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UN TRAIN DANS LA BRUME

(Pontcharra-Paris)

 

 Dans la brume

 

Le train traverse la brume froide et bleue, de larges pans de brume bleutée, polluée sans doute et qui stagnent ainsi tout l’hiver en fond de vallée, mais qui, rabotant le paysage de toute façon tellement triste de novembre, ont peut-être aussi le pouvoir d’abolir le temps, qui sait, ou d’en atténuer les contours...

 

Deux collégiens discutent avec un air grave sur la banquette d’en face. Chacun évoque le parcours qui l'a conduit dans ce train, car un collégien obligé de prendre le train pour rejoindre son établissement a toutes les chances d’avoir été exclu de son collège de secteur. Ce tout jeune garçon aux yeux clairs, à peine en cinquième, bon élève, germaniste, latiniste et excellent causeur, était, dit-il, harcelé par d’autres ; c’est lui qui est parti, qui part, pour Chambéry... Et les deux garçons de s’échanger leurs emplois du temps, leurs résultats, leurs souvenirs, de s’étonner avec candeur de broutilles, cependant que le train frôle les coteaux roux de Montmélian.

Pendant que ces deux-là se livrent à leur si sérieuse conversation un homme, un adulte encore jeune, comme on dit, lit avec une extrême attention un manga, et une femme, après s’être consciencieusement rongé les ongles, pianote sur son téléphone.

 

*

 

Sur le quai de la gare de Chambéry deux quidams en capuches et jeans déchirés s’agitent bruyamment dans un nuage de fumée, occupant tout l’espace de leur parole sonore qui, comme des cris d’étourneaux, semble interpeller la terre entière. Le plus bruyant des deux est un gaillard massif à l’air buté, qui crache sur le sol, trace dans l’air froid des cercles de fumée et laisse ses longs bras ballotter tout en suivant docilement son comparse, un jeune gars sec, jean bleu ciel déchiré et portable à l’oreille. Lenny et Georges.

 

*

 

Des troncs noirs sur fond gris. Des troncs tordus, des arbres courbés, des fermes sans lumière, des routes désertes, un bateau échoué en plein champ, la tache orange d’un chasseur qui marche seul avec son chien sur la terre noire, et puis le ventre ouvert, fumant, d’une décharge, une barrière sans personne, un chemin dont aucun écolier ne vient briser la glace, une corbeille, beaucoup de brouillard, trois tunnels : voilà ce qui d’abord passe sur mon visage, projetant sur la vitre les images fuyantes de mon autoportrait en novembre.

Puis tout cela insensiblement s’éclaircit et s’affine – la dentelle des rameaux nus, les festons du lierre et des boules de gui, les derniers feux des saules pleureurs, des bouleaux...

La ville que l’on traverse est pleine de vie, de voitures, de lumières qui rassurent. Comme passant près d'un rivage en bateau on salue un grand immeuble en construction, des ouvriers en gilets fluorescents qui, debout sur un toit, se font des signes, et qui sont eux-mêmes dans ce monde gris tout saturé de signes, des signes pour dire la persistance de la vie au seuil de l’hiver, comme l'est peut-être à leurs yeux le train lui-même – qui soudain accélère – car tout de même se déplacer c’est vivre, être là dans ce train en route une fois encore vers Paris c’est vouloir vivre encore, même mal, maladroitement, tristement, même esseulé, c’est braver novembre et le poids de l’absence, des absentes, des trahisons, de tout ce qui en soi et alentour continue à sombrer, c’est bien au bout du compte l’équivalent non-verbal, mais vital, de ces lignes que je continue à tracer pour me convaincre de ce que je suis bien vivant et que le train avance et aimer sa puissance, acquiescer à la force qui le fait parcourir de plus en plus vite sa route balisée – et de cet acquiescement naît (naturellement je sais que ce n’est qu’une coïncidence, mais choisir de le dire en fait encore un signe) de la lumière, plus de lumière, car le brouillard pour la première fois depuis notre départ un bref instant s’est dissipé et qu’on a aperçu (c’est déjà terminé et je n’en fais pas un drame car je suis dans la grisaille à mon aise) un petit coin de bleu.

Ainsi l’on continue de filer à travers les bribes grises de ce monde insensé. Ainsi, déboussolé mais pas égaré, on s’en remet à la force du train, à la certitude des rails, comme à l’une de ces divinités sévères ou débonnaires qui naguère, aux temps où l’homme était moins libre et moins seul, auraient pu nous guider. Par cette parole pianotée dans la tête on s’approprie le passage, on en fait, dirait Bouvier entre deux bouffées de tabac, notre passage, notre fumée, notre brouillard ou notre train à nous. On peut maintenant se détendre, s’oublier, s’effacer, se laisser emporter. Ouvrir ou fermer les yeux maintenant c’est tout comme : nous fûmes brume, nous avons fumé la brume et maintenant nous rêvons.

Les prés sont blancs, la terre tremble, le voyage est immense.

 

20 novembre 2017