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ON NE PLEURE PAS PARCE QU'UN TRAIN S'EN VA...

(Chambéry-Paris)

 

 

Chambéry Paris

 

« C’est là aussi de ces aventures que présentent les trajets en train. La passivité à laquelle ils nous réduisent laisse affleurer et fleurir toutes les suggestions de nos goûts, de nos désirs lâchés comme des chiens fous. »

Patrick Drevet, La Micheline.

 

À cette scène-là je reviens tout le temps, comme reviennent les vieux sur les lieux de l’enfance, les saumons à la source ou les rêves au rêveur. Faut-il la dire encore ? Le hasard a voulu que le train d’aujourd’hui parte du même quai, et que la place que j’occupe au deuxième étage de ce train trop neuf près de l'enfant soit la même que naguère, la même en tout cas que dans mon souvenir.

Ainsi j’ai quatorze ans et je m’en vais, assis seul sur le siège étroit d’un train beaucoup moins rutilant que celui d’aujourd’hui, rejoindre à Montluçon mes grands-parents. Comme dans le poème de Verlaine il pleut et je pleure – mais pas sans raison. À mesure que le train s’ébranle je vois les silhouettes de mon père et ma mère qui s’effacent, et je pleure parce que j’ai compris vers quel éloignement de tout me conduirait le train, nous conduisait tout train.

 

« On ne pleure pas parce qu’un train s’en va... »

 

Une voix à l’entrain même pas mécanique mais chaleureuse, naturelle (on engagerait volontiers la conversation avec ce chef de train) annonce que le départ est imminent. Quelque part derrière moi un père accompagne ses deux fils, dont l’un s’appelle Clément, aux petits soins, « est-ce que tu veux faire une partie de Uno mon chéri », encore un divorcé sans doute, un égaré qui joue les rassurants pour être rassuré, un qui part en voyage avec ses fils pour fabriquer encore des souvenirs avant de disparaître. 

 

Voyager en train est une façon douce d’apprendre à disparaître. On pourrait presque oublier le mouvement (quoique moins facilement qu’en avion ou dans les grands ferries qui, par ciels sereins et mers sans remous, ne laissent plus rien voir du monde) ; mais le paysage rayé de part et d'autre nous serre, et il y a ces tunnels qui de loin en loin nous ramènent à la réalité de ce qu’on vit, de ce qu’on est : ce visage cerné de nuit, criblé de lampes, puis supplanté par le paysage d’automne (du jaune pâle et du gris plein la mémoire de l'enfant), ce visage plus si jeune, jeune encore mais qui se creuse, cette face pas rasée (et je me demande en passant s’il est vraiment nécessaire de montrer aussi ostentatoirement ma défaite par une telle négligence, moi qui ai jusqu’alors pris si grand soin de conserver l’apparence androgyne qui était la mienne, toujours rasé de près, garçon sage, comme imberbe, qu’est-ce que c’est que ce type hirsute au teint gris ?), et puis l’autre visage rond, épanoui, rêveur, qui regarde tout, regarde le ciel gris, les fougères jaunes, les travaux, les pylônes « danger de mort », les chevaux clairs dans le pré sombre, la plaine labourée, les vaches, le chat à l’affût, la buse, les montagnes qui s’éloignent.

 

Grand calme dans le long train, douceur feutrée, et partout cette tendresse familiale me désarçonne – allez, tu me rattrapes, tu m’épaules bien, tu regardes pour moi, regardes mieux que moi, et je sens bien qu’il est doux malgré tout de voyager ainsi avec toi. On partage, trop tôt mais le train donne faim, le cake aux tomates séchées, la salade, le thé – « oh mais tu manges comme un Hobbit ! ». Tu parles du livre que tu lis, de tes jeux, de tes histoires d’enfant, dévores la salade, jettes un œil intrigué au texte que j’écris, puis tout te ramène à cette fenêtre que nous partageons, tu poses à nouveau ta tête sur tes mains et tu regardes, intensément, sans distraction, tout ce qui file, tes rêves qui filent.

 

Le thé, le train, l’automne, Paris qui nous attend, la vie qui t’attend, la musique, Clément...

 

Passe un petit garçon avec son violon – mais oui, c’est moi enfant, et la fillette blonde aux yeux clairs qui s’est levée devant est mon amour d’enfance.

 

Passe le temps, les champs s’éclairent, l’espace s’ouvre et tu attaques avec fierté le tout dernier chapitre de ton épais volume qui s’intitule, je lis de biais, « le commencement ».

 

Le temps, l’espace, le passé, l’avenir, les troubles, les éclats, la plaine, le sommeil, les visions, l’abandon – le voyage en train, c’est cela.

 

Les collines sont rousses, les visages brouillés, je ne sais plus mon âge. Adolescent diaphane je me suis emparé de la revue pour y lire les quatre pages d’interview du chanteur et puis, l’article lu, je m’attarde sur cette image toute autre du modèle qui pose en pleine page, torse nu, jean bleu ciel, yeux noisette, délicat, désirable, désarmant de candeur feinte, et je projette dans la vitre et le ciel cette autre silhouette ; puis je tourne les pages de la revue et discrètement y glane les bribes d’une autre vie que je vivrai, que je ne vivrai pas, comment savoir vers où ton train s’en va...

 

Engrenages, enchaînements, sens uniques, trains qui bifurquent, désris retenus ou « lâchés comme des chiens fous », aiguillages qui s’enclenchent ou se bloquent, et allers sans retours, allers simples toujours.

 

Puis le train du présent – qui est déjà, qui était, qui sera train du passé – s’alanguit, s’arrête même longtemps à cause, dit la voix enjouée, d’une bête percutée par le train précédent et dont il faut enlever les morceaux (de la bête ou du train, on ne sait plus...), le temps s’étire, tu bailles, je m’assoupis, tu t’endors et tous deux nous rêvons d’un voyage sans fin.

 

4 novembre 2017