LE CONNU, L’INCONNU

(Chambéry-Valence)

 

En train Chambéry Valence

 

M’étonne souvent le naturel avec lequel certaines jeunes filles débordantes de vie et de curiosité engagent la conversation avec des inconnus. Ainsi de celle-ci qui, s’approchant d’une dame âgée peut-être de soixante ou soixante-cinq ans, lui demande si elle peut s’asseoir à côté d’elle, et puis : « Où est-ce que vous allez ? Vous habitez ici ? » Puis les voici bientôt devisant, et l’on dirait une grand-mère avec sa petite-fille. L’intoxication aux écrans n’a donc pas tout à fait entamé le plaisir de parler (qui serait plutôt chez moi plaisir d’écouter et de prendre en notes).

Le quai, cependant, s’emplit, se vide ; seuls restent les pigeons et les inquiets qui, comme moi, sont venus bien trop tôt et attendent.

Cette gare en plein bouleversement ne sera bientôt plus qu’un souvenir : on en parlera en disant : « l’ancienne gare » ; la même chose d’ailleurs pourra sans doute être dite de ces superbes wagons bleus à étage, de ces machines que j’aime dont on dira un jour : « les vieux trains »…

Un père et son fils adolescent se retrouvent, retour de colo semble-t-il, avec une complicité et une joie flagrantes. Alentour des parents attendent, on entend des clameurs…

Je remonte cette fois cette ligne habituelle depuis Chambéry jusqu’au terminus de Valence, et je dois dire qu’il s’agit probablement là de ma configuration préférée : du connu, des repères, puis une poussée jusqu’au moins connu.

Le connu, c’est pour l’heure ces coteaux de Montmélian, au pied de la « Savoyarde » (cette montagne en laquelle une paréidolie chauvine peut faire voir une dame en coiffe traditionnelle qu’on aurait appelé « la Bretonne » ou l’ « Auvergnate » sous d’autres latitudes… Ces coteaux, je ne les ai pourtant jamais vus aussi verts qu’aujourd’hui, parce que le ciel est d’un gris assez uni mais lumineux, qu’il a plu, et que cela fait ressortir comme jamais le vert vif des vignes.

Je regarde la Savoyarde s’éloigner, m’émeut de la traversée de la grise Isère, ainsi que la voix lasse de la jeune fille au téléphone qui dit qu’elle a peu dormi « parce qu’ils nous ont fait dormir tous ensemble ». Sur la plate-forme supérieur l’adolescent est resté seul, après avoir vu partir tous ses camarades – m’a frappé, et me frappe souvent, la politesse avec laquelle les jeunes gens se disent bonjour ou au revoir, qui contraste tellement avec l’idée que l’on s’en fait.

Pontcharra – mon fantôme monte ou descend du train, et me pique quand même au cœur l’idée de ma maison si proche, mes chats, ma chienne, ma cave et mon accordéon – mais l’arrêt ne dure pas deux minutes et je ne bouge pas.

Je regarde Pontcharra s’éloigner.

Le Granier. L’Alpette invisible là-haut, noyée dans les nuages. Le milan qui vacille.

J’aime plus que tout ces T.E.R. où l’on monte sans place attribuée, ce qui permet lorsque le train n’est pas plein de choisir son point de vue, d’en changer si besoin, et qui s’arrêtent à toutes les gares. Présenter comme un progrès le gain de quelques dizaines de minutes sur un long trajet effectué à grande vitesse et presque sans escales me navre. Le T.E.R. n’est pas le T.G.V., train d’élites et de vacanciers, presque aussi lassant que l’avion puisque peu de gens, en cours de voyage, peuvent monter ou descendre, et que la configuration intérieure ne change pas (reste toutefois les charmes habituels du voyage ferroviaire, ainsi, parfois, qu’une certaine exaltation propre à la grande vitesse à laquelle je ne suis pas toujours insensible). Même en été, le T.E.R. sent bon le quotidien des gens, le trajet du travail, la bienveillance familière.

Un hélicoptère rouge tourne dans le ciel nuageux, semble hésiter puis remonte, comme le train, la vallée du Grésivaudan en direction de Grenoble.
Sensation d’espace.

Les bananiers dans les enclos sous la voute gris clair.

Les panaches, les volutes.

À Grenoble Université-Gières, personne ne monte ni ne descend – c’est cité morte. Le liseron s’épanouit sur le ballast, et un moineau inconscient sautille sur les rails.

Les barres H.L.M., certaines en réfection. Une maison brûlée. Le soleil éclaire les tags, le zinc des entrepôts, les ordures le long de la voie – un parapluie cassé, un pneu, un pare-chocs, une chaise. Poussent ici une forêt de sumacs, et toutes les plantes invasives des jardins qui semblent retournées à l’état sauvage. On trouve aussi parfois un petit potager, dont on se demande quel marginal peut en être le « propriétaire ».

On passe Grenoble et voici le Vercors.

Passent aussi, dans un sens, dans un autre, une mère et sa fille – « tu avances doucement, tu te tiens… tu te tiens » dit chaque fois la mère avec un ton inquiet, comme si le train, pourtant d’une stabilité remarquable, risquait à tout moment de se cabrer – « mais Madame, vous savez, la mer est calme et on n’annonce nulle tempête ! » La petite, d’ailleurs, n’effleure que pour la forme les barres métalliques et marche nonchalamment.

Moirans, miroir aux nuages.

Tullins-Fures, Tullins-Fures, tu es sûr ?

Regret des toutes ces gares où le train ne s’arrête pas et dont les noms sont doux, sont veloutés, parfois, comme celui de Velay.

Bar-tabac-carburant, les noyers de Beaulieu.

Cogne, fenêtres et vitres.

À Saint-Marcellin, quelle est cette grande demeure juchée sur une sorte de promontoire comme quelque chat perché au-dessus des maïs et de la combe ? Un hôtel-restaurant, sans doute, à en juger par la terrasse. Mais je repense à Barbara, à « Mon enfance », à ma nomade à moi et : « Où êtes-vous ma nomade, où êtes-vous à présent ? Avec votre âme nomade, vous voyagez dans le temps… » – ou bien : « J’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces tout comme au temps de mon enfance… »

Est-ce qu’il est encore là, l’arbre de Barbara ?

NA 350 N31 3592 : lu sur le rail luisant, pendant l’arrêt, ce message sibyllin.

Un vol de pigeon me rappelle un rêve fait cette nuit, dans lequel des vols multicolores d’aras macao, chloroptère et même – ce sont les plus grands, les plus beaux – hyacinthe se posaient sur les arbres le long d’une route montagnarde – et je me réjouissais de ce que l’ara soit désormais un oiseau commun en France métropolitaine…

Vieilles fermes, vieux murs effondrés.

Les rires d’enfants sont des flammèches que les parents tentent d’étouffer avant qu’ils n’incendient le calme du wagon, mais qui repartent au moindre courant d’air. (À ce propos, Saint-Hilaire-Saint-Nazaire, cela ne manque pas d’air.)

Romans Bourg-de-Péage : « Regarde, le gris nuage ! »

À Valence-TGV je sens de nouveau une sorte de trou noir, une poussée de fatigue qui me rappelle ce voyage lamentable qui, au lieu de me mener à Bruxelles, s’était achevé à Valence ville après que j’eus raté la correspondance – et il est vrai que le paysage, ici, ne dit plus rien qui vaille, et que le voyage hélas se fait long…

 

25 juillet 2017