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À LA LUMIÈRE D’ÉTÉ

(Chambéry-Amiens) 

 

Chambéry Amiens

 

Désormais chaque voyageur ferroviaire reste dans sa bulle numérique, accroché à son monde rassurant ; on pourrait s’en plaindre, mais cela offre à mon goût au moins deux avantages : les conversations étant de plus en plus rares, cela confère au wagon une atmosphère de recueillement qu’on serait souvent bien en peine de trouver dans les églises qui ne sont plus guère fréquentées que par les touristes ; et le fait que les regards ne se cherchent plus tellement, chacun ainsi penché sur son écran, offre au voyeur que je suis resté la possibilité de scruter à loisir les visages.

Voici donc la petite jeune fille à l’air rêveur, qu’on n’imagine pas voyager pour une autre raison que de rejoindre son amoureux. Voici l’éternel business man affairé sur son portable, concentré, paisible au fond, car on voit bien qu’il savoure comme moi le calme du train et, de temps en temps, à la dérobée, la magnificence du paysage encore montagnard qu’éclairent les premiers rayons du soleil qui projette de beaux reflets dorés sur les cheveux bruns de la jeune fille (mais cela, je suis seul à le voir). Il y a aussi un prêtre en civil, qui pianote quant à lui sur son ordinateur une étude consacrée à la catéchèse au Bénin et aux « nouvelles croyances ». Au fond à gauche deux vieilles dames discutent encore à l’ancienne, avec beaucoup d’animation, dans une langue que je n’identifie pas tout de suite comme étant du portugais parce qu’elle n’a pas la douceur traînante du brésilien qui m’est plus familier ; elles regardent filer le lac du Bourget, qui est encore dans l’ombre, et désignent du doigt l’abbaye de Hautecombe.

 

« Vous êtes organisé, vous ! » s’exclame cependant la petite dame site à côté de moi en considérant le Thermos de thé, le cake au citron, le volume de la pléiade, le carnet. Puis, comme un quidam en passant me bouscule au moment où je versais le thé dans la tasse, me forçant à éponger le liquide répandu : « J’essaie, mais on n’est jamais à l’abri d’une anicroche. » Parmi les rares éléments qui peuvent aujourd’hui comme naguère rompre la glace entre les voyageurs, il y a les bêtes et il y a la peur. On parle du petit chien qui reste bien tranquille sur ses genoux et à qui je donne un morceau de mon cake. Puis ses questions sur Paris me font comprendre son inquiétude à elle : c’est la première fois qu’elle prend le train depuis vingt ans, elle ne connaît pas Paris et doit, comme moi, aller de la Gare de Lyon à la Gare du Nord pour rejoindre Amiens. Nous ferons donc le changement ensemble, et nos inquiétudes réunies aussitôt nous rassurent − car je joue les bravaches en paraissant considérer ce changement de gare auquel je ne suis nullement habitué, et qu’un retard du train occasionné par un glissement de terrain rend un peu plus tendu car le temps risque de manquer, comme relevant de la simple routine.

 

Plein soleil, pleins feux sur la forêt, les écrans, les yeux des voyageurs. Comme un lys orangé auquel ma tenue d’aujourd’hui m’associe je me redresse et accueille la lumière. Je suis plante vivante, plante nomade, plante accueillante. Je suis dans la lumière, je vais vers la lumière, je sens bien que c’est en ce jour un voyage très lumineux que je mène, que mènent pareillement la jeune fille romantique, la petite dame au chien, les deux portugaises, le business man, le prêtre. Le poids du temps s’est allégé. Le soleil efface les rides sur mon reflet. Le train va bien, file bien, malgré tous les glissements de terrain. Je ne connais pas Amiens, qui n’évoque pour moi que des images proustiennes et le souvenir d’une ancienne correspondance, je ne sais pas où je m’en vais mais je sais vers quel aimable inconnu. Le voyage sera long et nous aurons le temps, répété-je ; puis le temps comme un ressac sans désir de vengeance se vengera, emportera nos châteaux de sable et la petite pelle rouge, nous pleurerons bien, heureux d’avoir pu vivre, aimer et voyager quand même, miraculeusement. On se souviendra de ces voyages en train, de ces attentes, de ces espoirs, de cette avidité qui nous tenait les yeux bien ouverts sur autre chose qu’un paysage, dans l’étonnement de l’en allée et l’impatience de l’arrivée. On se souviendra du grand ciel délavé, des ombres sur les falaises calcaire un peu avant Culoz par où le train a été détourné, des façades décrépies, des usines mortes, du goût du thé, du voyage.

 

Bientôt on s’endort, le cou raide ou le front contre la vitre, bercé comme un enfant par le balancement du train. C’est merveille de se réveiller glissant dans ce paysage simplifié de champs jaunes sous le soleil jaune dans le ciel bleu ciel qui semble avoir été dessiné par une main d’enfant. Cette plaine sans apprêts, désert de monocultures saturé de produits chimiques où ne volent plus d’oiseaux ni d’insectes, est un tableau abstrait plein de lumière, les quelques châteaux d’eau, villages perdus ou bosquets de bouleaux maigres qui le ponctuent semblent des tourelles moyenâgeuses, des bourgs paisibles, de véritables forêts, la conversation toujours tonitruante des portugaises résonne comme une célébration et l’on est tenté de prendre à parti le prêtre (qui travaille toujours à son étude, deux carnets posés près de l’ordinateur, tantôt pianotant tantôt écrivant) pour lui dire : n’est-ce pas que le monde est merveilleux ? Il faut profiter sans vergogne de la candeur de ces premiers regards et de ces exaltations enfantines, se repaitre de lumière tant qu’on peut, et chanter bien fort dans sa tête : « des étendues, j’en veux encore... »

 

Le train s’approche de Paris.

 

Longue attente tranquille sur le quai vide. Un homme a été percuté par un train à grande vitesse, répète la voix robotique, et tous les TGV sont déviés. Rien ne bouge sur le quai sans train, sans voyageur. Puis la petite dame qui a fait le transfert avec moi, retour d’Annecy où travaille son fils, secoue mon apathie contemplative en me disant qu’il n’est pas normal que rien ne bouge, et l’on court pour retrouver le train de Boulogne dont le quai a été changé en catimini.

 

Un jeune homme asiatique au visage tout lisse et aux traits réguliers dort, la bouche entrouverte, sa veste serrée contre son ventre, dodelinant dangereusement de la tête comme le ferait une pivoine sous l’averse. Une vieille dame derrière lui remplit une grille de mots fléchés, indifférente au paysage traversé, à cette petite rivière inconnue, au ciel brouillé, aux bâtiments désaffectés, aux tags tristes, à cette gare de Creil où l’on ne s’arrête pas, à la litanie des petits pavillons piqués de thuyas et de drapeaux français. La tonalité a changé, plus humble, plus voilée. Le jeune homme continue d’osciller de la tête, liseron sans tuteur, et l’on comprend en le voyant qu’il ne faut pas voyager seul, qu’il ne faut pas vivre seul, qu’on a absolument besoin d’une épaule où reposer sa tête quand on est épuisé et qu’on occupe par déveine la place côté couloir au lieu de la fenêtre. Puis on traverse plus lentement un très grand champ de blé couleur vieil or qui remet en tête des images amoureuses, à cause de la blondeur de cette fillette aimée dans l’enfance ou de cette photographie d’un couple s’embrassant dans les hautes herbes ou dans un champ de blé, quelle idée, support figé des tout premiers émois...

 

Les éoliennes, qu’on me pardonne, mais je les aime ! Indépendamment même de leur fonction et de leurs vertus, j’aime les formes épurés de ces moulins du ciel qui, brassant les nuages, apportent à ce paysage plat à donner le vertige l’esquisse de quelques lignes verticales. Elles n’ont pas la lourdeur sombre et métallique des pylônes électriques emberlificotés de câbles, on pourrait les croire d’abord décoratives (elles le sont à mes yeux), prêtes à s’envoler ou à faire s’envoler le cargo de cette plaine dont elles sont les hélices. Immobiles, elles évoquent un planeur, un rapace au franchissement du col. En mouvement elles semblent des ventilateurs incongrus, trop grands pour les humains, trop petits pour les géants du monde...

 

On s’enfonce décidément dans le gris et le terne, apaisement des yeux loin des éclats trop tranchants du sud. Un téléphone fait retentir sa sonnerie d’ancien réveil, et le joli jeune homme sursaute. Quoi, déjà ? Amiens, si proche? J’aurais voulu que ce voyage s’éternise, rêver encore, et regarder...

 

 

Chambéry-Amiens, 13 juillet 2018