ET, CEPENDANT...

(Amiens-Paris-Chambéry)

 

 

 

Ciel gris encore, ruines et runes grises des faubourgs de la ville qui défilent derrière les vitres poussiéreuses et qu’on regarde à peine. Baraque vert d’eau au bord d’une mare, toute petite maison à vendre, coincée entre le cimetière et la voie ferrée – qui en voudrait ? L’abstraction lassante des talus et des murs de brique laisse entrevoir ici ou là des hangars, des champs de blé ou de lin piquetés de corbeaux, des châteaux d’eau, des tags et des fleurs mauves, des à plats de lumière crue.

 

« Je sens déjà la chaleur qui monte », dit d’une voix un peu plaintive le passager en ôtant son gilet.

 

Canicule sur le plateau picard. Gare de Saint-Just – est-ce pour échapper à la laideur et à la platitude que ce jeune homme s’est fait révolutionnaire ? Est-ce que la ville d’alors était déjà si laide, ou n’est-ce que la modernité qui l’a à ce point enlaidie ? Les cyprès dans le ciel clair et les hautes maisons de brique masquent cependant la dite laideur, qu’on ne verra pas davantage car le train repart aussitôt.

 

Deux vanneaux au vol mou moulinent à reculons au-dessus du champ de blé – il faudrait un moulin ici, pour compléter l’image, ou bien une éolienne qui en ferait office mais mécontenterait certainement les amateurs de beaux paysages (celui-ci toutefois, est si morne que rien ne pourrait vraiment le gâcher). Un livre sur la laideur des pays, des paysages abandonnés, et qui ne chercherait pas à projeter partout une beauté littéraire, pourquoi pas ?

 

Entre deux champs nus, entre deux riens, tout de même, ce petit bois dont les troncs clairs prennent bien la lumière – puis les entrepôts de Clermont de l’Oise, les murs pisseux, l’alignement des bidons bleus, l’imposante école communale toute en longueur qui semble une prison.

 

Le train, vide à Amiens, à chaque étape se remplit. Mala de bois au poignet, un Créole à la mine sévère lit gravement un gros livre en prenant des notes au bic bleu sur son carnet ligné. Un Pierrot lunaire à la mine lointaine regarde droit devant lui et, dédaignant les lotissements, les grues, les fabriques, les wagons rouillés et l’hôtel du Nord de la gare de Creil, rêve de Chantilly, qu’on va traverser bientôt, et où étaient exposées récemment des gravures de Rembrandt. Échappée à son insu d’un tableau hollandais une jeune fille très brune, très lisse, très pâle, pianote consciencieusement sur les touches de son téléphone, puis se plonge dans la lecture du deuxième chapitre d’un assez gros roman (« Un plan audacieux »). Grâce soit rendue à cette femme africaine dont le boubou bariolé apporte au wagon gris les couleurs qui lui faisaient défaut ! – Gilets orange des ouvriers au travail sur les voies, wagons jaunes, foulards mauves, font comme des tags colorés dans cette grande banlieue triste.

 

 

À l’approche de Paris la vue se brouille et l’attention se perd, qu’on a laissée en arrière dans une rêverie de château.

 

 

Un jeune garçon pris dans la cohue de l’arrivée serre contre lui son petit chien. Tous ces gens qui attendent, qui marchent dans tous les sens avec la mâchoire crispée et le regard fixe, tous ces gens de tout âge, de toutes tailles, et venant de partout, toutes ces paroles échangées dans le brouhaha général, tous ces objets que l’on tient, auxquels on tient, tous ces enfants perdus qui hurlent seuls dans la foule, tous ces cris qu’on entend, qu’on n’entend pas, ces colères, ces peurs, cet épuisement que ne porte plus aucun goût du voyage, tout cela donne parfois une terrible envie de mordre ou de se coucher sur le flanc jusqu’à ce que ça s’arrête. Un jeune homme, cependant, s’assoit au piano de la gare, se met à jouer « Summertime », et la tension s’allège.

 

Au Montreux Jazz Café on commande café et pain au chocolat. Assis sur la banquette un garçonnet raconte ses vacances en Bretagne, la plage, les flaques, les crabes, brisant le cœur de la pleureuse en transit. La serveuse au visage sévère pique une colère contre le couple chic qui, ayant commandé des cafés et pris des jetons pour aller aux toilettes, est parti sans attendre la commande mais en profitant des toilettes – « C’est ça la France! », dit-elle. On regarde distraitement les affiches du festival de jazz, dont les dates plus ou moins anciennes – de 1971 à 2003 si je m’en tiens à mon seul champ de vision – ravivent la nostalgie que rien, de toute façon, n’atténue jamais vraiment. On parle du lac qu’on longera bientôt, et du train qui sans doute ne sera pas plein, et l’on pourra alors se déplacer côté lac même si, par malchance, les sièges réservés sont de l’autre côté. Décalés par rapport au rythme trépidant de l’orchestre de variétés-jazz dont les haut-parleurs diffusent un enregistrement criard déjà daté, passent à pas lents un couple d’aveugles, un jeune homme à guitare, un gros monsieur à la grande barbe poivre et sel et au pantalon jaune. Passe plus lentement encore le temps que marque la vieille horloge de la gare. Une mère et sa fille assises en miroir boivent un café, et la photographie que l’on pourrait prendre de la scène ferait une belle vanité. La chanson finie le public applaudit et les passagers se relèvent pour attraper le prochain TGV ; d’autres prennent aussitôt leurs places sur le manège qui tourne à vide, tourne pour rien et continuera de tourner bien après la mort de l’ensemble des protagonistes de cette petite scène qui n’est pas un drame.

 

Le drame c’est, pour ces deux petites dames déjà âgées et encombrées de lourdes valises, d’être montées dans le mauvais train et de devoir en descendre en catastrophe quelques instants avant le départ, dans l’affolement, sous le regard narquois, compatissant ou inquiet des autres voyageurs qui parient discrètement sur les chances qu’elles ont de parvenir ou non à venir à bout de leur déménagement avant que les portes se referment – « Alors, où en sont-elles? – Ça y est, l’une des deux est sur le quai ! – Et si elles sont séparées ? »

« Mesdames, Messieurs, Mme M. Sylvie sera amenée à se présenter au contrôle étant donné que c’est moi qui ai ses titres de transport... Par ailleurs des bagages ont été oubliés en voiture 8 par une personne qui est priée de venir les récupérer afin d’éviter qu’ils ne soient considérés comme perdus et, donc, détruits. »

Perdus sont les passagers des trains en ces jours de vacances, et soi-même on vérifie avec anxiété et pour la quinzième fois que l’on est bien dans le bon train, celui d’Annecy, sur les bons sièges de la bonne voiture avec le bon billet...

Puis voici le tunnel et l’on se détend, on baille, on se recoiffe au miroir de la vitre, on se laisse aller aux ballottements, aux grincements, à la pure insouciance d’être une fois de plus emporté vers une destination prévisible au gré d’images et de sensations dont seule l’agencement demeure imprévisible. Un grand panneau proclame alors en lettres vertes : « etc. », comme pour couper court à ce radotage ferroviaire.

 

Etc.

 

Etc.

 

Et, cependant, un jeune homme se penche sur une notice bibliographique présentant les trois œuvres à lire impérativement pour sa rentrée en prépa scientifique, Le Banquet, Shakespeare et Stendhal (thématique : l’amour) pendant que l’homme qui l’accompagne et qui est peut-être son père lit Le Figaro sur l’écran de son téléphone.

 

Et, cependant, passe un autre jeune homme aux yeux bleus et tristes, portant kippa, qui ne regarde pas le couple de garçons qui discrètement se tient par la main.

 

Et, cependant, il fait de plus en plus chaud dans ce train qui grince de toute part parce que c’est un vieux train, et l’on parle de la température de l’eau ou de la couleur orange des TGV de naguère, tu te souviens, c’était, ces trains orange, au début des années quatre-vingt, ce temps de la brève euphorie et des désillusions durables.

 

Et, cependant, les champs de blé flambent, le paysage brûle, tout brûle et flambe sur la plaine au soleil de midi.

 

 

Amiens-Paris-Chambéry, 17 juillet 2018