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Camargue0521 004

 

Une porte ouverte

Soudain comme un cri

C’est la découverte

D’une autre harmonie

Une danse d’être

Déjà nous délie

Et le chant va naître

Au cœur ébloui…

 

Jean Vasca

 

 

J’aime la Camargue, d’abord, pour des raisons intimes – parce que ma mère a passé une partie de sa jeunesse à Saint-Gilles, dont elle a gardé cet accent chantant si peu savoyard qui resurgit parfois, parait-il, dans les inflexions de ma voix (surtout si mon interlocuteur vient lui-même du midi) ; et parce que nous y sommes assez régulièrement retournés en famille, nourrissant ma mémoire d’images de flamants, de sansouires et de chevaux blancs. L’un des moments les plus heureux de ma vie a d’ailleurs eu pour cadre la terrasse d’un mas où j’expérimentai pour la première fois l’écriture ambulatoire avec le dictaphone.

J’aime la Camargue ensuite parce c’est, au même titre que les alpages, un de ces lieux où nature et culture, fortement imbriquées, ont trouvé une harmonie précaire mais porteuse de sens, de beauté et peut-être d’avenir. Rien n’est plus artificiel ni plus sauvage que ces vastes étangs dont le niveau est contrôlé par les hommes, que ces eaux qui deviennent parfois, avant la récolte du sel, plus roses encore que les flamants, que ces rassemblements de flamants, même, qui n’ont pu recommencer à nidifier ici que grâce à la création d’un îlot sur l’étang de Fourgassier par les ornithologues de la Tour de Valat (et dieu sait si ce n’est pas allé sans tensions ni conflits, même si cet oiseau magnifique n’a pas aussi mauvaise presse que, chez nous, le loup).

J’aime la Camargue enfin pour ses odeurs atténuées d’algues et de sel, pour le mistral qui rend fou, pour les ballets d’oiseaux, pour la beauté de cette rencontre entre le grand fleuve et la mer si bien mêlées qu’on ne sait plus qui est quoi, pour l’extrême douceur de ces marches en terrain plat et l’extrême rudesse de ce paysage simplifié. Revenir en Camargue, c’est toujours l’assurance de faire des réserves d’espace.

Pour célébrer, non seulement l’anniversaire d’Élodie mais aussi notre rencontre, pas moins sinueuse que celle du Rhône et de la mer (quoique plus discrète), il m’a semblé tout naturel de louer une maisonnette près des Saintes, en priant le dieu des virus pour que la pandémie nous permette cette escapade. L’idée n’était pourtant pas sans risques : est-ce que les digues déjà fragiles qui me protègent du débordement nostalgique allaient tenir ? N’allais-je pas, sitôt arrivé, me répandre en sanglots, cerné par des fantômes d’autant plus redoutables qu’ils sont bienveillants ? La Camargue, c’est aussi désormais le lieu des amours perdues, de ma mère en allée, de mon enfance et de celles de mes enfants disparues en fumée… Revenir sur un lieu où l’on a été heureux est toujours dangereux. Outre ces épanchements (qui, au fond, ne me font pas peur du tout parce qu’ils permettent aux émotions de circuler et irriguent les rizières de mes livres), il y a aussi le plus sérieux risque d’être déçu, parce qu’on a voulu retrouver quelque chose qui reste inatteignable...

Je l’ai tenté très consciemment en retournant en Écosse, à Madère ou dans d’autres lieux que j’aime : les deuxièmes voyages chaque fois ne furent pas moins intenses que le premier, mais enrichis de tous les échos que le retour permet.

Je le tente à nouveau.