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CHAPIAS, LE GRAND SOMMET

 

 

 

Contrairement à ce que l’étymologie pourrait suggérer, Chapias n’est pas plus un « grand sommet » que le Pic de l’Huile de ma vallée n’est un pic (à moins de donner éventuellement à ces mots une signification plus symbolique que géographique : ce serait une façon contournée de désigner la possibilité d’atteindre, en ces lieux isolés peut-être moins difficilement qu’ailleurs, un grand sommet mental ou un pic de l’esprit !). Je lis dans un petit fascicule rédigé par « un fidèle pèlerin de Notre-Dame-de-Chapias » et vendu « au profit de la restauration de l’église et de la tour » en 1972, que « Chapias est une sorte de plateau d’environ quatre kilomètres carrés » à la limite des cantons de Joyeuse, Largentière et Vallon. L’altitude y est peu élevée (250 m), mais il est entouré par les sommets du Tanargue et des monts de Lozère. 

Voici d’évidence une place stratégique, et l'un de ces « beaux lieux ouverts et protégés » (plus ouvert que protégé, d’ailleurs) que j’affectionne.



On sort rapidement du village, on laisse à main droite le trou d’eau d’où les grenouilles chaque nuit font retentir leur vacarme magnifique, et l’on se retrouve à marcher à travers les hautes herbes jusqu’à un lapiaz nommé « rochers des curés » (deux curés réfractaires s’y sont réfugiés au moment de la Révolution). On s’y embusque, les enfants aussitôt partent en exploration et escaladent avec des mines farouches d’Aurignaciens en chasse l’amoncellement des blocs calcaire (tous trois viennent de se tapir dans un trou qui fait un excellent poste de guet, et tiennent leurs bâtons de marche relevés vers moi comme des javelots).

Les enfants ne jouent pas. À ce degré d’implication, d’immersion dans les scénarios qu’ils inventent (qui changent sans cesse sans aucun souci de cohérence ni de réalisme, et mélangent allègrement et sans hiatus les références paléolithiques – ils en connaissent un brin… –, Astérix, Tolkien et Star Wars…), on ne peut plus parler de jeu. On peut s’en inspirer.

Je joue de mon côté, plus silencieux et plus statique (s’inspirer de l’enfant, ce n’est pas forcément le singer ni même se mêler à ses jeux). D’abord je cherche, et je trouve, des fossiles d’ammonites que j’essaie d’extraire de leur gangue calcaire en tapant avec un caillou plus dur (ces gestes-là, je les faisais aussi enfant, avec mon père, et me revient aussi en mémoire de belles heures passées autrefois au bord du Gardon à frotter obsessionnellement deux pierres l’une contre l’autre jusqu’à en être étourdi).

Ensuite je tente de lire dans les rochers, les lichens, les ronces ou le lierre des formes animales, des formes qui me parlent, « déformation » courante chez les amateurs d’art pariétal et qui devait être chez nos proches ancêtres préhistoriques une obsession ordinaire (l’auteur des incroyables mammouths de Rouffignac était un gosse génial connu pour en avoir un dans la tête, je n’en doute pas ; dans la tribu on en avait tellement marre de ses graffitis qu’on l’a, par punition, enfermé un moment dans la grotte – et il a continué !). 

Il est facile de voir dans les lignes de ce lierre un mammouth, et des points-paumes dans ces lichens ocre rouge… 

Bientôt tout devient signe, trace à suivre, trace à lire – sinon lisible. On a, au fond tellement besoin d’un monde qui nous parle. 

Bientôt la pierre bouge. Toute pierre est vague arrêtée que le regard remet en mouvement, et ces fossiles d’ammonites, ces ripples marks figées nous font ressentir quelque chose de la danse du temps géologique… Le ciel aussi devient de pierre, d’où pendent les mamelles grises scintillant des nuages (c’est ainsi qu’on appelle cette formation remarquable que je me souviens avoir une fois observée et photographiée à Lyon : nuages en mamelles). 

Passe un coucou, dont on entend l’appel sonore. La Terre tourne d’un cran, le jeu s’affole, les enfants aussi tournent de plus en plus vite dans le labyrinthe des rochers – ils sont trois, semblent trente, et pourraient indubitablement passer ici le reste de leur enfance... 

Je continue à suivre les lignes des pierres, des nuages, des jeunes feuilles des chênes liège, des odeurs de thym.

 

 

Il y a une Tour cachée là-bas : on la cherche, traversant les hautes herbes que le vent plie. Voici une cabane en bois, fermée, fascinante ; un cerisier où nous mangeons chacun, cérémonieusement, la première cerise de mai ; et puis, après avoir tourné en rond dans les bois et être revenu finalement à la route, la Tour à la Vierge.

Que les néo-païens et les anticléricaux militants me pardonnent, j’aime (je l’ai déjà confessé) ces signes de la Chrétienté, statues et croix des carrefours ou des cols, en lesquels je vois avant tout des hommages à l’espace. J’aime cette statue qui prolonge la Tour au sein de ce paysage horizontal (que la foudre l’ait déjà frappée n’étonne pas). La silhouette d’un arbre mort lui répond à merveille.

On grimpe dans l’obscurité l’escalier en colimaçon, le nez contre la pierre : lumière, obscurité, vertige finalement, comme dans les grottes. On cherche ce vertige, cette sensation du Vaste au sommet de la Tour.

C’est la Tour des Orages, d’où on ne domine rien mais d’où l’on peut voir et sentir venir le monde. Voici les Cévennes, le Tanargue, Joyeuse, et tout près le petit village de Chapias. Voici les grands nuages, le vent du monde qui chante dans les chênes. Ce n’est pas la paix, ce n’est pas l’harmonie qui sont toujours trompeuses, mais c’est peut-être plus juste que cela : une cadence parfaite à la coda et qui annonce, ad libitum, un inéluctable recommencement…

  

Chapias, 14 mai 2015