SOUBRESAUTS EN NOVEMBRE

(Pontcharra-Grenoble)

 

Pontcharra Grenoblenovembre2016

 

Crêtes blanches, plaine ocre sombre frappée ici ou là d’une traînée claire. Des pans de bleu dans le ciel gris, et la lumière qui passe quand même. C’est jour de voyage, de rencontre et de deuil : lu ce matin, juste avant le départ, que « Leonard Cohen nous a quittés ». Me frappe cette façon qu’ont eu récemment certains chanteurs que j'aime de s’appuyer sur leur disparition (ou, dans le cas de Nick Cave et de son très hivernal « Skeleton tree », sur celle de son fils) pour continuer quand même leur œuvre : Bowie, Cohen, Cave, Higelin…

Silence, recueillement ; je laisse paresseusement remonter des images de scènes, échos de chansons et petits bouts de vie, puis tente d'ajouter, en gris dans le carnet gris, quelques lignes à ce qui pourrait former, avec le temps, un journal ferroviaire.

 

*

 

Le train file vers Grenoble, avec son lot habituel de passagers distraits, dont l’observation distrait. On regarde alternativement vers la montagne et vers eux : le joli jeune homme aux écouteurs bleu ciel et aux cheveux bouclés qui, en se tournant machinalement vers la vitre, croise mon regard, semble s’en étonner, se détourne, baille un peu puis ferme les yeux ; la fille occupée à pianoter des deux pouces, avec une rapidité sidérante, sur son téléphone portable blanc, ses lourds bagages posés près d’elle pour un retour familial, peut-être, le temps d’un long week-end ; l’homme de cinquante ans qui dort lourdement écrasé contre la vitre, et puis mon reflet flou qui écrit et ne me ressemble plus tout à fait (je suis plus jeune que lui).

Le train, donc, file, et comme je me suis scrupuleusement installé dans le sens inverse de la marche (suivant les recommandations de Réda) je vois le Granier qui s’éloigne cependant que se rapprochent les falaises grises de la Chartreuse, que la voie ferrée semble contourner et à laquelle les petites maisons pavillonnaires et les boîtes colorées des appartements modernes tournent le dos. Le trajet est trop bref, qu’on aimerait prolonger indéfiniment pour enfin pouvoir tout faire, tout voir, tout vivre, tout lire (je n’aurai pas même eu le temps de l’ouvrir, ce Journal du dehors d’Annie Ernaux que j’ai commencé à lire cette nuit et glissé dans mon sac à dos noir en partant), tout écrire aussi − mais il faudrait refaire très souvent ce trajet, ou le faire très lentement, ou, mieux, se laisser tout à fait ballotter d’image en image sans plus chercher à saisir…

Les falaises éclatantes des immeubles.

Les éclats de neige, de peupliers en feu, de nuages.

La peinture gris métallisé des tags, éclatante elle aussi.

Les jeux de miroir de la mémoire et des reflets (en ce même train, l’ultime retour de Paris avec ma mère en vie).

La montagne et la ville mêlées.

Les mots, la peur, l’attente.

La lenteur soudaine à l’approche de la gare, et cet instant d’équilibre qui précède l’arrêt.

Le dernier soubresaut.

 

11 novembre 2016