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« OH LES BEAUX JOURS ! »

(Chambéry-Paris)

 

 

Trainsoir

 

 

  

Le jeune pigeon peut-être tombé du nid pousse de pitoyables cris d’oisillon blessé et tente en vain de becqueter les miettes qu’on lui jette, qu’il ne semble même pas voir et dont les adultes s’emparent avant lui. Il bat des ailes mais ne sait pas voler. Son duvet d’adolescent semble encore humide. Il zigzague entre les jambes des passants, peu visible tant le gris de son plumage se confond avec celui du bitume. La haute grue blanc et rouge cependant lance dans le ciel agité l’étincelle de son feu. Le vieil homme assis à la terrasse du café de la gare qui la regarde a une tête de morse. La voix robotique annonce les arrivées, les départs, dont les échos viennent battre le quai de gare, le quai du bar, le quai du port, le quai des envols, des naufrages.

 

Oh ! les beaux jours, les belles lumières sur le lac et dans les yeux de l’enfant en partance ! Oh les beautés du couchant sur les falaises blanches griffées par les derniers effondrements et la pointe aiguë de la Dent du Chat depuis laquelle un groupe de randonneurs considère avec émerveillement la combe, le lac et le train qui s’en va ! On se presse sur les quais pour changer de train, il faut voir avec quelles têtes de poissons hébétés ! On se hâte paisiblement, emporté par l’insouciance vacancière et le banc des poissons passagers, jusqu’à ce siège strié de jaune et bleu en lequel on s’enfonce avec quelle volupté ! On tente de prendre en photos le paysage qui s’échappe, nos reflets réunis dans la même vitre, le même instant, cependant que les ombres s’allongent et agrandissent encore les yeux de l’enfant qui regarde tout, s’enivre de tout et ne sait pas encore (car il faut en être sorti pour le savoir) qu’il est au Paradis, mon dieu, et la proximité inaccessible du Paradis ainsi reflété dans un regard d’enfant éblouit et fait baisser les yeux des autres passagers plus sûrement que le soleil rasant qui embrase le verre poussiéreux de la vitre.

 

Gare de Bourg-en-Bresse, les entrepôts tagués, les bureaux du comité de pétanque, les mêmes pubs partout et les mêmes gens ployant sous leurs sacs démesurés. « Danger! Il est interdit de traverser les voies » – et le regard prudemment s’arrête au bord du quai, à cet endroit précis où poussent les herbes sèches affolées par le vent du soir et le souffle des trains. On s’arrête, on ne regarde pas plus loin, car il y a déjà là toute la vie précaire et la mémoire du monde, des souvenirs d’escargots blancs et de séparations en été, des souvenirs d’étés blancs, d’étés brûlants, d’été tranchants, de beaux jours d’étés, qui oscillent le long de la bande blanche qu’on ne doit pas franchir.

 

Le train est reparti, ne t’endors pas encore car des troupeaux de vaches brunes comme des chamois et des vols de pigeons avancent à l’envers. Vers où tu vas ainsi emporté à l’envers? Il fait de plus en plus sombre dehors, la campagne est triste et les reflets dorés l’ignorent, qui bougent à peine dans le rectangle des vitres en devisant, en jouant, en lisant. Arriver, je n’en ai pas tellement envie au fond car il fera nuit dans la ville. Laisse-moi poser ma tête contre ton ombre et reposer longtemps : je ne suis pas fatigué, je veux juste reposer et laisser sans rien dire ni écrire les images filer parce qu’il y a peut-être dans l’oubli, qui sait, dans l’abandon et le mouvement paisible du train mieux que dans les yeux des enfants la possibilité de frôler à nouveau le Paradis perdu…

 

Le soleil... encore... le revoilà, on le croyait couché, mais la colline est derrière nous et, donc, le revoilà, qui transforme les fermes en châteaux, les usines en chapelles et tout le paysage en un chromo chiqué. Pardon, ma vie se brouille et ma langue bafouille... Ici, là-bas, dans le fleuve, dans le champ, à l’horizon bleuté, dans l’ocre des nuages – elle est retrouvée... quoi donc ?

 

Gare de Mâcon Loché TGV. « Les gens, ils dorment dans le train? Et celui qui conduit, il conduit tout seul ? Je cherche papa et maman... C’est le même chien que tout à l’heure qu’on a vu, ici ! On va descendre à quel arrêt, nous ? » Toutes ces questions babillées à voix haute et claire résonnent dans le wagon sans que les réponses que, probablement, doivent bougonner les adultes, ne soient audibles, si bien qu’on pourrait croire que l’enfant qui les pose parle seul, est tout seul, emporté dans ce train qui, déjà, est reparti, comme dans un rêve...

 

Des vaches blanches dans des champs noirs dérivent... Des filaments de nuages roses, des néons jaunes dans le ciel noir... on s’endort, on rêve déjà... « C’est quoi un terminus ? C’est quoi le terminus ?... » On dort, on rêve, on ne s’arrête jamais ou bien – le terminus, petit, crois-le si tu peux car moi je n’y crois pas, c’est l’autre nom du Paradis...

 

Chambéry-Paris, 14 août 2018

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.