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PREMIÈRE CLASSE

(Valence-Avignon)

 

 En train Valence Chambéry

 

Les hasards d’une promotion, d’un reclassement, me font goûter au luxe de la 1ère : un large siège pour moi tout seul, là où on pourrait en mettre deux. Une bachelière de fraîche date, passée au rattrapage, parle en langage châtié avec quelqu’un qui repasse sa prépa, (« putain faut qu’on s’voye », etc.). À part ça, calme plat : même les enfants dorment. Je compte, dans mon champ de vision, cinq livres pour un écran ; parmi les livres, l’un est fermé, l’autre est en fait une grille de jeux chiffrés, un troisième un ouvrage sur « la socialisation ».

Le paysage cependant est devenu sec, jaune et plat, balayé par un vent qu’on ne sent pas, mais qu’on voit. Palmiers, petites maisons couleur chamois clair avec des volets bleus et des tuiles orange. On longe les hautes tours de la centrale nucléaire – peut-être Tricastin ? – puis vient Montélimar. Je regarde descendre les passagers de 1ère, qui luttent contre le vent : une petite en grand châle jaune, de vieux couples, une fillette qui porte sa guitare sur le dos, un homme en blazer qui, malgré le vent, s’empresse d’allumer sa cigarette. Puis les images de nouveau défilent.

Des pins parasols. Une aigrette garzette qui pêche. Des H.L.M. roses. Les nuages qui s’allongent, s’éloignent les uns des autres, séparés par des bandes de ciel bleu. Des cyprès si pointus qu’on se dit que ce sont des ifs, sans doute.

Voici que le train longe le Rhône, que remonte un bateau de plaisance. Au-dessus de ces montagnettes planent les vautours, les circaètes, c’est sûr, et l’on doit voir des huppes, des guêpiers, des rolliers certainement…

Tout un champ de panneaux solaires, étrange plantation. Une autre centrale nucléaire, puis quelques éoliennes. Des eucalyptus. La garrigue.

Orange. Champs jaunes, terre sèche, piscine déglinguée dans un coin d’entrepôt, maison aux volets verts, grand figuier, puis la gare et ses panneaux qui tremblent – à cause du vent.

(« Qu’est-ce que tu vas prendre en sortant ! », dit le vent.)

Pas un bruit de voix dans le wagon endormi, où il est quinze heures pourtant – et l’on croirait minuit. Seule soupire, là-derrière, la fille de toute à l’heure qui, même seule, ne peut pas prononcer une seule phrase sans jurer (ce qui donne, dans un souffle : « putain… c’est long… »).

L’arrivée en gare d’Avignon met fin au soliloque.

 

25 juillet 2017