NOTES DU PAYS BLESSÉ

(Pontcharra-Dijon)

  

TER

  

Doigts engourdis, cliquetis, tremblements. À sept heures en hiver le train invite à l'introspection : d’abord, parce que le miroir de la vitre ne laisse rien voir d'autre que quelques fauteuils vides et les lueurs des réverbères mêlées à mon reflet ; ensuite parce que je parcours une ligne familière empruntée autrefois à l'âge de quatorze ou quinze ans (tout au moins pour ce qui est de la portion qui va de Montmélian à Chambéry), que je suis seul et que je n’ai rien d'autre à faire que de songer.

Songer aux songes. Dans un rêve fait cette nuit je voyageais dans un très beau train qui traversait, en plein jour, un paysage lumineux, coloré, méditerranéen, très doux — je revois des collines roses, des pins parasols, de petits villages aux fenêtres rouges et aux portes bariolées. Mon double adolescent était sorti de la fenêtre et familièrement m'interpellait, me demandant mon âge. « Dans ma tête ou sur la carte ? » lui répondais-je (ou bien, comme Catherine Ribeiro, « j'ai l'âge que j'ai… je n'arrive pas à vieillir en dedans…»). « L'âge est fluctuant. Maintenant, je te parle et j'ai ton âge, tu vois — treize ou quatorze ans, n’est-ce pas ? Mais en fait, j'ai l'âge d'avoir déjà perdu tous mes grands-parents et ma mère, et c'est cela qui compte ou permet de compter, car on vieillit avec nos morts, à mesure qu'on se trouve de plus en plus entouré d’ombres, et j'imagine qu'en sortant du camp les rescapés d'Auschwitz, même jeunes, devaient se sentir terriblement vieux. Bref. Quel âge tu me donnes ? » (ceci dit avec une coquetterie de vieille dame). « Je ne sais pas. Je te donne trente ans. Tu as plus ? Tu as moins ? — Tu es gentil. Nous dirons donc trente ans : c'est peut-être, ou ce peut être, l'âge où le compteur s'arrête, où l'on s'arrête de vieillir en dedans. On parle d'autre chose ? »

Nous devisions alors paisiblement à propos des trains, de l'écriture, de la musique — bref, de tout le train-train habituel de ma vie éveillée, mais toute cette scène nimbée dans la lumière d'un voyage onirique à la frontière du temps.

 

*

 

Déjà le voyage s'arrête. Il a suffi d'un arrêt prolongé à l'entrée de Chambéry pour que je me retrouve dans cette position un peu ridicule de celui qui regarde partir son train.

« La correspondance pour Lyon ?

— C'était elle. Prochain train dans une heure. »

Dans la salle d'attente trois Africains assez chiquement vêtus parlent une langue que je n'identifie pas (âpre, vibrante, sonore comme un italien râpeux), mais que j'écoute avec plus de plaisir que cette psychologue à l'accent du Nord en route pour les thermes d'Aix et qui explique à la cantonade que « les attentats, c'est la faute des politiques », parce qu'eux « sont à l'abri mais nous, en danger » (ce qu'un quidam plus raisonnable met en doute).

Le train suivant est moins beau, moins cossu, tout vieux et maculé de tags. Le jour s'est levé, il y a plus à voir et donc mieux à faire que de s'abîmer dans des rêves : toutes ces silhouettes sur les quais, tous ces visages à scruter. Une dame noire, visiblement épuisée, a posé son coude sur un banc et se tient le front comme on le fait quand on a une forte migraine. Portable orange à la main, une vieille femme tire compulsivement sur sa cigarette. La jeune femme voilée, elle, peine à escalader les hautes marches du train avec sa petite fille et son bébé dans la poussette, jusqu'à ce qu'un passager lui vienne en aide. Les deux petits maintenant mangent du chocolat (le cadet s'en barbouille avec application), dont on sent l'odeur flotter à travers le wagon.

Odeur d'enfance. Babillages. Il est bon d'être dans ce train où je ne devrais pas être, en retard, sans souci du retard puisque quand même en partance, mais occupant une place qui ne m'a pas été attribuée et dont je puis à tout moment être délogé, un peu plus exposé donc que d'ordinaire au hasard, aux aléas très relatifs du voyage ferroviaire.

Le train qui passe efface toutes les silhouettes du quai. Mégots écrasés. La liste des départs défile. D'autres silhouettes passent, puis un pigeon.

« Maman, j'veux dessiner ! »

 

*

 

Le train s'est élancé en vibrant. Mon voisin de gauche — « c'est bien le train de Lyon ? » —, pantalon rouge brique, cheveux frisés grisonnants, une allure de lettré, s'empare d'un livre de Souleymane Bachir (un philosophe sénégalais si j'en crois la quatrième de couverture que je regarde sans trop de discrétion) cependant que disparaît la rotonde de la gare de Chambéry.

Paysage tout gris, givre et brouillard, fumée, et les Bauges encore saupoudrées de neige. Petite banlieue pavillonnaire où l'on dort encore. Graffitis sur le mur du gymnase ou du stade. La scierie et le chalet en bois sombre m'évoquent la maison d'Odile, et c'est un peu comme si je voyais de nouveau défiler mes propres images intérieures projetées sur l'écran de la vitre. Un long tunnel me renvoie à ma propre figure, qui reste superposée à ce paysage encore plus gris et brouillardeux de l'avant-pays savoyard en hiver.

Cris de l'enfant, chanson de sa petite grande sœur qui le berce ; puis, en gare de Lépin-le-Lac, voici la neige qui tombe en petits flocons obliques, épars, serrés.

« La neige tombe. Je dessine. »

Il n'y a presque que les enfants qui verbalisent ainsi tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, et parlent avec tant d'étonnement de la pluie, du beau temps.

L'impatience, les cris du petit, la lassitude du voyage cependant craquellent le vernis de gentillesse de la mère. Paroles douces, paroles dures, violence qui sourd. Au dixième jet de sucette, quand les cris virent aux ultrasons et qu'aucune menace ne porte plus, l'absurdité de la situation l'emporte.

La lecture aussi emporte presque tout. Cris feutrés, de moins en moins perceptibles. Paysage gris, triste et plat, qu'on regarde encore, entre deux pages, à travers la vitre sale. Les cris s'espacent, s'apaisent. On voit de loin en loin des drapeaux français qui pendent sous la bruine comme du linge oublié. Le lien se fait ainsi entre les conversations entendues, les livres lus (celui de mon voisin, Comment philosopher en Islam, ou celui que moi-même je suis en train de lire par intermittence) et ce paysage fatigué de la France fin novembre 2015. On sent une tension. On cherche la force de répondre à la haine par son seul possible antidote — on ne trouve pas si facilement, pas plus que cette jeune mère, patiente et quand même courageuse, ne parvient à calmer l'enfant qui jette sa tétine jusque sous mon fauteuil (mon voisin s'en saisit avant moi), hoquette et se remet à hurler.

Grand mur gris couvert de graffitis, où une main enfantine a gravé le prénom de Clément.

Sur la place aux vieux immeubles tristes et au ciel dépressif, le rêve d'une publicité immobilière s’affiche sur fond de ciel bleu extravagant, avec cette proclamation : « Ici, prochainement… »

 

*

 

« Quand ça fait tic, quand ça fait tac, j’ai peur, j’ai le trac… »

Jean Guidoni, « L’horloge »

 

Ici, maintenant, c’est un autre hall de gare aussi triste et aussi froid qu’on peut l’imaginer.

L'horloge. Les tableaux de départ. Le père dans son grand manteau de cuir noir qui embrasse sa fille en pleurs. L’étudiant égaré. Ma place vide à l'arrivée du train. Le sac trop lourd du voyageur. Le type égaré qui s'accroche à ses notes. « Votre attention s'il vous plaît… » mais la suite se perd dans le brouhaha. La valise rouge qui roule. La poussette qu'on peine à porter. La femme qui quémande des pièces avec son enfant, et son changement de trajectoire qui m'évite la honte de donner ou de ne pas donner. L'attente. Le froid. La foule égarée. Les regards qui se croisent, qui s'évitent, qui se perdent dans le vague. L'odeur de chocolat chaud. Le pigeon à la patte déformée.

L'horloge. Le tableau des départs. Le froid. Le type un peu perdu accroché au carnet. Le soulagement de ma mère lorsqu'elle avait reconnu les premiers mots d' « Il y a » en ouverture du spectacle de Guidoni au Bataclan (c'était à l'avant-première de Chambéry le 9 février 1988), alors qu’elle craignait une trop franche rupture avec le répertoire d’avant Tigre de Porcelaine (l'horloge, la gare, le froid, le train pour Paris et les images du Bataclan fatalement devaient ramener à ce souvenir de scène). La grand-mère qui cherche une place pour ses deux petits-enfants. Les militaires armés de mitraillettes qui passent lentement et vous scrutent, cherchant à débusquer le possible terroriste. L'heure qui tourne. L'annonce d'un train en panne, en retard, supprimé. Le mendiant à qui je refuse d'un signe de tête une pièce parce que j'ai négligé de retirer de l'argent et n'ai avec moi que ma carte — mais si j'avais eu la pièce qu'il réclame, il n'est pas certain que je la lui aurais donnée, engourdi par le froid ou l'égoïsme, ou simplement gêné, ou bien pour ne pas avoir à fouiller dans mon sac en devant soutenir ou éviter son regard…

L'horloge. Le panneau des départs. L'annonce d'une autre panne, d'un autre train supprimé. Le froid qui mord un peu plus. Un enfant qui crie. Tous ces livres qu'on lit pour faire passer le temps et non le retrouver. La valise noire qui roule. Le jeune homme pressé.

L'horloge. La foule massée autour du panneau des départs. L'enfant trop tranquille et si peu habillé dans la poussette de la mendiante roumaine. La toute petite fille aux chaussures roses, inerte dans l'écharpe de portage de cette autre mendiante à laquelle chacun, avec le même signe de tête agacé, refuse l'aumône. Le malaise, le froid.

L'horloge. L'oud tout rond et rutilant porté avec grand soin par son propriétaire musicien. Le rire de l'employé qui s'est embrouillé dans son annonce, brisant la mécanique. Le carnet délaissé, et nous tous accrochés à ce panneau sur lequel va s'afficher enfin la lettre qui nous délivrera de l'attente, du malaise, de l'horloge et du froid.

… Paris-Bercy via Dijon, voie G.

 

*

 

Dans cet autre train aux armoiries de la Bourgogne, la chaleur du radiateur fait onduler le quai rayé de bandes jaunes diffractées par la vitre. Un jeune homme de belle allure, pianotant des deux pouces sur l'écran de son portable auquel ses oreilles sont reliées par des écouteurs, jette sur la vitre, au moment du départ, un regard lointain, peut-être rêveur, nostalgique ou simplement absent (on prête assez facilement à ceux-là qui ont de beaux yeux une sensibilité qui n'est peut-être, en fait, pas plus fine que celle de la vache tarine au regard enjôleur…).

 

Voyage monotone et doux à travers ce paysage plat. Le soleil s'est enfin levé, qui brille dans les flaques du quai de la gare de Belleville-sur-Saône. Un autre jeune homme a remplacé celui de tout à l'heure, avec le même portable et les mêmes écouteurs. Il me regarde avec un air surpris couper les pages d'un livre récemment réédité par Fata Morgana (et c'est vrai qu'il est surprenant de couper encore des livres : c'est là une petite préciosité surannée que Fata Morgana est une des rares maisons d'édition à s'autoriser encore).

 

Prés pâles. Paysage sans reflet. Les vaches et les clochers prennent toute la lumière. Aux villages toutes les maisons semblent fermées. Beaucoup d'espace. Une mare. L'herbe rase. Un château, une ferme. On imagine que le temps, ici, s'écoule plus lentement qu'ailleurs...

 

Avec une assez cocasse sollicitude, le conducteur, à chaque arrêt, invite les voyageurs à vérifier, avant de descendre, la présence d'un quai.

 

« Musulmans de Mâcon unis contre la violence. Islam = paix » lit-on, en passant, sur le drapeau tricolore. 

Pays marqué, qui parait soudain uni malgré ses dissensions, comme un même corps blessé.

Les corneilles marchent dans les champs verts et la lumière poudreuse comme si l'hiver n'était pas encore arrivé. Dans ce train presque désert, ballotté mollement entre une aquarelle un peu floue à main gauche et un pastel apaisant à main droite, je lis, dans Calme feu, notes rédigées par Philippe Jaccottet à partir d'un voyage en Syrie et au Liban, cette évocation du « silence des mosquées quand elles n'abritent que du recueillement… »

 

Passe une aigrette blanche dans le ciel qui se plombe, qui s'assombrit, puis redevient lumineux à l'entrée de Chalon-sur-Saône. Barres blanches des immeubles, bandes bleu clair du ciel, nuage blanc éclatant d'un côté, gris plomb de l'autre, franchement noir à l'horizon. On ne sait vraiment pas où tout cela nous mènera, si ce n'est vers Dijon.

 

Le voyage se poursuit dans la lumière, l'impatience et la curiosité de l'arrivée.

 

*

 

Je crois que j’ai somnolé un peu : c’est toujours ainsi dans le train du retour, où l’on se laisse plus facilement aller à la paresse. Leurs voix m’ont réveillé. Je ne les vois pas, mais je les entends (comment ne pas les entendre, d’ailleurs ?). Je suis installé au deuxième étage du T.E.R. et eux sans doute assis dans la montée d’escalier, prêts à déguerpir en cas de contrôle. À déguerpir, ou à tenir tête : à en juger par le ton de leurs voix et par les histoires qu’ils racontent en boucle, beuglant entre eux, beuglant la même histoire de virée violente et arrosée dans les trains de nuit jusqu’à Lyon, ils ne sont pas du genre à payer leur trajet ni à se laisser intimider par la petite dame de la SNCF qui, toute seule, est venue contrôler tantôt les passagers.

Dans le wagon tout s’est tendu. Chacun écoute (comment ne pas écouter ?), et chacun fait semblant de ne pas entendre, notre commune torpeur masquant à peine la peur. Ils sont tout au plus quatre ou cinq jeunes gens éméchés, qui parlent fort avec un accent banlieusard qui rend plus tranchantes encore leurs paroles. Parmi eux, pas de Mohammed ni de Moustapha, mais un Édouard ou un Gérard. Ils se racontent avec des rires gras et des borborygmes – j’ose espérer qu’ils en rajoutent en se sachant écoutés, histoire de faire peur aux bourgeois avachis : les passagers du train de nuit réveillés et harcelés, la colère impuissante de certains, leurs rires à eux, et puis la drogue, l’alcool, la castagne et le reste...

Soudain j’ai peur. Que va-t-il se passer si la petite contrôleuse arrive maintenant ? Qui, dans le train, réagira, qui lui viendra en aide si cela tourne mal ? Qu’est-ce que moi je ferai, qu’est-ce que je pourrai faire, avec comme seules armes de défense mon carnet, mon stylo, et mon livre de Jaccottet ? Je repense à mes cours sur l’art face à la barbarie – réponse de fond, mais réponse bien faible devant la puissance de la bêtise et de la haine immédiates.

Le paysage hivernal défile à vive allure, sans plus aucun arrêt. Dans le train les rares passagers font mine de dormir et se tassent un peu plus à mesure que les vociférations haineuses et menaçantes se déploient, s’amplifient, se rapprochent…

 

Pontcharra-Dijon, 28 et 29 novembre 2015