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Robert Hainard peint par son père Philippe Hainard, © Fondation Robert-Hainard

 

Louvoyant à la frontière on passe et repasse des postes de douane aux barrières relevées que signalent à peine de vieux panneaux ou des guitounes vides. D’un côté de la frontière les images sont vives, le passé parle et s’incarne encore ; de l’autre côté (mais on va de l’un à l’autre sans crier gare) les images sont mortes, le passé muet et on se contente d’avancer avec inattention. On sort. Un héron gris raye de la ligne droite de son vol nos circonvolutions. On entre. L’échine douce du Jura tremble dans l’air brouillé où tout semble à nouveau faire signe et sens. On sort. On finit par ne plus savoir de quel côté de sa vie on se trouve, du dehors ou du dedans, de l’endroit ou de l’envers, de l’âge d’homme ou de l’enfance, de la Suisse ou de la France.

Tout recommence à Douvaine, côté français, dans une maison vide...

 


 

 

 

LOCATAIRES

 

 

Un cercle de lumière sur une table inconnue, dans une maison inconnue. Au dehors une grande baie vitrée pleine de nuit sur laquelle on peut voir, comme sur la vitre d’un train, une silhouette de fantôme affairé et puis, derrière la masse noire de la haie, la façade d’un immeuble et un clocher éclairé. Presque aucun son. Parfois, une voiture qu’on n’entend presque pas, et le frottement du feutre sur la feuille.

Dans le film de Kim-ki Duk Bin-jip – Maisons vides, ou Locataires dans la version française – un jeune homme s’introduit dans des appartements qu’il occupe en l’absence des propriétaires. Il ne laisse presque pas de traces de son passage. Tout au plus effectue-t-il de temps à autre une petite réparation, ou bien il lave la vaisselle. J’ai oublié les détails du scénario, mais je me souviens qu’il finit par apprendre à évoluer de façon si discrète qu’il parvient à habiter la maison en présence même de son propriétaire, se fondant dans ses pas comme une ombre…

Habiter momentanément la maison d’inconnus est une expérience troublante, et d’autant plus troublante qu’on se trouve des points communs avec ces hôtes qu’on ne rencontrera pas mais qui semblent partout présents. Le chat roulé en boule près de moi ressemble à mon chat Musique. Les accordéons ont laissé place au piano et à la batterie. On salue au passage dans la bibliothèque bien garnie Michaux, Bouvier et moult livres familiers, mais aussi des livres qu’on n’a pas lus, qu’on feuillette, qu’on commence à lire. Nos hôtes étant manifestement végétariens on trouve dans leurs placards les mêmes produits que dans les nôtres. On pourrait vivre ici. Il est facile de se glisser, à pas de funambule, dans la peau de ces propriétaires. Regardant les photographies qui ornent leurs murs on se laisse envahir par ces bribes de leur mémoire qui viennent rejoindre les nôtres. On fera cette nuit des rêves qui ne nous appartiendront pas…

Assis à la lisière du cercle de lumière, j’écris, je vaque et je rêvasse. Ne sais plus trop le lieu, l’époque. Doute de tout, et de la réalité même du reflet. S’il n’y avait la sensation de ma main sur la table, c’est sûr, je pourrais être mort – disons disparu, évaporé, enfui dans une autre mémoire ou happé par l’ombre...

 


 

 

 

MUSÉES

  

 

Je me souviens de Genève, de ces musées de Genève qui, enfant, me fascinaient et m'épuisaient. Je me souviens des petites salles du musée ethnographique : on entrait dans la salle africaine et aussitôt s’enclenchait la musique des tambours et des chœurs, comme jaillie des masques qui nous cernaient. Chaque salle était un monde… 

Aujourd’hui je visite le nouveau musée ethnographique : un grand bâtiment froid. Le commentaire affiché a d’emblée le mérite de dire l’origine des objets ici amassés – le pillage systématique opéré par les savants des pays colonisateurs. Il dit aussi la fascination qui les habitait quand même et qu’on partage, parce que quelque chose d’inouï continue à traverser ces vestiges. 

Toutes les collections ont cependant été rassemblées dans une seule et vaste salle, avec les mêmes fonds noirs qu’au Quai Branly, et l’on passe ainsi sans transition d’un continent à l’autre, d’une statue d’Avalokitésvara à l’artisanat helvétique, des masques australiens à l’art des Chrétiens d’Éthiopie : quelque chose, pour moi, s’est perdu (que je retrouve un peu lorsque, debout devant les instruments du département d’ethnomusicologie, j’écoute longuement certains enregistrements musicaux de toute beauté). 

Cette confusion des lieux et des époques, je la retrouve lorsque, déambulant plus tard sur les quais du lac, je regarde défiler des Indiens, des Japonais, des Européens venus sans doute des quatre coins du monde, et que défilent aussi les souvenirs de Genève et du lac, les escapades familiales, la silhouette de ma mère que je revois comme dans un rêve marcher, s’arrêter et m’attendre, et je ne sais plus mon âge ni qui je suis, ni où je suis, ni si je pleure ou si je ris…

Genève, pourtant,  me semble terne aujourd’hui, avec ses immeubles gris et ses rues totalement embouteillées par un flot débordant de voitures (circuler dans Genève semble être devenu impossible). Je n’avais jamais vu la ville ainsi, comme la verrait je crois un étranger. Cette marche vers le jet d’eau, il ne me suffit pas de savoir que je l’ai déjà faite bien des fois lorsque j’étais enfant ou, il y a quelques années, en compagnie de mes propres enfants plus jeunes et de ma mère vivante, pour lui donner la moindre intensité. J’ose à peine avouer ma déception de n’avoir presque pas ressenti la dite intensité dans ce nouveau musée si impersonnel, au fond, et qu’il aurait fallu peut-être que je voie avec les yeux de mes propres enfants (avec par exemple l’enthousiasme hilare de Clément comparant les zizis des statues africaines…). J’espère mieux du pèlerinage au Muséum, qui vaut à mes yeux bien des voyages.

 

*

 

Je pourrais faire la visite les yeux fermés... Dans le hall je salue la mémoire des deux gros crocodiles du Nil qui accueillaient naguère l’enfant, et qui sont maintenant morts et empaillés, m’avait-dit un gardien il y a quelques années. Ici il m’est moins difficile de me glisser dans la peau des enfants : le travail des muséographes suisses m’y aide, qui évite l’alignement navrant des cadavres en transformant chaque vitrine en un petit théâtre qui reconstitue le milieu concerné et met en scène ses habitants. 

Trente ans après presque rien n’a changé, ni la joie des enfants, ni la mienne. Je sais que c’est d’ici que me sont venues certaines tentations voyageuses : lorsque j’ai observé pour la première fois, sur une piste de Guyane parcourue de nuit dans un 4x4 équipé d’un projecteur, le grand ibijau par exemple (cet oiseau nocturne à tête de reptile qui se confond presque parfaitement avec le tronc mort qui lui sert de support), c’est à celui du Muséum de Genève que j’ai songé. 

Ici je redécouvre l’Amazonie telle que je l’ai rêvée avant de la vivre, et telle que je la rêve maintenant après l’avoir vécue. Je désigne aux enfants le coendou, le coq de roche, le koati, le kinkajou (tu sais, celui qui m’avait pissé dessus un jour, en forêt…). Je montre aux enfants l’agouti du jardin (rachitique, décoloré, méconnaissable) et l’incroyable coracine chauve, dont l’unique exemplaire exposé au Muséum est finalement moins décrépi que je ne l’ai dit dans L’éloignement (mais il manque le bleu vif de la tête et la force catastrophique de son hurlement dans l’air moite de la forêt tropicale…).

Je continue ainsi la marche aux frontières de nos mémoires.

 


 

 

 

BORDS DE L'ALLONDON

  

 

De tels lieux devraient être réservés à ceux qui passent discrètement sans laisser de traces.

Ils ne sont pas faits pour s’y établir.

Robert Hainard, « L’Allondon, une rivière sauvage et libre »

 

 

Marche au soleil après plusieurs jours de crachin, marche au dehors après la pollution de la ville : seul un esprit vraiment chagrin trouverait à renâcler devant tant de douceur. Naturellement je sais que Ferney est tout près et que cette ligne de crêtes du Jura, à main droite, derrière nous maintenant, est le lieu de certains des plus précieux souvenirs d’enfance ; mais cela de nouveau m’indiffère, et je me contente de marcher le long de ce ruisseau qu’on nomme l’Allondon. 

Une autre frontière, entre la pierre et l’eau, entre Jura et Rhône.

Par-delà la fuite du temps persiste une vieille mémoire de pierre, qu’on ravive en cherchant parmi les galets des formes, des couleurs, des agencements qui nous parlent.

Les amis que j’accompagne, les enfants qui m’accompagnent, savent ce qu’il convient de faire pour entrer en rapport vif avec le moment et le lieu. Lucas, le (grand) fils de Jean-Louis, cueille et incite à cueillir des plantes que l’on croque : voilà des connaissances que j’envie, et dont l’attrait dépasse en partie celui du ramassage des champignons (si le résultat immédiat est gustativement discutable à mes papilles profanes, je me dis que cette activité a en tout cas le mérite de pouvoir se pratiquer à des moments et en des lieux plus variés). Pour les enfants le moindre tronc est une balançoire, le moindre bâton une arme. Les voici qui s’emparent comme toujours de deux cailloux qu’ils frottent et cognent l’un contre l’autre, petits Magdaléniens aux réflexes intacts ; puis ils se vautrent dans le sable humide, construisent avec Jean-Louis un cairn, partent en « expédition »… Lucas, de son côté, fait tenir des galets en équilibre sur un tronc. J’aime la précision de ses gestes et cet art très provisoire qui est, je trouve, une réponse assez appropriée au chant instable de la rivière. 

C’est ce qu’il fallait faire : marcher le long de l’Allondon, humer, fouiner, glisser, croquer, deviser, se taire, puis repartir en ne laissant que ces traces éphémères…

  


 

 

  

 

L'ATELIER DE ROBERT HAINARD (Bernex)

 

 

 

Je n’aurais su dire avant d’y être allé si visiter l’atelier de Robert Hainard était le prétexte ou le but de cette escapade frontalière pendant laquelle je n’avais cessé de tâtonner, plus ou moins consciemment, à la recherche d’un lien vivant avec un passé qui n’était pas seulement personnel – même s’il se trouve que cette modeste quête, d’être ainsi menée sur les lieux de l’enfance, prenait une tonalité plus intime. Dans la maison louée je m’étais senti hors de moi, déplacé, dépersonnalisé ; dans les rues grises de Genève je n’avais rien retrouvé de ce qui naguère m’émerveillait, pas plus que dans le tout nouveau musée d’ethnographie où la contemplation d’œuvres évidemment magistrales m’avait laissé sur le bord, spectateur séparé des fastes éteints de civilisations mortes ; au Muséum quelque chose avait certes tremblé au fond de ces vestiges, mais tout me semblait après coup aussi mort, aussi artificiel que ces décors mettant en scène des animaux empaillés dont la plupart ont disparu ou sont en voie de disparition ; le long de la rivière il avait été plus facile de retrouver la sensation d’un chemin : il suffisait de suivre les enfants, de regarder, de humer, de questionner et finalement de tenter les bons gestes.

Ce sont toutes les bribes de cette « quête » un peu confuse qui se sont ordonnées dès l’arrivée en ce lieu. J’ai eu le sentiment, sans doute un peu exagéré, d’avoir franchi là pour de bon une frontière, et que Robert Hainard lui-même m’accueillait pour me dire : « la source est intacte ».

 

*

 

Entrer dans cette maison (à Bernex, côté suisse) est comme entrer dans une de ces cavernes ornées dont la découverte peut changer le cours d’une vie, parce qu’on comprend soudain de manière évidente que le lien apparemment rompu entre l’homme et le monde n’est que distendu, qu’il est possible au moins à l’échelle de l’individu de revenir sur cette « erreur de perspective »  qui a fait de l’homme une bête esseulée capable seulement de mettre le feu à sa propre maison… 

« La source est intacte » (1)

Préservée de la spéculation immobilière par son classement en fondation, la maison Hainard n’est pas un musée. Dessinée par Germaine Hainard et construite pour répondre aux besoins de ce couple d’artistes (elle était peintre et lui, comme on sait, peintre, graveur sur bois, sculpteur, naturaliste, écrivain…), elle reste d’abord un lieu de mémoire familiale que ses habitants, même morts, semblent n’avoir pas quitté. Le lien qui perdure entre les vivants et les morts est ici bien palpable. 

L’accueil chaleureux de Pierre Hainard (qui ressemble tant à son père) n’y est pas pour rien, bien sûr, mais il y a surtout ces sculptures, ces tableaux qui représentent ici ou là des membres de la famille : ce petit garçon devant la sculpture du loup, ou au bord de l’Allondon en juin 1944, c’est Pierre, et cette petite fille toute nue dans le jardin est sa sœur Marie à trois ans ; ce touchant portrait d’un jeune garçon boudeur accroché dans le salon, c’est « mon père peint par son père », nous dit Pierre Hainard : il n’aimait pas beaucoup les séances de pose, le « père Lagrogne »… Dans le fouillis du jardin, Pierre nous montre, outre la « dent de chien » qui y pousse, le vélo de sa mère qui est « en train de revenir à l’état sauvage… »

Comme les parents de Robert Hainard étaient tous deux peintres, la distinction entre les générations semble abolie dans une même célébration de l’instant. 

Voici, dans le jardin aux hautes herbes qui tranche avec les pelouses rasées du voisinage, Léo et Clément, mes propres fils, qui courent autour du chamois en bronze, goûtent aux groseilles, partent à la recherche de la buse en bronze qui crie à l’entrée du jardin, s’extasient devant la « marmotte aplatie », cependant que Lucas nous fait cette fois goûter le plantain (dont le goût rappelle celui de la vesse-de-loup quand on la mange crue). 

Face à l’effondrement programmé, volontaire, entretenu du monde naturel – disons, du monde tout court ; face au délitement accéléré de tout ce qui fait sens, la maison Hainard montre avec une sorte de quiétude la force d’une transmission authentique basée sur l’art et l’attention aux choses comme aux êtres. Y venir est une bonne façon de retoucher terre, mais y venir – comme c’est notre cas aujourd’hui – « en familles » semble plus juste encore.

 

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La cloche à la porte rappelle au rite d’entrée que tous les visiteurs ont connu en venant ici. « Promenez-vous, regardez et touchez… » Et c’est un grand plaisir que de pouvoir, pour une fois, toucher, caresser les statues, l’échine du loup de bois, le ventre d’un marcassin. « Oh, qu’il est beau, le renard endormi ! » s’exclame Léo, avant de soupeser une lourde hermine de buis...

L’art est une façon de revenir au plus vif de l’enfance, de refaire à neuf l’expérience du monde, de reprendre un « contact direct » avec le réel grâce à « une lente reconquête de la sensation sur les schémas intellectuels ». « Mon père, écrit encore Robert Hainard, m’enseignait que nous dessinons mal parce que nous représentons ce que nous savons et non ce que nous voyons » ; l’art permet  une « saisie directe et rapide du spectacle du monde », qui devient dès lors bien mieux qu’un spectacle.

Une chose me frappe et me touche : chacune des œuvres sculptées, gravées ou peintes de Robert Hainard est basée sur une observation précise, sur un moment particulier – sensation que l’on ressent également devant de nombreuses œuvres de l’art préhistorique. Il ne s’agit pas, comme par exemple dans les dessins des guides d’identification naturaliste (il y en a de superbes), de synthétiser des connaissances, mais de faire ressentir à travers une attitude très précise tout le mouvement de la vie. Nul besoin dès lors d’appareil photo, ni même de mémoire visuelle : « L’artiste (…) perçoit par sympathie. Il se met à la place des choses, à l’intérieur. Encore enfant j’ai voulu saisir la démarche de l’animal. (…) Alors je suis devenu bête, j’ai épousé son mouvement et c’est dans la mémoire de mes muscles, bien plus encore que dans celle de mes yeux, que je l’ai retrouvé. »

« Learn of the pine from the pine », comme dirait, en bon japonais, Matsuô Bashô…

 

Pierre Hainard, cependant, nous parle de ce beau loup que tous les visiteurs remarquent : cette observation, faite en Slovénie en 1955, avait marqué Robert Hainard car il avait alors pu l’approcher de si près qu’il avait vu jusqu’aux veines des pattes de la bête ! (J’imagine tout à fait les enfants des artistes de Chauvet raconter, quelques décennies plus tard, avec le même enthousiasme, la chasse des lions…)

Ici aussi les frontières se font flottantes, entre les vivants et les morts je l’ai dit, mais aussi entre l’humain et l’animal, entre l’inerte et le mouvant, entre l’ « abstrait » et le « concret », car l’observation fine de la réalité poussée jusqu’au bout atteint à l’abstraction – dans un Entretien sur la gravure, Hainard souligne que son travail « est en même temps très réaliste et très abstrait » et évoque « le tranchant de l’outil étroit comme l’abstraction »…

Puis on pénètre dans l’atelier, où Pierre Hainard nous explique les techniques utilisées par son père pour graver et imprimer ses estampes. Il utilisait principalement des planches de poirier, dont la structure est assez résistante pour permettre un très grand nombre de passage dans la presse (je regarderai désormais avec une bienveillance accrue le vieux poirier de mon village). Poussant plus loin la technique traditionnelle de l’estampe telle que la pratiquait par exemple Hokusai et désireux de maîtriser totalement les tirages, il a fait en sorte que les dégradés soient compris dans la surface du bois (ce qui représente une vraie prouesse technique). 

Pierre Hainard parle de l’art paléolithique qui avait tant marqué son père, des grottes visitées avec lui en Ariège, en Dordogne, en Espagne, et voici sous nos yeux l’art paléolithique et Hokusai ainsi réunis…

 

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Sur l’atelier la dernière palette de la dernière estampe (1993) est restée intacte, comme si l’artiste était seulement parti faire un tour, ou comme s’il n’y avait plus qu’à reprendre le travail là où il en était resté. Pour ma part je ne suis pas et ne serai jamais graveur, ni sculpteur, ni peintre, mais je garde de cette rassérénante visite l’impression d’avoir fait un grand bon du côté d’impensables  possibles. Voilà un « affamé d’intensité » qui, porté par « l’amour du sensible, de la forme, des limites », dédaigneux de toutes les écoles et de toutes les modes, avec une générosité anarchiste, a pu créer un espace de travail et de vie qui ouvre des « solutions plus simples et plus hardies » : « L’abandon du préjugé néolithique nous permettrait d’envisager des solutions plus simples et plus hardies », ose-t-il. 

On sort de chez Hainard comme on revient parfois d’une longue randonnée en montagne, ou d’une visite dans certaines grottes ornées, avec la sensation qu’il est encore possible de « revenir à la situation paléolithique… en utilisant les acquis les plus raffinés de l’expérience néolithique ». On sort de là « en alerte comme la bête sauvage qui risque sa vie à tout instant », l’œil de nouveau affûté pour scruter ce réel qui est « comme un renard ».

De quoi guérir, peut-être, cette « schizophrénie constitutionnelle » dont est frappé l’homme ?

 

(1) Les citations de Robert Hainard sont extraites de Le Monde plein, Éditions Melchior, Lausanne, 1991 (épuisé, version électronique lisible ici) et de Entretien sur la gravure, Éditions Hesse, 1998. 

 


 

 

  

 

RETOUR AU QUARTIER LOINTAIN (Ferney)

  

 

Les cloches, la clôture, le portail cadenassé, le chant flûté d’un merle, le roucoulement d’une tourterelle bientôt effacé par le vacarme d’un avion, et le marron que je ramasse, que je caresse, ainsi que je faisais enfant. 

Les cloches, la clôture. Années les plus heureuses, les plus insouciantes de l’enfance : il y a cela derrière ces grilles. À revoir ce parc entouré par les hauts grillages et à entendre ici le son des cloches je comprends soudain d’où me vient mon goût pour les monastères. C’est, là-derrière, le monastère de l’enfance. 

Et je me souviens : les salamandres sous la souche, la rainette dans l’herbe un matin de printemps (c’était une vraie rainette, déjà rare à l’époque, et que je n’ai plus jamais revue), les coprins, les terribles amanites panthère, les champs de colza sur la rive suisse du ruisseau où je guettais les écrevisses… 

Tout m’est venu de là.

Je m’éloigne d’un pas rapide et prends sans réfléchir le chemin de l’école. 

Tout, je retrouve tout à mesure. Le petit bâtiment bas en bois sombre au milieu des immeubles, la pharmacie, l’échoppe du marchand de fruits et légumes, le magasin où j’avais acheté le cadeau pour ma mère, la haie de lauriers, l’école Florian.

Nouvelle grille, nouvelle frontière au-delà de laquelle je ne peux pas aller.

On n’a rien repeint, rien rafraîchi, mais remplacé la pelouse par des graviers et arraché, hélas, toute la haie de noisetiers et le grand laurier où je me réfugiais pour lire mes Jules Verne.

Nouvelle frontière infranchissable, grande cour grise déserte, et grand désarroi. 

Puis soudain un écureuil roux dégringole du peuplier, se tapit dans les graviers, regarde à gauche, regarde à droite, puis comme un enfant espiègle (ou comme l’incarnation animale d’un enfant qu'on imagine espiègle) traverse à petits bonds la cour et disparaît dans les fourrés.

Je garde sous ma peau la mémoire de son mouvement.

 

Douvaine, Genève, Bernex, Ferney, avril 2015

 

Remerciements chaleureux à Jean-Louis Michelot et à Pierre Hainard.

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.