d’un col qui semble s’éloigner à mesure qu’on avance.

 

Terrain pentu couvert de hautes herbes et criblé de trous, à cause des vaches : l’une d’elle a dû s’y casser une patte, dont on voit – c’est assez rare – la carcasse momifiée, un squelette avec une peau brune toute luisante…

 

Le col, on finit par le trouver. Aucun chemin ne passe par ici. J’escalade, un peu tendu mais porté par l’énergie de la montée, la pente instable. Au passage je trouve et j’emporte une grande plume de vautour fauve que je plante dans mon chapeau : au retour je l’offrirai à Clément, en attendant elle me rappelle encore les escapades de La Giettaz.

 

Une fois le col franchi la route sera encore longue, qui passe à travers un dédale de ravins, de hautes herbes sèches et coupantes, sans nul sentier qui faciliterait enfin la progression. Un patou barre le chemin, il faut faire un nouveau détour.

 

J’avance, bon an mal an, avec la grande plume de vautour plantée dans le chapeau…

 

 

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Brunissard, massif du Queyras, août 2019

  

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.