LA FATIGUE

(Poitiers-Paris)

 

En train Poitiers Paris

 

« Et de la fatigue, de la grande fatigue accumulée des retours, lorsque tu sens vraiment que tout t’échappe, que ce n’est pas vers le meilleur mais vers le pire que tu t’en retournes, que tu chancelles et que tu fermes les yeux en suppliant le sommeil de venir t’emporter – qu’est-ce que tu en dis ?

– Il n’y a pas de retours. Rien que des départs. Toujours.

– C’est un peu facile.

– Non, ce n’est pas facile. C’est penser que le voyage est fini, puisqu’on rentre, et qu’il est désormais possible et même inévitable de laisser la lassitude l’emporter sur l’attention, qui est facile. Voir dans le « retour » un autre départ – ce qu’il est fondamentalement –, c’est aussitôt sentir en soi une nouvelle impulsion, l’espoir de l’inattendu, la curiosité ravivée pour tous ces inconnus qui ont pris place comme toi dans le train presque vide en cette heure matinale, t’émouvoir, pourquoi pas, de ce couple qui cinématographiquement s’enlace sur le quai avant de se séparer, de la ville qui s’éloigne, des amis que tu laisses, de ceux peut-être vers qui tu files maintenant bref, rester vivant.

– Arrête, tu me fatigues et tu te fatigues pour rien. Regarde-toi un peu : tu meurs de sommeil.

– Le sommeil c’est la mort, en effet, et, Michaux dixit, la manifestation pernicieuse d’un manque d’intérêt pour ce qu’il nous est donné à vivre : ce voyage solitaire, ce ciel gris, ces chemins, ces étangs, ces maisons, toutes ces vies parallèles. Il n’y a ni fatigue, ni retour. »

Il dit ; puis il baisse la tête et tente de sombrer.

Puis non. Le soleil sur les meules, ce liseré doré au bout des champs qui s’ombrent de nuages violets, des bosquets de brume, ce petit bois de pins adolescents, ces reflets dans la vitre et tous les souvenirs qui de nouveau y défilent comme défilent au loin les nuages bas accrochés aux clochers, font véritablement et bien mieux que tout bavardage du retour, un départ.

On ne dort pas. On regarde. On vit.

Voici que le train ralentit, frôlant les talus gris parsemés de camomille, et l’on entend partout les bips des téléphones sur lesquels pianotent les passagers et que ne couvrent plus le grondement du train – bruit irritant, d’ailleurs, car s’il évoque le chant des crapauds alytes l’été, dans les talus sablonneux, ou (ils se ressemblent) celui du hibou petit-duc, ils ne propagent qu’une seule et même note, et ces sons sans rythme ni mélodie ne font pas une musique.

À main droite un homme rit tout seul en regardant un film sur son ordinateur, casque sur les oreilles, tout en pianotant sur le clavier de son téléphone ; je suis moi aussi homme multi-tâches : je regarde et j’écris, alors que cet autre là-bas, vieux quadra dégarni à lunettes et jogging, ne fait que regarder – encore que le sourire qui soudain anime son visage laisse supposer qu’il ne regarde pas tellement, qu’il songe plutôt à quelque chose de plaisant, à moins que le spectacle de l’arrivée en gare de Saint-Pierre-des-Corps ne soit pour lui une intense source de joie parce que sa femme et ses enfants l’y attendent et qu’il se sait aimé ?

Toits gris, étroites maisons blanches saluant au garde-à-vous le train très important qui, ma parole, m’emporte – qui s’arrête plus loin, qui repart aussitôt, et cela a suffi pour faire vieillir de vingt ans le quadra dégarni devenu soixantenaire échevelé à la barbe poivre et sel. Sur le quai qui, une nouvelle fois, s’éloigne, voici le même profil du même visage, avec trente ans de moins, en ce jeune homme longiligne qui tire fébrilement sur une cigarette tout en tournant en rond.

Des wagons bleus et rond marqués « MILLET » sont alignés ici, à perte de vue – de quoi emporter des départements entiers.

On passe une rivière. On passe l’horizon. On oublie le meilleur et le pire, l’allant, la fatigue.

 

Poitiers-Paris, 24 juillet 2017