AU HAMEAU DU ROC

(Vézac, notes de Dordogne, août 2017)

 

Dordogne2017 01

 

« La détresse fait de moi un vieillard, un malheureux.

Cependant je ne saute pas dans le vide,

et qui m’observerait d’un peu près verrait (…)

un bien curieux sourire affleurer sous mes lèvres… »


François Augiéras, Domme ou l’essai d’occupation.

 

  

Premier voyage de l’après sur cette pente descendante du grand décentrement.

Premier voyage sans raison, sans illusion, que l’on fait quand même parce qu’on a dit qu’on le ferait – mais décentré, cette fois, poussé à la périphérie du cercle de sa vie.

Ne plus être aimé c’est, que la raison en soit la mort ou la trahison, soudain voir se dégonfler un peu de l’importance qu’on s’accordait, ou que l’autre nous accordait, se redécouvrir contingent, secondaire comme telle comtesse vieillie et déclassée qui, dans Proust, s’étonne de n’être plus considérée, recherchée, écoutée ; comme le jeune élégant qui n’a pas vu le temps venir et qui s’offusque de n’être plus regardé ni même appelé « jeune homme » ; comme le notable, le lettré qui, ayant dû quitter précipitamment son pays en laissant derrière lui ses livres et son bureau, ne se reconnaît pas dans cette image indésirable ou pitoyable qu’on lui renvoie et qui, humilié, déboussolé, rageant de cette parole qu’il ne maîtrise plus, baisse la tête et se tait.

Bien entendu j’exagère. Je ne ressemble pas à ces pauvres gens qu’on a croisés en venant, réfugiés sous un pont à Lyon. Je reste du côté des nantis, des vernis. Je voyage. Je peux bourgeoisement mastiquer l’amertume de l’abandon et faire des phrases avec cela. J’ai encore une place à occuper, un métier, et deux petits à épauler. Ce n’est sans doute pas encore la grande dégringolade dont on ne se relève pas, juste une bonne glissade dont je me dis néanmoins, que je ne remontrai pas, et qu’elle pourrait aussi bien se poursuivre jusqu’au pire, jusqu’à faire de moi ce paria qui est une part de moi.

 

Dordogne2017 02

 

Les enfants s’éloignent et, d’un pas bien cadencé, bien décidé, prenant à peine le temps d’un signe de la main et d’attraper au passage sur la branche basse de l’arbre, vieil instinct du cueilleur, quelques prunes gorgées de soleil, marchent vers la forêt et la falaise. Il y a là-bas une grotte ornée interdite au public mais qui fut, parait-il, « visitée par des préhistoriens de renom ».

Les enfants s’éloignent, gagnent la lisière, disparaissent dans le fouillis et s’en vont explorer la forêt (le mot les fait rêver), au plus près du pays, pas sans filtres naturellement mais avec peu de distance, petits Sapiens aux sens alertes plongés dans le monde, dans la vie. Alentour le jardin apaiserait le cœur le plus agité. L’allée des marronniers, les grands noyers, le tilleul, les ombres sur les graviers, la terrasse bien protégée, font qu’on reconnaît aussitôt et sans peine l’un de ces lieux qu’on n’habite jamais vraiment qu’en rêve, ou en vacances. Le vent souffle dans les feuilles tout comme aux plus beaux jours. Oh le beau jour ! Il y a en moi un paria, soit, mais aussi un être qui n’est pas moi, qui ignore tout des troubles, des vicissitudes, du malheur que moi-même je ne saurais oublier, et qui par intermittence peut se laisser aller à la douceur d’être là, comme le ferait un larbin qui, resté seul dans la demeure de ses maîtres, ose en leur absence momentanée se vêtir du peignoir, se saisir de la pipe, se servir un verre de bon vin et, s’asseyant un moment sur le sofa ou la terrasse, s’imagine qu’il est vraiment chez lui.

Pour que je puisse à nouveau me sentir chez moi quelque part – ainsi que j’en ai eu l’illusion quelquefois, ici ou là –, pour que cette terrasse du Hameau du Roc puisse être à mes yeux autre chose qu’une plate-forme en haute montagne cernée par le vide (et dieu sait si j’ai le vertige), il faudrait qu’y soient attablées mes absentes, la généreuse partie trop tôt et l’infidèle dont l’abandon m’a condamné à l’isolement, au ressassement.

Je ressasse. Je repasse en accéléré le film vulgaire au mauvais scénario. Je me dis : un numéro remplacé par un autre numéro dans la litanie des chiffres alignés sur une facture téléphonique, ce n’est donc que cela, la fin d’un vieil amour au profit d’un autre illusoirement neuf – et qui vieillira aussi, n’en doutons pas.

Plus de téléphone. Plus d’attente ni d’appels au Hameau du Roc – si ce n’est celui de l’obsédante tourterelle posée dans le tilleul et qui semble quelque fantôme incapable de véritablement communiquer, mais porteur néanmoins d’une information de la plus haute importance (sinon, à quoi bon insister ?), ou simplement d’une discrète leçon de persévérance universelle : te voici seul, c’est entendu – pas comme un roc, n’abuse pas – et la vie indifférente à sa fin continue à chanter, à souffler, à se mouvoir avec ou sans toi.

 

Revenus de la forêt les enfants cependant reprennent leur vie ordinaire (de ce spectacle aussi je serai, tôt ou tard, privé) – l’un chantant, l’autre lisant. En rêve je me promène le long de la falaise, pas si triste, pas si lourd, accueillant dans mes cheveux un peu du vent qui ébouriffe les grands marronniers de mon enfance abolie, pas oubliée. Clément chante. Léo lit. En rêve je m’enfouis dans cette grotte du Roc interdite au public et je repasse au feutre les tracés qui sauvent, les dessins qui protègent, les gravures qui répètent la permanence de la naissance et les épreuves traversées victorieusement.

 

Il faut être, il faudra être solide comme un roc.

 

Dordogne2017 03

 

Le recours aux forêts. Le recours aux montagnes. Le recours au dehors. Le recours aux grottes… J’y ai cru. Si j’ai pu, moi qui me sentais pourtant aussi fragile que boule de pissenlit au vent d’automne, ouvrir un espace qui rendit possible la rencontre et fonder le foyer dont me voici aujourd’hui exclu, ce fut – je l’ai raconté par ailleurs – par la grâce de quelques semaines d’un ermitage auquel je reviens tout le temps. Lorsque j’ai eu cette opportunité d’un troisième séjour en Dordogne j’ai tout de suite accepté en pensant que cela sauverait. Les grottes sont là pour cela.

C’était trop tard.

Des mois durant, sitôt que je n’étais pas là, elle qui n’était déjà plus là s’emparait de l’affreux mobile et attisait son rêve, préparant son départ. Je me souviens de ce jour où je l’ai vue occupée à l’un de ces innombrables appels clandestins. J’ai détourné la tête. J’ai rebroussé chemin. Je ne sais pas pourquoi. Par lâcheté, peut-être. Ou plutôt par pudeur. Cela relevait de son intimité. C’était trop secret ou trop sale pour être révélé.

Il aurait fallu se battre. Il était peut-être encore temps, alors. Maintenant il n’y a plus de recours.

Je parle seul. Je n’ai plus de foyer. Je mâchonne dans le noir des songeries d’amanites. Quand je dors il m’arrive de revenir en arrière, de retrouver ma mère, ma femme et le monde d’avant ; si, un jour, je ne me réveille pas, c’est juste que je me suis un peu trop attardé : je reviendrai sitôt que m’auront été rendus mon foyer, mon infidèle, ma jeunesse, mes espérances.

D’ici là je vais au hasard.

D’ici là je m’adosse à plus petit que moi.

D’ici là je soliloque en rond.

 

*

 

Allongé dans le lit de l’aube et mu moins par le désir que par une sorte de reconnaissance immense et tendre pour le jour revenu − reconnaissance qui, chez les oiseaux, s’exprime par des clameurs et des envolées et chez l’amoureux par une caresse −, je me glisse auprès d’elle. Elle ne se dérobe pas, ne feint pas le sommeil, et, le rai de lumière blanche qui filtre à travers les volets permet de le deviner, entrouvre les paupières. Je me serre contre son corps tiède que je connaissais, pose mon épaule contre son épaule que je connaissais puis effleure du bout des doigts la peau douce, élastique, familière de son bras, avant d’effleurer la colline de son sein. Je me blottis, elle ne se retourne pas. C’est un paysage aussi précieux, aussi apaisant et irremplaçable que celui de l’enfance que je parcours ainsi. Je cherche et trouve ses lèvres, qu’elle ne me refuse pas. Le caractère anormalement tendre de cette situation agit cependant comme un signal d’alerte et je me fige. Ces lèvres, désormais, me sont interdites : les baiser ferait de moi, cette fois, le salaud, le briseur de rêves, et elle la femme doublement adultère qu’elle n’est pas.

Je me réveille, vieilli de vingt ans, et la douleur aussi se réveille dont les piments me brûlent l’estomac (je soupçonne un ulcère). Le soleil au dehors franchit la falaise d’un paysage que je ne connais pas. Je sens que je suis seul, mais ce n’est pas nouveau.

« Elle n’était pas morte encore. J’étais déjà seul. »

Elle n’était pas partie encore. Mais j’étais déjà seul.

Plus personne pour s’illusionner : on accepterait donc de vivre seul jusqu’au bout, sans ciller.

 

 

Dordogne 2017 04

 

À Sarlat tout est jaune, propret, réglé, léché, le décor est parfait vraiment pour permettre la déambulation légère, la flânerie des touristes. Rien ne heurte, rien ne blesse, rien n’est laid ni malade ni mort : c’est le jardin de Siddhârta du temps qu’il était prince. Ici comme ailleurs le passé médiéval est une carte postale dont même le bleu du ciel semble avoir été artificiellement ravivé. À perte de ruelles des cohortes de familles heureuses mangent et boivent en riant – seuls les canards, les oies et toutes les bêtes sacrifiées pourraient trouver à redire, mais on ne les entend pas. On n’entend aucun cri, seulement des rires. On ne voit ni ombre, ni sang, juste les façades de calcaire jaune, ici ou là le vert tendre d’un figuier, le ciel trop bleu, des passants trop heureux.

Il y a là sans doute, aussi artificielle que puissent paraître ces cités trop jolies pour ne pas être maquées avec l’industrie du tourisme, un certain art de vivre qui se déploie, qui constitue pour bien des pays moins fortunés un idéal inatteignable, et qui touche. De cet hédonisme fragile qu’incarnent ces foules insouciantes et ces lieux, j’ai eu aussi ma part naguère, une petite part, le garçon sage, le bon fils, le bon mari, le bon père, l’irréprochable fonctionnaire ayant longtemps réussi à camoufler l’asocial, le réprouvé, le paumé, le cinglé, le perdant, le paria qu’en toute logique j’aurais dû être, que je me sentais être, que je commence à être.

Ces gens heureux ne sont pas de ma race, je ne les envie presque pas mais je les aime, j’aime m’asseoir ou marcher parmi eux, mêlant mes ombres à leur lumière et faisant comme si.

Je marche. Je joue encore ce jeu du touriste à Sarlat. Aux enfants j’offre une glace à la framboise, et leur joie ravive encore le jaune des façades et le bleu faux de l’été. Je suis seul. Cela ne se remarque presque pas. Vues à travers mes pupilles les ruelles de Sarlat sont sales et grises mais cela ne se remarque pas et personne ne songe encore à me chasser, à me caillasser. Je suis un paria invisible.

Puis voici l’église et les sons s’arrêtent. Le gris de mes pupilles vire au bleu roi, au rouge vitrail, aux couleurs les plus pures. L’encens me saisit. L’espace me saisit. Le Christ sauveur me saisit. Je n’ose pas m’asseoir sur cette chaise de prière qui, pourtant, semble m’attendre ; je n’ose aucun signe extérieur, mais je sens qu’ici plus qu’au dehors, je suis chez moi. Une prière profane me vient que je murmure dans ma tête : « Si c’est Ta volonté… » Comme une grotte l’église m’apaise et m’accueille : je ne me convertis pas, ni Dieu ni la Vierge ne m’apparaissent alors mais, paria, pour un instant je me sens à ma place.

 

Dordogne2017 05

 

Domme, une autre place.

C’est maintenant seulement que je comprends à quel point tu peux être un frère, un double secret, une possibilité de mon être poussée jusqu’à l’extrême, et à quel point tes errances, ta destinée tragique, ton indigence finale me touchent de près – autant que m’ont touché, autrefois, les magnifiques Notes de ma cabane de moine de Kamô no Chômei. J’ai relu il y a peu, emprunté à la bibliothèque de mon frangin Jérôme à Poitiers, L’apprenti sorcier ; ce fut un envoûtement. Je m’étais promis que j’irais saluer ta mémoire à Domme, puis je l’ai oublié, et c’est sans en avoir formulé le désir que je me retrouve soudain en route vers les remparts de cette Bastide qui te rejeta et t’accueillit, toi le quasi clochard, le vieux fou, l’authentique paria.

Je monte jusqu’au cimetière et ne trouve d’abord que de vastes caveaux familiaux ; ta tombe, si elle est encore visible, ne devrait être qu’une fosse presque anonyme…

La voici. Je ne pensais pas être si ému de te rencontrer là – car cette tombe, c’est toi. Te voici à l’écart, au point le plus bas du cimetière, contre le grillage, à côté du ravin, de la forêt : juste une stèle avec ton seul nom inscrit de la façon dont tu usais pour signer tes icônes, sur trois lignes, en pyramide, Augi – éra – s, ainsi qu’une citation de toi qui, malgré l’emphase, les grands mots, les majuscules, me touche :

« En ce lieu de silence / Je m’élèverai jusqu’aux ultimes valeurs de mon Âme / et je parlerai avec Elle / Je voyagerai dans l’accompagnement des nuages / jusqu’à cet ailleurs inconnu. »

Ta présence en ce lieu est si évidente, et tellement poignante. Je cueille des fleurs de liseron dont j’orne ta stèle, remets en place le cercle de pierre qui l’entoure puis m’assois un moment en ta compagnie, grand frère, vrai paria – toi le cœur pur qui osa aller jusqu’au bout non d’un style, d’une œuvre, encore moins d’une carrière, mais de ta destinée.

Bientôt je marche dans Domme transfigurée. Tu es partout en creux, dans les plaques qui ne te célèbrent pas mais te préfèrent un résistant, un homme d’État. Le libraire qui me vend tes Lettres à Paul Placet et me propose l’édition originale anonyme de L’apprenti sorcier, me dit que tes livres ne restent pas une journée dans sa librairie – celui-ci, il ne l’avait que depuis une demi-heure.

Paria, chamane sans tribu comme ton compère Artaud, tu es passé, tes livres si rares sont passés, quand même, en douce, sous le manteau. On te célèbre. On pleure encore devant ta tombe. On vient à Domme en pèlerinage pour toi.

Bientôt je pénètre en cette grotte sous Domme que découvrirent naguère deux enfants descendus, on se demande comment, à flanc de falaise. Je suis tes pas. Le joli jeune homme qui guide les visiteurs est presque encore un enfant lui-même, et je t’imagine, vieillard, t’appuyant sur son épaule comme on représente parfois Homère aveugle guidé par un jeune pâtre. Me voici dans le ventre de Domme, à vingt mètres sous terre, happé par cet univers froid de draperies et d’os, et je pense à ces jours où tu avais si froid, recroquevillé dans ta grotte, en train de taper tes cailloux l’un contre l’autre dans la fumée de l’encens, transi, grisé…

Paria, je suis chez toi, chez moi.

 

Dordogne2017 06

 

Pech-Merle

L’homme blessé de Pech-Merle, ne sais s’il est blessé, ne sais s’il est un homme. Il faut pour le voir se tenir près du sol et renverser la tête : ce n’est qu’une silhouette brouillonne qui se confond avec la pierre et traversée de traits qu’on interprète, à raison ou à tort, comme des javelots ou des flèches. Les représentations qu’on trouve dans les livres remettent à l’endroit le dessin, mais quand on passe assez rapidement dans la grotte – car le temps comme toujours est compté – avec un éclairage tantôt trop vif, tantôt insuffisant et pas assez mobile, force est de constater que cet « homme blessé » a été tracé à l’envers sur une anfractuosité assez basse, sans aucune gloire donc, et l’on est loin du Christ exhibant fièrement son beau visage, ses plaies.

L’homme qui est passé par là, ne semble avoir laissé des traces qu’en creux, pour dire son absence.

Voici, fossilisée dans la glaise, deux empreintes de pas bien visibles : l’une, d’un garçon d’une douzaine d’années – on voit très bien le contour des orteils, la glissade du talon et l’éclat de la boue – et puis, venant en sens inverse, une autre moins complète. Peut-être se sont-ils croisés ici, ces deux-là, ou peut-être jamais vus car, comment savoir, plusieurs siècles les séparaient.

Sur la grande fresque des chevaux qui entoure et camoufle un grand poisson à la mâchoire féroce, ont été apposées six mains négatives : trois mains gauches, trois mains droites. Les chevaux sont eux-mêmes pommelés de marques ocre qui leur donnent une allure de panthères mais qui, débordant les contours des dessins, montrent qu’il ne s’agit pas d’une représentation de leur robe mais d’un geste d’appropriation rituelle, peut-être, d’une sorte de marquage, d’un signe engageant l’homme autant que le cheval.

Il y a bien entendu un mystère, toujours le même, caché au fond du puits, tout au bout du boyau qu’on ne visite pas car il faudrait ramper : il est, ici, à Pech-Merle, figuré par des animaux composites, imaginaires, impossibles, associés à une voûte aux mamelles pendantes ; mais ce qui surtout parle, bien plus encore que l’association partout répétée du mammouth et de la femme – fesses et seins seulement – à la signification symbolique presque trop évidente, c’est cette main négative toute seule, en noir et blanc, juste au-dessus du puits : cette main, comme d’un enfant espiègle, pour faire coucou ou faire naître des bêtes avec les ombres, comme d’un homme qui salue ou qui se noie, cette main qui ressemble tellement à n’importe quelle main qu’on brûle d’y apposer sa propre main, pour comparer ou pour refaire le geste, cette main moins énigmatique que fraternelle mais qui, les doigts bien écartés, ne donne aucune direction, ne désigne rien, arrête seulement l’attention et fait le lien, peut-être, entre le puits et la voûte, entre l’obscurité et la lumière, entre l’animal et l’homme, entre hier et demain.

L’homme blessé de Pech-Merle n’était pas blessé : seulement traversé par la passion du silence et des traits. Sitôt descendu dans la grotte en compagnie de l’enfant qui tenait le flambeau, il s’est renversé, s’est oublié dans le travail et la pénombre, a éprouvé jusqu’au bout le vertige quand, juché sur un disque de calcite, il a passé ses doigts – deux pour le mammouth, un pour la femme – sur la glaise du plafond. Il a rampé, il a plongé et, grisé sans doute, s’est métamorphosé en un rêve animal, laissant l’enfant retourner seul et perpétuer la race.

Quelques milliers d’années plus tard un adolescent de seize ans se faufile à son tour et rouvre le chemin.

La main négative de Pech-Merle depuis proclame de nouveau à qui veut la lire : on passe, on ne passe pas – à toi de retrouver la formule, le rite.

 

Dordogne2017 07

 

Le soir les garçons viennent lire avec moi dans le grand lit vide. Léo lit Les fils de la terre, Clément un ouvrage naturaliste sur la faune, moi les lettres d’Augiéras. On se serre, on fourbit et on aiguise les armes à venir. Partout alentour le monde est hostile, et j’aurai bien besoin d’eux pour pouvoir continuer à parler sans crever de solitude, parce que je pressens qu’eux seuls, dans les années à venir, sont susceptibles de comprendre la langue que je parlerai.

Il faudra qu’ensemble on invente des rites nouveaux, qu’on parte bivouaquer dans la montagne, qu’on tende le hamac au bord du torrent, qu’on chante autour du feu dans la nuit d’automne. J’ai grande envie de départs, et de retrouver le bel élan de ma jeunesse amazonienne : les carbets, les pistes rouges, les insectes, la griserie des feuilles, l’oubli des criques. Puisque le pacte bourgeois est brisé nous inventerons en riposte la première société secrète néo-préhistorique que je nommerai : le Clan du Nant, dont ne feront partie que quelques rares privilégiés.

 

 Dordogne2017 08

 

Abri-Poisson

Le Poisson de l’Abri-Poisson est précis – irréprochable, même, disent les naturalistes, les pêcheurs, avec son crochet qui dépasse de la gueule à l’avant, ses proportions parfaitement réalistes, ses écailles et le reste. C’est un poisson superbe, mais : est-ce un mâle ? une femelle ?

Vu de dessous on voit bien que c’est un mâle de grande taille, ainsi qu’il apparaît après le frais dans les rivières ; mais vu de plus loin et de biais son ventre s’arrondit, et c’est une femelle avant le frais, indubitablement !

Ainsi le sculpteur de génie a-t-il représenté non seulement le passage du temps, mais même la confusion des genres, un poisson mâle et femelle à la fois suivant le point de vue…

 

Cap Blanc

Toutes les traditions ont une dimension ésotérique et exotérique. L’art dès l’origine peut être lui aussi secret, caché au fond des grottes, et public, offert quotidiennement à tous les regards, comme c’est le cas à l’abri de Cap-Blanc qui, maculé de rouge, devait permettre aux chasseurs de toute la vallée de voir de loin l’extraordinaire fresque qui y a été sculptée.

De gauche à droite on suit la procession des chevaux, avec quelques bizarreries parfois dans la disposition ; puis on arrive aux bisons, et l’on relit la fresque, de droite à gauche, car la fresque des chevaux a été sculptée à partir d’une fresque des bisons qu’elle masque en partie (ce qui explique les « bizarreries ») : changement de civilisation, d’esthétique, de clan, de motif ? Volonté de mettre une fois de plus en scène la métamorphose, le passage ?

Celle qui a été enterrée ici aurait peut-être pu le dire : ne sommes-nous pas dans son tombeau, en cet étrange abri qui fut à la fois lieu de vie, lieu d’art et tombeau ? Elle était âgée, dit-on, d’une trentaine d’années, est contemporaine des fresques et a été enterrée avec soin à leur pied, sans ornements, sans bijoux. Cette procession : son œuvre ? son rêve ? un hommage, un souvenir ?

Art pour vivre et mourir, art fait pour être vu et pour se souvenir, art pour s’interroger.

 

Font-de-Gaume

Avant sept heures la foule se presse en silence autour d’un réchaud, et l’on croirait un campement de nomades. Un jeune garçon se rendort sur le banc, cependant que deux cerfs traversent la route à vingt mètres de là sans être remarqués. Ciel gris, longue attente puis…

Oh les beaux bisons polychromes ici, tout au long du boyau froid – le beau bison rouge, comme saignant, mais seulement en période de mue, en pleine transformation, le beau bison qui n’émeut pas parce qu’il est un bison mais parce qu’il est une œuvre d’art et rappellent, une fois encore, la nécessité, la difficulté de la métamorphose.

On avance dans la pénombre jusqu’au jeune bison qu’on retrouve, avec qui je me retrouve seul dans le froid, dans le noir, seul parmi les bisons, repris par le passé. J’aimerais, comme Augiéras, apposer mes lèvres sur la paroi : ce serait là le baiser le plus cher de l’histoire, n’en doutons pas (300 000 euros d’amende).

 

Les Combarelles

De plus en plus seul au fond du boyau froid, de plus en plus froid. On ne rampe pas, on devrait, on pourrait. À mesure qu’on avance les fantômes viennent à notre rencontre : tous ceux, toutes celles qui nous accompagnèrent ici et qui ne sont plus là.

De plus en plus seul au fond du boyau, rampant, même debout, et mon dieu qu’il fait froid. Le renne depuis quinze-mille ans lape une absence d’eau. L’ours fait le dos rond, comme dédaignant la source imaginaire. La lionne ne dévore personne.

On avance dans un rêve, cerné par les ombres, en bonne entente avec elles, mais seul, bien seul, et rampant.

 

Rouffignac

Le froid, la nuit et les figures grisent. Autour du puits tournent et s’emmêlent les bêtes du grand manège pariétal. Les ombres prennent de plus en plus de place et l’on avance encore dans le noir au pas lent des mammouths. Il nous faut revenir avec autre chose que des souvenirs : un dessein précis, de nouveaux rites, de nouveaux motifs, et une force de mammouth.

 

Dordogne 2017 09

 

Quelle réponse donner au « message » des grottes, à ce séjour marqué par une évidente détresse intime mais dans lequel je sens maintenant poindre (et je n’osais l’espérer) autre chose ?

Aller, je crois, vers une nouvelle forme d’habitation, d’ « occupation », de ma propre vallée. Refonder, autrement, sur une base plus large, plus forte, plus rocheuse et plus forestière, plus torrentielle, plus neigeuse, plus sauvage, une vie dont le cadre bourgeois a volé en éclat. Retrouver le chemin de la « future vigueur », virilement travailler à cela. Réinventer, pour soi-même ou un petit nombre de frères présents et à venir, quelques rites simples et secrets, vivre en sauvage raffiné, réapprendre à fureter parmi les buissons, à remonter les rus, chercher dans les bois alentour des lieux particuliers et les marquer, se les approprier – défendre, cette fois, le territoire qu’on a bien failli perdre.

Faire des feux, dresser des campements. Connaître enfin le lieu de façon très intime. Refonder une vie exigeante, belle et sauvage.

 

Dordogne2017 10

 

Les lauriers roses face au ciel gris, la douceur ordinaire en Dordogne, les rares abois, les plaintes des tourterelles, les rumeurs.

Soudain on entend une exhalaison de dragon et, s’élevant au-dessus des arbres flous, comme des bulles de savon colorées, à contre-jour devant les falaises gris sombre, une, deux, trois montgolfières qui ont allumé leur flammèche s’élèvent, dérivent nonchalamment et bientôt disparaissent dans les nuages.

Silence peuplé de cris de coqs, de souffles, de craquements.

Dernier jour en Dordogne.

Sur la table quelques livres : les lettres d’Augiéras, qui m’ont été comme apportées, imposées par ce troisième voyage en son pays, et les ouvrages de Jean-Paul Jouary (Préhistoire de la beauté, Le futur antérieur), que j’ai retrouvé avec toujours autant d’enthousiasme ayant supervisé l’ultime salle de Lascaux IV – celle qui donne véritablement sens à l’ensemble de cette époustouflante entreprise qu’est le fac-similé intégral de la grotte.

Ainsi le retour aux grottes aura-t-il été une fois encore salutaire, réveillant le désir de vivre, délivrant ses messages multiples – chaque grotte le sien : Font-de-Gaume une leçon de courage pour l’accueil des fantômes polychromes dans le noir, dans l’étroit, dans le froid, et les Combarelles complétant par la tendresse et la fertilité affirmées même et surtout quand on ne peut plus laper, pauvre renne à jamais assoiffé, qu’une illusion de source à laquelle on était tenté, vieil ours dépité ou même plus assoiffé, de tourner le dos ; Lascaux, avant tout, une leçon de danse, l’affirmation constante, flamboyante, vertigineuse, de la beauté du mouvement, et que tout danse et partout se mêle : ronde de la salle des Taureaux, méli-mélo des gravures de la rotonde, bisons adossés, cerfs traversant, descente au puits puis remontée en oiseau et en flèche ; Bernifal, une leçon de détachement et d’oubli sous la calcite et les années qui gagnent ; Pech-Merle une leçon de signes et de saluts, souffle et claques sur la paroi aux mains apposées comme pour reprendre possession de soi-même et du monde, beauté réaffirmée dans la tristesse et la joie ; Domme, donc, une leçon d’occupation ; Cap-Blanc et l’abri du Poisson, une leçon de métamorphose.

En route, alors, « pour tous les bouts du monde », vers la grande métamorphose que je sens possible.

 

*

 

Un bon vent tiède souffle sur ce monde sauvage que les enfants parcourent du pas sûr des premiers chasseurs, des jeunes cueilleurs, qu’ils sont restés.

 

Un bon vent tiède souffle le long de la colline, défaisant les nuages, et le soleil nous dore, nous tanne, nous étonne.

 

Un bon vent tiède soufflait ce jour-là en Dordogne, qui déviait les flèches, imposant sans vouloir une autre trajectoire, et réclamant une vie en flèche.

 

Dans ce bon vent tiède tu ne tremblais pas. Spontanément tu levais le nez pour humer, pour respirer.

 

Corps maigres, têtes baissées, inerte, comme morte, l’armée figée des tournesols a frémi, s’est redressée − tout était prêt.

 

 

Dordogne, 19 au 26 août 2017

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.