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AYANT PRIS LE LARGE (ÉTROIT)

(Grenoble-Pontcharra)

 

Grenoble Pontcharra 5 mai 2017

 

D’abord je me suis échappé, j’ai fait trois pas de côté et pris le large étroit – puis me suis égaré. Deux étrangers aussi paumés que moi m’ont demandé le quai B, quai B, et j’ai répété ainsi hébété que je cherchais comme eux le quai B, tant et si bien que ce sont eux qui ont trouvé et m’ont indiqué le chemin. (Pardonnez-moi : c’est à cause du tic-tac de l’horloge, à cause du tac-tac de mes talons sur les pavés qui tant me trouble en faisant revenir le passé, que je suis tellement incertain et partout perdu.)

Les carreaux écaillés du verre fragmentent la montagne et le train se plaint comme un vieux chien essoufflé. Il est bon cependant d’être assis là sans plus avoir à se soucier d’une direction à choisir et sans autre choix, puisque la porte est verrouillée et que des inconnus s’occupent des aiguillages, que d’ouvrir ou de fermer les yeux, de parler ou de se taire, de regarder le paysage ou ce reflet dont le soleil de mai creuse les traits, ou encore les rares passagers perdus, eux, dans le maelstrom pixellisé de leurs écrans.

Un contrôleur jeune demande avec timidité au passager affalé d'en face de ne pas mettre ses chaussures sur les sièges ; lui, oreilles bouchées par les écouteurs, n’entend pas – ou fait mine de ne pas entendre – ce jeune homme d’origine étrangère qui l’appelle, « Monsieur, Monsieur », qui l’implore presque, et la scène se tend dans l’attente d’un dénouement qui pourrait aller de l’humiliation discrète (le contrôleur passant finalement son chemin) au drame ; mais le malotrus finalement s’exécute et le train reprend sa course, s’arrête à Grenoble-Université, repart avec son chargement d’étudiants affairés.

Cliquetis, vibrations, lampes allumées en plein soleil. Les courses se poursuivent : course du train, course du soleil, course de mon feutre dont la pointe noire prolongeant l’ombre portée de la main sur le carnet trace ces lignes cependant que défile, en rouge sur fond noir, l’annonce inéluctable dont la réalisation mettra fin à la pause, à la fuite – et il faudra de nouveau courir, agir, se repérer : « Prochain arrêt Pontcharra-sur-Breda-Allevard, arrivée à... ».

 

Grenoble-Pontcharra, 5 mai 2017