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VOITURE 5, PLACE 23

(Paris-Chambéry)

 

En train Paris

 

Pour décrire la cohue de l’embarquement dans le train, à la voie 5 du hall 2, gare de Lyon, un matin de juillet, il faudrait une autre plume que la mienne : une plume habituée aux foules, capable de croquer avec rapidité et précision un visage, un caractère, une mimique ; la mienne est trop habituée à l’ascèse campagnarde, au silence, et se trouve présentement totalement dépassée.

Il faudrait pouvoir décrire, par exemple, la mine scandalisée de cette dame découvrant, installé à sa place, le bouledogue que sa maîtresse cajole. « Ne vous inquiétez pas, j’irai le mettre plus loin s’il y a de la place ! dit la femme au chien (mais l’hypothèse d’une place vide semble a priori farfelue). – J’espère bien : c’est ma place ! –Pui, bon, si vous voulez… Mais le chien voyagera à vos pieds ! »

Un peu partout des enfants criaillent, bousculent, se bousculent, son bousculés et criaillent de plus belle. Une dame âgée passe en disant gravement : « Il ne faut pas écraser les pieds. » « Arrête ! » « C’est long… » « Quand est-ce qu’on part ? » « Y a plus de place pour ma valise ! » On sent des relents de tabac froid, de chocolat, de noix de coco, de sueur. On entend des phrases en anglais, en français, en italien, en japonais. La Japonaise assise à ma gauche, très élégante, renverse légèrement la tête en arrière et ferme les paupières. La cohue s’apaise puisque le train est une société idéale où chacun trouve sa place (même s’il y a naturellement des différences de classes et de prix).

Tout le monde trouve sa place, mais pas ce couple que j’imagine pakistanais, ou iranien peut-être. Arrivés à quai devant la voiture 5 juste après la fermeture des portes – qu’annonce désormais un signal à la fois sonore et lumineux – ils regardent, incrédules, le train, le quai, les passagers. L’homme fait à l’intention de quelque invisible contrôleur un geste d’incompréhension, de supplication, de révolte ou de colère, mais le train à l’instant s’ébranle et glisse devant eux. La jeune femme voilée regarde avec un air vraiment paniqué. (Naturellement ils auraient dû, se voyant en retard, monter dans la première voiture au lieu de marcher jusqu’à celle qu’ils auraient dû occuper, tout à l’avant, et où seules leurs deux places désormais restent vides).

Le train traverse les banlieues, ignorant la laideur, la beauté, la misère, les joies du monde. C’est un train de vacanciers assez indifférent. On y tient au portable des conversations feutrées et futiles. Égoïstement je me réjouis de m’y trouver et tente d’occuper dignement cette place 23, voiture 5, du Paris-Annecy.

Cette place, décidément privilégiée, me permet de discrètement m’immiscer au sein d’une famille franco-japonaise. Le petit garçon demande à sa maman : « C’est quand, midi ? » et elle lui répond une longue phrase en japonais, qui semble le satisfaire. Une rangée plus loin le père, français, s’adresse à son fils et aux deux fillettes en alternant français et japonais. Je regarde du coin de l’œil la fine écriture dont ma voisine couvre un petit carnet, et dont je ne peux que jalouser l’élégance. Une telle harmonie familiale, linguistique et ferroviaire m’enchante.

Le train cependant a quitté le désert de béton pour celui des monocultures, qui offre au moins à l’œil de beaux à plats couleur fauve, couleur terre, avec un peu de vert jaunissant pour les champs de maïs. Pylônes sur fond gris virant à l’anthracite, bande de gris plus clair à l’horizon, vibrations, saine secousse à chaque croisement. Je crois que cette fois, le Train à Grande Vitesse roule vraiment très vite, et la succession impossible à freiner, à saisir, d’images qui ne semblent plus reliés entre elles – comme d’un film qu’on diffuserait trop vite, par saccades – procure un étourdissement assez plaisant, une ivresse même que la fatigue probablement accroit, une exaltation enfin qui met à l’abri de toute velléité d’endormissement.

Je repars en voyage. Je reviens, je repars.

En transit à Paris sur le quai du métro, entre la gare Montparnasse et la gare de Lyon, la simple idée du départ des petits a suffi, comme toujours, à le faire bêtement fondre en larmes ; déjà j’imaginais mon grand, qui est encore petit, emporté lui-même dans ce maelstrom de la vie, d’une station à une autre, et moi attendant de lui un signe, un appel, un message qui, sans doute, ne viendraient pas, car les fils sont ingrats et les pères sont faits pour s’effacer. Puis je me suis répété, accroché à la barre métallique, que tout est départ, sans cesse, à chaque instant, que c’est très bien ainsi et qu’il ne faut pas chercher à en « profiter », comme on le dit dans une perspective hédoniste qui m’indiffère, mais plutôt à en mastiquer le suc, à en dévorer le sens – vampire, à à en sucer le sang. Tout cela était assez confus. Je me suis répété cette chanson, ce reggae, qui disait : « Give me the power / to devour / every hour » ; cela m’a rasséréné.

De beaux nuages blancs ronds et bas flottent sur les champs jaunes, puis voici de nouveau les éoliennes et mon esprit quitte à nouveau le train pour se promener dans un souvenir de Madère ; je ne l’alimente pas et le laisse s’évanouir. Dans la vitre se reflètent l’intérieur du train, mais aussi, à l’infini, le paysage et les reflets de la vitre d’en face : si l’on va si vite, c’est pour échapper à l’espace, pour défier le temps. Babel horizontale, il faudrait une muraille pour entamer ta démesure, train fou, train humain (quelques rails en moins ou un défaut de signalisation suffiraient – et quant à la muraille, on y va tout droit, assurément, et par tous les moyens…).

N’empêche que le voyage est beau.

Un bref arrêt en gare de Lyon-St-Exupéry-TGV (il y a ainsi d’étranges gares qui ne ressemblent à rien, ne sont que des arrêts…), puis je surveille les talus criblés de trous, guettant les lapins. Ainsi faisais-je aussi pendant certains cours d’anglais que je suivais distraitement, jeune étudiant, sur le campus de l’université Lyon 2 – car j’avais repéré leur ballet, ainsi que les manigances des ouvriers d’un chantier voisin qui posaient des collets que, parfois, je défaisais. J’aperçois enfin un, deux, trois lapins tapis près de la voie et dont je fixe dans la tête les silhouettes parfaites.

Le train file, et le voyage est beau.

 

Paris-Chambéry, 24 juillet 2017