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LES PARADIS PERDUS AUX FENÊTRES DES TRAINS

(Avignon-Chambéry)

 

Centralefenêtretrain

 

 « On rêve beaucoup du paradis, ou plutôt de nombreux paradis successifs, mais ce sont tous, bien avant qu’on ne meure, des paradis perdus, et où l’on se sentirait perdus. »

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe

 

 

« On va à la piscine direct ! » clame avec emphase et l’accent du midi le jeune homme monté, avec d’autres tout aussi jeunes, dans le TGV Marseille-Paris en gare d’Avignon pour un arrêt, dix minutes plus tard, en gare d’Orange – et tous de s’amuser d’être ainsi mêlés à la foule des familles en partance, des Maghrébins regagnant leur banlieue, des bourgeois revenant du festival de théâtre, chacun son éden. La triste périphérie d’Avignon, dont on n’avait vu que les beautés du centre, s’éloigne rapidement. L’enfant a délaissé son livre pour regarder par la fenêtre, le menton sur la paume, le ciel blanc, les maisons, ses souvenirs, son reflet, toutes les lignes colorées du paysage, les champs de tournesol et le reste. Vacarme d’un dessin animé criard qu’un téléphone diffuse à tue-tête, vacarme des souvenirs dans la tête, et l’on cherche au fond du paysage, très loin du côté des montagnes bleues, une zone de silence. On cherche à faire silence en soi.

 

Bientôt voici, sur ce fond de soleil couchant qui dore les cheveux sombres de l’enfant, les hautes tours fumantes en forme de cratères de la centrale nucléaire, vieux titan faussement domestiqué de l’ancien monde qui vapote paisiblement dans l’air du soir tout en digérant pour les siècles à venir la catastrophe invisible, trop prévisible, le chaos radieux, l’ultime expulsion de ce qui fut un paradis...

 

Des jets d’eau dans le couchant, de hautes tours, de neuves tours, de vieilles tours et mille tours de roues, mille détours, mille cahots avant le retour au chaos.

 

De vrais villages, de vieux villages avec leurs vieux clochers dans le soleil couchant, et le regard neuf d’un enfant qui s’y attarde encore malgré l’indifférence générale, cependant que le merveilleux tacot régional s’arrête débonnairement dans toutes les petites gares.

 

Avignon-Chambéry, 28 juillet 2018