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CULTIVER LE SAUVAGE ?

(Pontcharra-Valence, A/R)

 

 

 

J'avais manqué l'aube ; il n'y a pas eu d'aurore...

Michel Butor, "Somnolence ferroviaire", in Sous l'écorce vive.

  

Qu’on ne parle pas d’acte manqué mais juste de déveine : je voulais vraiment voir Bruxelles que je ne connais pas, retrouver des amis, en découvrir d’autres, toutes choses qui enrichissent la vie. Le voyage, à cause de cette correspondance bêtement ratée, s’est transformé en cet aller-retour que les notes qui suivent ne sauvent pas de l’inutilité...

 

*

 

On repart toujours trop tôt, et c'est toujours les mêmes sensations de prés trempés, de chevreuils débusqués et de bourgs endormis. On a l'estomac noué, on se sent bientôt vieux, poisseux et nauséeux comme un lendemain de fête. On arpente le quai de gare absolument désert, que l'on cadre machinalement.

Le type apparait au fond de la photo et s’avance vers moi en claudiquant, un peu raide, Nosferatu sans cercueil égaré dans l'aurore. Cigarette à l'oreille, allure de clochard, il me demande d'une voix éraillée et dans un français sommaire que je peine à comprendre de passer son téléphone portable du mode « vibreur » au mode « normal ». Il pouvait difficilement trouver pire interlocuteur pour l'aider à régler un problème de ce genre, mais je fais ce que je peux. J'examine avec lui les différents symboles de l'écran, dont je ne parviens pas à déchiffrer le sens (deux poules sur le quai face à une montre…). Bien entendu je n'arrive à rien. « Tu comprends rien ! », conclut-il sur un ton peu diplomate avant de chercher quelqu'un de plus compétent (le quai, entre-temps, s'est rempli d'une poignée de mal réveillés). Pour une fois, voici un téléphone portable qui aura vraiment permis le contact entre les gens, que je vois se pencher après moi sur le bidule vibreur…

 

Le train file en direction du Sud, Grenoble, Saint-Marcellin… Mon reflet pas très vaillant (j'ai oublié ma veste et j'ai froid) se mêle aux images de la forêt qui s’éveille et de la montagne barrée de brouillard. On se croirait dans Quartier lointain. On sent venir le choc. Je voudrais m'enfouir, me blottir, m'endormir et me réveiller dans la peau d’un autre... Une maison au toit éventré me traverse la tête. Des murs tagués. Des souvenirs de l'an passé. Des jardins en friche, des lotissements bien balisés et des bouts de chansons. Une camionnette orange sur laquelle on peut lire : « la route avance » et puis, toutes ces voitures qui me dépassent.

Tout me dépasse.

Le voyage me dépasse.

D'où diable est-elle sortie, cette montagne illuminée qui surplombe les immeubles ? On croirait un de ces châteaux de la Merveille qu'on croise dans les romans arthuriens — mais mon chemin aujourd'hui s'en détourne, et le train traverse la ville.

Grenoble. Une balle de tennis empalée dans les piques anti-pigeons attend qu’on la retire. À cette heure les rues sont encore presque désertes, les magasins fermés. Je fixe au passage quelques silhouettes, quelques clichés de plus.

Tous ces gens qu'on laisse derrière soi parce que notre train file.

Un moment je regarde les tags qui ornent la moindre paroi disponible le long de la voie, et je m'étonne de cette obstination à imprimer sa marque sur le paysage. Nos ancêtres du paléolithique faisaient déjà cela, ornant de signes, de sculptures, de peintures, des vallées entières (comme la vallée de Côa, au Portugal, où j’aimerais tant aller). Je reconnais certains motifs dont la disposition montre que leur auteur a dû arpenter pendant bien des kilomètres et probablement de nuit ce no man's land urbain. Je ne me suis jamais intéressé au « street art », ni vraiment à ces graffitis dont la laideur et le manque de rapport au support et au lieu dans lequel ils ne s'intègrent qu'avec violence me choquent (leurs auteurs, de fait, s’attaquent indifféremment à un container SNCF, à un train abandonné ou flambant neuf et à une façade XIXe) ; mais je peux en concevoir la nécessité. La volonté de contrôler un territoire plutôt que de l'habiter et de travailler le lien qui nous unit à lui, me gêne cependant plus encore que la laideur criarde des signes. 

(Moi aussi j’ai naguère arpenté nocturnement la ville, mais sans laisser de traces. Je suivais les nuages. Je marchais sur le fleuve. Parfois je me faisais mouette, où réverbère, ou lampe à la fenêtre. Rôdeur de nuit inquiet, ébloui d'être là parmi toutes ces lueurs et porté par le vent, oublieux du but et de l'attente, juste porté, juste étonné d'être seul dans la ville et si jeune, et si perdu, et si heureux au fond à cause du vent qui soufflait, des lumières aux fenêtres et de la course des nuages. En ce temps j'étais bien insouciant : je ne laissais pas de traces.)

 

Le train cependant a quitté la ville depuis belle lurette et c'est la brume qui tague la vitre de traits horizontaux.

Des hangars, des cours d'usine balayées par la pluie. 

Un cheval attaché. 

La route toute luisante et mon reflet flouté. 

Une châtaigneraie. 

Un petit torrent fatigué qui tourbillonne. 

Tout tourbillonne. 

Je pose ma tête contre le front froid de la vitre et je sombre dans un tunnel.

 

*

 

Au réveil ce sont toujours mes mains qui sont posées sur le carnet, mes mains nullement tavelées, encore jeunes, mais quand même plus des mains d'enfant. Dans la grande confusion des rêves j'entends une voix qui m'appelle, qui parle de Bruxelles et de Valence mais ce n'est pas possible car personne ne bouge. Je me précipite à la porte que je regarde se refermer. Ainsi le voyage s'arrête, parce que j'ai raté la seule correspondance qui lui donnait son sens — et me voici absurdement rembarqué en sens inverse, face à ce reflet aux yeux cernés qui me regarde avec un air stupide. Le soleil de face jette sur les champs de blé une sorte de poudre grise, tout le paysage semble poussiéreux, à cause de la crasse accumulée sur la vitre extérieure.

A Romans je pense à Bruxelles, où j'aurais dû aller m'ensauvager, visiter le Muséum, le Jardin Botanique et la ville en bonne compagnie. Un passager là-derrière soupire théâtralement. Le lierre aussi paraphe les façades et je griffonne pour ne plus m'endormir. 

Dormir est toujours un repli (c’est Michaux qui le dit), un renoncement au réel, la marque d'une lassitude devant ce qu'on a à vivre. Je ne veux pas dire par là qu'il faudrait rester toujours éveillé : ce serait évidemment inhumain et ne mènerait qu'à l'épuisement. Mais il y a des situations où la vigilance est de mise, où il faut se faire violence, ne pas baisser la garde, lutter contre tout ce qu'il y a en nous de torpeur. — Facile à dire, de toute façon tu n'as rien vu venir, tu es tombé d'un coup. — Mais si, j'ai vu venir ! J'ai bien senti que ce paysage ne me parlait plus, que je n'avais plus rien à lui dire ni envie de rien entendre de lui. Je me suis recroquevillé, j'ai serré mon sac contre mon ventre et je me suis laissé sombrer, parce que je croyais descendre au terminus du train en gare de Valence (« Valence TGV » est l'arrêt précédent). Je me disais que j’aurais bien le temps ensuite de regarder et d’écrire. Je pensais pouvoir me permettre cette trêve...

Il n'y a pas de trêve en voyage. Il faut maintenir la vigilance, sous peine de passer directement de l'aller au retour, qui déjà ne fait presque plus partie du voyage. 

Celui-ci cependant continue. Le train traverse un tunnel, puis un paysage vert sombre orné de nuages très gris, de nouveau intense. On sent se rouvrir les possibles. Toutes ces voies, toutes ces routes qu'on n'emprunte pas, toutes ces correspondances dédaignées ou ratées au profit du seul trajet permis ne rendent pas le voyage moins vrai, mais plus fragile, plus étonnant au fond car on sent bien que l'on pourrait toujours être ailleurs (en l'occurrence je ne devrais absolument pas me trouver à Tullin-Fures à cette heure).

Savoure, savoure quand même. Ne te laisse pas bercer (sinon ce sera à coup sûr le terminus en gare d'Annecy…) mais savoure les courbes de la voie, la rondeur des meules, cette lumière d'orage et le sifflement frais du train. 

On traverse encore un tunnel. On file indubitablement vers l'orage, et ces nuages noirs qui font comme une mâchoire, et cette clarté électrique sur la montagne verte. Un train en sens inverse claque. Les graffitis en festons claquent aussi comme des haubans leurs vocables bariolés — « liberté », ai-je cru lire. La montagne aussi claque, craque, et puis voici ce très bel anticlinal masqué par les pylônes, que je photographie à cause de la lumière.

Joie de la vie rapide et de la ville vite traversée, puisque voici de nouveau Grenoble.

Un musicien près de moi parle au téléphone de son concert du soir — « et surtout, pas une goutte d'alcool… on ne peut pas se le permettre… » Il répète interminablement un numéro de téléphone que plus personne n’ignore, sauf manifestement l'interlocuteur sourd, distrait ou éméché à qui il s'adresse. Des ados passent, chargés de sacs à dos. Une corneille en suspens joue les équilibristes à quelques centimètres au-dessus de la rambarde de l'autoroute. L'orage s'est éloigné, le soleil ravive le rouge vif d'un champ de coquelicots — et moi je file vers ma vallée, et je sens battre en moi, comme si j'étais parti, comme si j'avais vraiment réussi à partir, je sens quand même battre l'impatience du retour.

 

 

19 juin 2015