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AU BOIS DE PAÏOLIVE

 


 

 

 

…Païolive dissout et recompose le corps et l’esprit de tout curieux qui s’est laissé prendre à la toile de sa gutturale séduction…

Gil Jouanard, Le bois de Païolive.

 

 

Longtemps le Bois de Païolive n’a été pour moi qu’un nom intrigant, un livre lu naguère, une forêt de mots et de références culturelles ; mais je peux dire aujourd’hui qu’il y a vraiment de beaux sentiers au bois de Païolive (je me l’étais figuré sans balises, d’une sauvagerie quasi amazonienne…),et de beaux buis, et de beaux rochers aux formes animales qui vous surveillent et vous considèrent, en tout cas par beau temps, sans hostilité. Il est bon de se promener, de se laisser guider par le sentier, sans même la tension de savoir où aller (une telle insouciance est bien le privilège de l’animal humain). Il est bon de marcher – l’homme est fait pour cela, on le sent dès qu’on se remet en chemin.

Je me remets en chemin.

Portrait du poète en marcheur : tout tordu, zigzagant entre les chênes pubescents et les pierres, tout traversé d’odeurs de buis et de thym, mi-ombre mi-lumière.

 

*

 

Il est bon aussi de s’arrêter, de s’embusquer dans la mousse, de s’enrouler comme une vipère au pied d’un de ces chênes moins nains que nous. Le vent dans le Bois se mêle au chant des pinsons. On sent monter un souffle profond. On respire, on reprend souffle, on retend ses cordes, on poli ses hanches, on se réaccorde : on est venu pour cela.

Juché sur le chêne vert le pinson ne balise pas son territoire, mais l’agrandit. Il n’appelle nulle femelle : il répond au vent. C’est sans raison, sans direction, sans chef d’orchestre et pourtant étonnamment accordé.

Depuis ce coin de mousse à l’orée de la clairière où je me suis caché au milieu des criquets, j’entends parfois (outre le pinson, le vent et la voix des enfants qui jouent dans la forteresse des pierres) des bribes de conversations émanant de promeneurs invisibles, et ces mots-là me parviennent : « On est venu ici, tu te souviens, il y a deux ans… C’est bon de revenir ! »

Je suis venu, enfant, au Bois de Païolive. J’ai oublié cela, mais il me semble pourtant éprouver ce même sentiment de reconnaissance, comme lorsqu’on revient dans un lieu où l’on a été heureux, comme s’il y avait des lieux qui nous rendaient heureux. Il est bon que demeure encore quelques lieux comme ce Bois, qui rendent secondaires les discours et même l’art.

Paroles sans paroles, chef d’œuvre sans signature, temple sans mur ni officiants. Nous reste cependant à charge d’y trouver notre place, de nous y faufiler le plus humblement, le plus finement possible – ce qui peut rendre à nouveau utiles ou nécessaires la parole, l’art, l’ « officiant » réinventant pour lui seul des rites banals tels que : marcher ; s’arrêter, s’embusquer dans la mousse ; écouter ce qui se chante, ce qui se dit, ce qui se tait ; humer, respirer, reprendre souffle ; écrire, et repartir.

 

*

 

Les rochers du chemin dit « du Labyrinthe » tiennent les promesses associées à ce mot. Les enfants y grimpent, s’y cachent, s’y poursuivent, s’y perdent, s’y retrouvent. Ils se lancent des défis, inventent des scénarios de plus en plus compliqués qu’ils sont les seuls à comprendre, qui varient au gré des circonstances et des accidents de terrain, et qu’ils vivent avec une intensité que la seule et toujours décevante réalité ne semble pas permettre. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’ils sont plus « présents » que nous autres adultes, tellement distraits. En un sens leur imagination fait autant écran que nos écrans. Mais elle est aussi plus poreuse, elle exige d’eux – comme la paroi sur laquelle les peintres de la préhistoire projetaient leurs rêves animaux – une participation paradoxale faite de proximité physique (ils courent, grimpent, dérapent, s’écorchent, repartent…) et de distance ou de distorsions mentales que la poésie n’ignore pas (une racine devient un serpent, toute ombre une menace, les mousses qui pendent en guirlandes sur les arbres sont les toiles d’une araignée géante et ces rochers du Bois de Païolive sur lesquels miroite le soleil filtré par les chênes le décor du Seigneur des Anneaux…). 

L’oiseau, la forêt, le lieu en tant que tels ne les intéressent pas plus que la marche, ce ne sont en aucun cas des « objets d’étude » comme pour le naturaliste ou l’historien, et ces bruyants bambins exaspèreraient n’importe quel ornithologue soucieux de faire l’inventaire de l’avifaune locale – même s’ils peuvent aussi bien cesser d’un seul coup leur jeu, écouter le naturaliste et rester à quatre pattes pendant une demi-heure à guetter le moment où le cloporte dépliera sa boule… 

Leur curiosité est imprévisible. Les voici soudain obnubilés par le puzzle que forme le sol craquelé par la sècheresse, duquel ils parviennent finalement à desceller un morceau après de longs efforts… Je ne crois pas qu’ils soient plus libres ni vraiment plus « présents » que les adultes, au fond, et leur jeu est aussi un cocon, voire une prison ; mais la membrane qui sépare le dedans et le dehors, les sensations et les émotions, la paroi du rocher et l’imagination humaine, est encore à leur âge bien fine, bien souple – plus poreuse, disais-je.

Les enfants, cependant, en bons montagnards entreprennent d’escalader tous les rochers du « Labyrinthe », cependant que père et mère restent en bas. Clément commente avec philosophie : « Les adultes n’escaladent pas parce qu’ils sont lourds ». Et River de s’exclamer : « Nous sommes sur l’Île de Pâques ! On escalade les Moai de la forêt ‘‘pâquienne’’!... » 

 

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Toute la journée ainsi avons arpenté le fouillis de ces ruines rocheuses, de ces mousses (dont on a, dit-on, répertorié, plus de trois-cents espèces), longeant les falaises qui surplombent les gorges du Chassezac à hauteur de milan royal ou explorant de petites cavités en imaginant, dans la moindre fissure, un trésor pariétal encore à inventer… Dans l’herbe, sur une souche morte, avons rampé, montré les dents, grogné, nous sommes ensauvagés avec une grande conviction. Puis nous sommes repartis en laissant caché là un peu de notre commune enfance et en nous promettant de revenir, un jour, la déterrer.  

 

16 mai 2015

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.