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LA PROSE DU TRANSBELLEDONIEN

(Pontcharra-Lyon)

 

 

Le quai la voie

            

 

Sept heures. Mars miroite dans les mares sombres de la vallée et le train file à travers la combe qu’irise une fine vapeur de pollution mauve. Brume et cahots, bleu pastel du ciel opaque qu’un clocher s’obstine à montrer de la croix. Soudain le soleil perce franchement du côté de Belledonne, et la plume étincelle. Odeurs de tabac froid, de café, de goudron et de gare. C’est ainsi que l’on repart en voyage…

Une fois de plus on se tient là devant ce reflet pâlot de la vitre, avec dans la gorge un vieux nœud de tristesse qui, malgré le temps clair et la perspective d’une escapade pourtant désirée, tarde à se dénouer. Eh bien, vieille taupe, t’arracher à ton terrier t’est donc toujours si  pénible ? — On n’a pas idée de partir ainsi dans l’aube froide, comme appelé en urgence par dieu sait quel malheur, au chevet cette fois d’un vieux fleuve en fin de course...

Je connais par cœur cette inquiétude d’oiseau jeté hors de sa cage et soudain obligé de se tenir, comme n’importe quel animal sauvage, sur le qui-vive. Je ne vois plus là une marque de faiblesse ni de paresse mais plutôt une sorte de trac comparable à celui qu’endurent les acteurs avant d’entrer en scène (quelques-uns ignorent le trac, je sais, de même que nombre de vrais voyageurs n’éprouvent que de la joie quand il leur faut repartir, mais je n’ai pas leur assurance ni leur légèreté). Le rideau se lève, le train démarre et l’on se retrouve exposé. Le rapprochement avec le théâtre cependant ne me convainc qu’à moitié, car les chances d’entrer en rapport avec quelque chose de vrai me semblent plus fortes ici dans ce train, sans texte à débiter ni spectacle, ni spectateur, que sur une scène de théâtre — ou peut-être même que dans l’espace clos de la chambre où je travaille habituellement.

« Une fois franchi le seuil, ‘dehors’ survient sans rémission : un courant d’air chaud ou froid, une pesanteur parfois, une allure immobile qui surprend, une fragmentation affolée qui agresse — l’intériorité, volée à son seul trouble, des rêves pesants, des gestes somnambules, la rengaine du souci, va rebondir, elle est lancée, abandonnée sur un pan du monde. […]  Qu’il le veuille ou non, sauf s’il est trop occupé, enfoncé en lui-même, quelque chose va venir prendre [le marcheur, le voyageur], le surprendre… » (Jean-Christophe Bailly).

« L’intériorité » va être « abandonnée sur un pan du monde » : ces paroles de Jean-Christophe Bailly sont celles d’un écrivain du dehors (urbain, en l’occurrence, mais peu importe) qui sait ce que la promenade, en brisant la chaîne des « gestes somnambules », apporte presque toujours d’étonnement, d’élargissement, d’ouverture provisoire ; qui sait aussi que le visible n’apparaît que pour autant qu’il est regardé, éprouvé, questionné et finalement exprimé, sans quoi ces lieux où nous passons restent terrae quasi incognitae, territoires vacants pris dans le flou de la distraction ordinaire, les limbes de l’à peine vu et du mal nommé, les cendres d’un monde mort.

 Au seuil de cette petite fugue ferroviaire, je voudrais dire ce rêve que j’ai d’une grande carte presque blanche qui ferait apparaître en filigrane le Rhône avec tous ses affluents (y compris le tout petit ruisseau qui coule près de mon village), et où seraient peu à peu dessinés, en pointillés plus sombres, les seuls chemins, les seules routes, les seuls lieux qui auraient été réellement vécus, parcourus et de quelque manière que ce soit (notes, poèmes, images, chants ou signaux de fumée…) exprimés. Même avec la participation de cohortes d’arpenteurs, ce serait naturellement un travail impossible à « terminer » et, à l’instar des cairns élaborés par des randonneurs anonymes ou de ces comptages d’oiseaux auxquels les ornithologues se livrent chaque année, toujours à recommencer. Cette manière de baliser notre territoire serait néanmoins, je crois, une belle façon d’affiner le rapport que nous entretenons avec lui.

L’itinéraire d’aujourd’hui s’inscrit modestement sur cette carte : quelques pointillés zigzagant de Pontcharra à Chambéry puis de Chambéry à Lyon.

 

Cela étant écrit, l’inquiétude commence à laisser place à l’abandon — car déjà la multitude des images entrevues se superposent au reflet de la vitre, et peu à peu le remplacent.

Place, donc, à ces images qu’on ne peut qu’à peine retenir (comme celle de la Vierge dorée de l’église de Myans qui, idéalement tournée vers le levant en hauteur, a été pendant quelques secondes dans le creux sombre du village et du col une sorte de flambeau vite soufflé), mais qu’on suit de la plume autant que de l’œil, parce qu’on n’a pas trouvé mieux pour traverser avec vigilance le petit peu de temps, le petit bout d’espace qui nous sont prêtés.

Place aux images.

 

*

 

Remontant la vallée du Grésivaudan on traverse la vaste béance du sillon alpin qui relie Genève à Grenoble en passant par Annecy et Chambéry, et d’où l’on prend conscience de l’ampleur des massifs alpins et pré-alpins comme on pourrait le faire depuis l’un de leurs sommets. Cette aire d’envol pour migrateurs montagnards, la voici aujourd’hui soumise à un développement industriel et urbanistique accéléré, et devenue slogan publicitaire pour aménageur-recouvreur d’espace — mais qu’importe : on n’en jette pas moins vers les Bauges, la Chartreuse, Belledonne et l’Épine un regard plein de reconnaissance.

Bientôt le paysage se resserre et s’enfonce. À l’approche de Chambéry (qu’une étymologie controversée rapproche du patois chambero, l’écrevisse, qui devait autrefois pulluler dans cette cuvette marécageuse), le train ralentit et frôle de hauts immeubles maculés de tags et de crasse (on imagine la vibration des vitres à chaque passage). Un vieillard planté derrière le carreau voilé de sa fenêtre regarde depuis le rez-de-chaussée le passage du train : on dirait un fantôme, mais peut-être le train et ses passagers sont-ils aussi des fantômes à ses yeux. Entre la voie ferrée et la falaise sale des immeubles, cerné par les ordures, les carcasses de postes radio ou de téléviseurs jetés là, les débris d’objets électro-ménagers indéfinissables, l’agression des graffitis (et l’on pense avec effroi aux risques encourus par ces jeunes errants pour venir tracer là, en pleine nuit sans doute, ces signes absurdes destinés à quel rite, quel marquage territorial, quels lecteurs ?), dessinant un tout petit rectangle bien propre dans cette mince bande de terre poussiéreuse et sans lumière, quelqu’un a réussi à s’aménager un jardin. C’est vraiment un tout petit enclos qui jouxte la fenêtre la plus basse, un minuscule potager d’enfant avec un arrosoir, des tuteurs pour d’improbables tomates, l’esquisse d’une allée… On garde en tête cette image comme l’éclat du soleil vu du fond d’une grotte.

À l’intérieur du train un couple déjà âgé accompagne ses trois petits-enfants ; l’homme, l’air un peu lointain, empâté, attentif, prononce avec l’accent du midi : « On le fera dans l’autre train, le rami — là, regardez donc le paysage ».

Au fond du paysage (qu’on regarde donc), la silhouette blanche du Nivolet (pareille à celle qui occupait naguère le cadre de ma fenêtre à Chambéry-le-Haut, mais plus distante et bientôt effacée par les monts, les arbres, les talus, les bâtiments), la silhouette du Nivolet apparaît, disparaît, réapparaît, s’éloigne lentement. L’un des enfants s’exclame : « Au revoir Chambéry ! » (et ce n’est pas du tout une manière de faire parler, après coup, l’enfant qu’on a été, mais le strict compte rendu de ce qu’a dit cet enfant inconnu).

Le train cependant traverse la brume, long couloir clair et précis encadré de part et d’autre par de larges bandes de blanc flou rayées de spectres d’arbres, tout ce brouillard qui baigne ordinairement la cuvette du lac d’Aiguebelette et l’avant-pays savoyard le matin. Rideaux verts, plafond vert arrondi, petites lueurs allumées des liseuses, quiétude débonnaire ou distante des passagers embarqués dans ce même mouvement — tout cela n’est pas moins étrange ni moins théâtral, au fond, que le tableau de Hopper « Compartiment 3, voiture 293 » (dans lequel une jeune femme perdue dans un décor vert, qui est sans doute décor de cinéma tant l’éclairage paraît peu naturel, regarde machinalement une revue sans voir ce que le spectateur voit : que ses cheveux et sa peau ont la même couleur que le paysage extérieur qu’elle dédaigne — qu’elle est donc à son insu reliée à plus vaste qu’elle, et le spectateur avec elle…).

À mesure que le brouillard se dissipe apparaissent des saules pleureurs ébouriffés déjà couverts de jeunes feuilles vert-jaune, des pruniers en fleurs, des haies de forsythias jaunes de plus en plus éclatants, des champs, des prés, des lotissements, des chemins qu’on ne prendra pas mais vers lesquels on lance un regard ou une phrase comme Cendrars rêvait de jeter ses chaussures en direction des îles où il n’aborderait jamais.

Un canard vole au-dessus d’une rivière inconnue — juste avant l’arrêt de Pont-de-Beauvoisin, où personne ne monte ni ne descend et d’où le train repart vite. Déjà on a suffisamment vu de visages, de maisons pour ne plus être tout à fait certain de son propre visage, de sa propre maison. On pourrait aussi bien être quelqu’un d’autre ou habiter ailleurs, et le voyage nous ramène vers un certain anonymat. Dans l’alignement des arbres et l’éloignement de soi, dans le vol de la corneille noire, dans les balancements, les grondements, les tremblements du train se laisse pressentir quelque chose de neuf et d’ancien d’où émerge une disponibilité nouvelle. Le rythme intérieur alors se modifie, s’accélère, se calque sur le rythme extérieur.

Oublie-toi.

Laisse aller.

Laisse chanter ce qui doit chanter.

Laisse se taire ce qui doit être tu et se défaire ce qui doit se défaire.

Laisse faire le voyage.

Laisse aller. Laisse filer.

Laisse lire, laisse libres les mots lus : STOP – PUNK – CLAC – pictogramme d’une flèche vers la droite ou « signal automatique », arbres blancs, arbres roses, arbres nus et « risques de verglas » (ben voyons !). Et puis, tout un dortoir de corneilles parmi les peupliers (c’est juste avant d’entrer à Saint-André-le-Gaz). KNAUF sud-est, TRUK, langue barbare de l’industrie et fumées blanches dans le ciel blanc. Un père répète gravement à son fils, avec une sorte de dévotion bizarre : « Saint-André-le-Gaz » (le « gaz » en question ne désigne pas la station de recompression installée près d’ici, mais un gué, un passage au-dessus de la rivière de la Bourbre — un nom qui évoque la tourbe, la boue, le marais plus que la rivière, et l’on se dit qu’il faudra y revenir…).

Quel est ce très grand arbre au tronc large et aux jeunes fleurs presque roses ? L’arrêt du train « suite à des difficultés de circulation » me laisse entre mon ignorance (côté gauche) et une vieille maison aux volets roses avec vieux toit moussu (côté droit), cependant que les enfants ânonnent étrangement (ce doit être un jeu) des noms de dieux égyptiens; puis le train repart, et avec lui ce mouvement qui ne s’arrête pas et ne s’arrêtera pas même quand le train le fera, qui continuera aussi bien lorsque je n’y serai plus et que plus rien ne sera — soleil éclaté, Terre détruite sans plus d’habitants, plus de témoins, plus de paroles, et ces mots mêmes depuis longtemps perdus, papillons emportés par le grand tourbillon !

« Tissage, ourdissage de la Frette. »

« Dédicace aux ouvriers. »

« Prochain arrêt : La Tour du Pin » — l’enfant demande évidemment où est la Tour et où le Pin…

Trois camions blancs et leurs reflets.

Une odeur de pneus brûlés et de chimie.

Cet arbre rose de tout à l’heure, c’était évidemment un très grand magnolia au tout début de sa floraison (en voici un plus petit, aux fleurs épanouies).

Bourgoin-Jallieu, les bourgs traversés deviennent des villes…

Un goéland suicidaire qui fait du rase-motte au bord de l’autoroute ? — Juste un morceau de plastique agité par le souffle des véhicules.

Plusieurs centaines de camions sont alignés là : « société de transport »… et société malade, oui, malade de ces dix-mille camions quotidiens qui passent par ici...

Au milieu de toutes ces maisons carrées, une maison toute ronde !

Un camp de gitans, quelques chevaux, aux portes de la ville — mais la ville est partout et elle n’a plus de portes.

Une odeur de fumée âcre stagne, qui évoque le fer rouillé. « On arrive à Lyon ? » (demande encore le petit). « Non, on arrive dans le caca » (répond avec une certaine perspicacité olfactive son frère).

Saint-Quentin Fallavier.

« À chacun son train-train quotidien » décrète un peu futilement le graffiti en grandes lettres blanches écrites en direction de la voie ferrée.

Sirène du train croisé.

Et puis, voici Lyon, voici le Rhône, et ce tableau urbain du temps des catastrophes, d’un gris éblouissant : « Asphyxie printanière »…

 

Pontcharra-Lyon, mars 2014