DES PERSPECTIVES 

(Paris-Pontcharra)

 

Des perspectives

  

Encore un train, encore un aller, un retour, et encore des mots pour broder sur cela quelle dentelle ? Plus j’avance moins je comprends. Je ne comprends ni ces gens, ni ces remous, ni ces cris, ni ces silences, ni le sens de la marche, ni surtout ce que je fiche ici tout seul assis à cette place côté fenêtre où il n’y a pas de fenêtre, embarqué pour quelle vie sans retour ?

 

La petite dame asiatique à main gauche se réjouit de ce que le train part à l’heure, un homme au téléphone parle arabe et je comprends « Aix-les-Bains »: c’est donc que je ne suis pas si loin, pas si loin des lieux, sinon du temps, de l’enfance, pas si loin de l’enfant ?

 

J’aime cette affiche de cinéma qui, sur le quai en face, montre un jeune homme assis dans un train, côté fenêtre, près du reflet de son enfance. Je pourrais aller voir un film pour cette seule image-là.

 

Je reviens, quoi qu’il en soit, pas si perdu, pas si seul que cela puisqu’attendu encore par deux enfants et des bêtes, bien moins perdu que nombre des égarés croisés dans les souterrains de la ville, et pourtant je sens bien à mesure que le train s’ébranle et remonte les quais où s’effacent les gens, à présent que la belle image du jeune homme au reflet enfantin a été supplantée par des barres d’immeubles, des hangars, des câbles, des tags, des tunnels, des tours à l’infini, des lieux coupants, des banlieues invivables où l’on vit pourtant, je sens bien qu’il y a en moi un enfant qui s’affole, qui voudrait crier et pleurer mais qui n’ose pas, comme naguère ma grand-mère jetée à sept ans dans le train italien qui l’emmenait vers des années de servitude, et l’enfant en moi maintenant pleure sa grand-mère, son grand-père dont les voix se sont tues, pleure plus que jamais sa mère toujours pas revenue, pleure l’infidèle que l’adulte, tantôt, de rancœur et de rage giflait en rêve, pleure ses idéaux perdus, sa foi en l’autre, en soi perdue, et tous ses mondes perdus.

 

Le train ralentit et s’arrête dans un long sifflement qui s’achève dans les graves. Des silos. Des camions toupies. Des pylônes. L’alignement des bouleaux maigres, les murs tagués et puis, à peine visible dans la brume sale, l’échappée d’un avion.

 

Le train s’ébranle à nouveau, repart dans un frémissement de tôles et de plastiques usés. Des barres d’immeubles. Un chantier. L’alignement des travaux et des jours, le carnet griffonné et puis, dans la bouche, le goût d’ail et de moisi de l’affreux sandwich auquel le mouvement ou l’arrêt du train ne changent rien.

 

C’est à ce moment-là et dans ces circonstances qu’on préfère assez sagement se taire, se détourner de tout paysage intérieur, extérieur, et dormir. On se retrouve à l’eau, nageant, dérivant dans une eau assez calme mais dangereuse, car un courant insensible déporte peu à peu du rivage qui semble si proche qu’on ne s’affole pas, mais qui pourtant s’éloigne tant et si bien que, lorsqu’on veut retourner on se rend compte qu’ il est trop tard, que tout effort est vain, que crier même est inutile, et qu’il n’y a plus qu’à faire la planche pour ne pas fatiguer, ou se laisser couler – ce que, même en rêve, on rechigne à faire.

 

*

 

Au réveil pourtant tout baigne dans la lumière. Des champs verts, des moutons blancs, la brume légère éblouissante, les dernières dorures des bouleaux.

On pourrait croire qu’on a passé quelque frontière mentale, on est tout prêt à croire à ce genre de chimères dont les faisceaux des rayons comme des projecteurs sur une scène dessinent les contours artificiels.

Ainsi, autrefois, au Brésil, après avoir suivi jusqu’au bout une piste dangereuse, traversé sous la pluie le bourg hostile de Maruda, manqué tomber dans l’eau du port et m’être endormi dans un rafiot rouillé en route pour un lieu qu’on me promettait détestable, c’est au Paradis, je ne mens pas, que je m’étais réveillé, et je donnerais bien la moitié de ma peau de chagrin pour retrouver ce paradis et cette époque-là.

Bientôt la lumière des champs est encore redoublée, multipliée par celles du lac que le train longe et, regardant entre les joncs les foulques, les grèbes, les cormorans, m’émerveillant une fois de plus de la courbe de l’Epine, dernier contrefort du Jura, des dix-mille paillettes offertes par le contre-jour ou de la barque à la dérive, je constate à quel point le monde se moque de nous et réciproquement, tant il est facile de se fabriquer de belles images et de se réinventer des paradis de pacotille.

Il n’y aura plus de paradis mais peut-être, ici et là, à l’improviste, quelques lambeaux, quelques échos de l’harmonie peut-être pas tant perdue que rêvée et qu’on croit retrouver quelquefois dans certaines perspectives offertes par la vie, par le train.

 

 21 novembre 2017

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.