LE TRAIN DU GRAND-LENT

(Pontcharra-Le Grand Lemps)

 

 

Le Grand Lemps

 

 

J’attends le train pour le Grand Lemps – autant dire, le temps converti en tempo, lento, lento, avec aussi l’idée d’une certaine solennité, de quelque chose d’ample et de grave dans cette lenteur qui semble comme lestée par le poids des ans qui assagit, dit-on.

J’attends le train pour le Grand Lemps. Je suis assis sur le goudron brûlant, au bord de ce quai blanc que traverse une très grosse femme qui tire par la main une toute petite fille qui marche à peine, s’accroche à elle – et il se dégage de cette présence massive de la femme quelque chose d'étouffant, d'inquiétant, tant sa mine peu amène et son allure évoquent l’ogresse (mais c’est naturellement pure affabulation, car l’instant d’après la fillette saute sur le genou gigantesque de sa mère qui s'est finalement assise sur un banc et dont le visage, que l'effort de la marche au soleil avait durci, se détend, se fait aimant).

J’attends le train qui, dans cinq minutes à peine arrivera et m’emportera vers le Grand Lemps, lui continuant jusqu’à sa destination ultime de St-André-le-Gaz.

Deux jeunes skateurs aux cheveux ondoyants, ainsi qu'un TGV, passent et déplacent l’air qui retombe aussitôt.

Lento, lento.

Sur le quai d’en face une femme affolée demande où l’on peut prendre des billets de train, et comme les quelques passagers qui attendent le Grenoble-Chambéry lui indiquent le quai où j’attends, elle reste interdite, car traverser signifierait renoncer à prendre le train qui est déjà annoncé, et ne pas traverser serait prendre le risque de l’amende ; elle disparaît finalement dans l’escalier, puis reparaît en claudiquant un peu sur le quai A, en quête du distributeur de billets, au moment où apparaissent son train et le mien.

Je suis assis dans le train qui m’emporte vers le Grand Lemps, dont la voix robotique du haut-parleur m’apprend qu’il ne se prononce pas comme « temps » mais plutôt (c’est ce que je comprends sur le moment) quelque chose comme « lèmpse », et c’est peu dire que je suis déçu, tant me convenait cette assonance en « an » et tout le réseau de significations qu’elle engendrait et que brise cette finale triplement consonantique qui ne suggère plus qu’une sorte d’interpellation à peine polie, hep ! psss !, à la façon de Maude alpaguant Harold dans l’église lors de leur première rencontre – mais il n’y a ni Maude, ni Harold, ni personne à interpeller ou qui pourrait m'interpeller dans ce compartiment désert aux sièges ornés de tissu violet, couleur de demi-deuil.

Ainsi je remonte une fois de plus la Vallée du Grésivaudan, ayant cédé aux sirènes de la Musique (car je m'en vais quérir un Saxophone soprano qui me plaisait), seules sans doute assez sonores pour me pousser à partir ainsi dans l’air moite alors que j’avais le choix, que j’aurais pu rester au frais dans ma Cave à dormir.

Voici Brignoud : un escalier pour aller se perdre parmi les frondaisons, une pancarte en blanc sur bleu, de rares nuages dans le ciel trop  bleu, et ce nom vite effacé parce que le train s’arrête à peine, happé par l’espace, appelé, interpellé si on veut par la nécessité de rejoindre sa destination quelque part au-delà du Vercors.

Lancey – relancé –, danger. Une femme créole monte et s’assoit, dont je ne vois que les cheveux crépus, le bandeau noir, les yeux noirs qui se reflètent dans la vitre et ravivent aussitôt des images et des sensations de Guyane (à cause aussi de la chaleur, de l’air conditionné, des palissades le long du lotissement). Un planeur s’envole, traîné par un avion de l’aéroclub qu’on voit un peu plus loin. Quelque chose décidément de lourd plane dans l’air comme une fatigue, et si je fermais les yeux il est probable que je ne me réveillerais pas avant le terminus et ce serait fâcheux…

Grenoble Universités, Gières : je note le nom de chaque arrêt pour rester vigilant, ne pas dormir, ne pas dormir, ne pas rater l’arrêt – une heure encore – et je prends chaque fois une photographie du quai à l’aide du petit appareil que j’ai emporté.

Champs en friche, tours en briques, barres grises, linge aux fenêtres, bouquets et béton, rideaux tirés face au soleil dans les appartements surchauffés, murs aveugles, puis le tapage de cette enseigne : TAILLAGE D’ENGRENAGES juste avant Échirolles, et je gage qu’on pourrait, avec ces rimes en « age », « sortir du paysage, du pays et de l’âge », changer d’aiguillage et faire sauter la chaîne des engrenages routiniers, dérailler, quitter la voie pour aller s’asseoir à deux pas de son âge, bien sage ou pas, auprès de ces jeunes gens qui pique-niquent en cercle à l’ombre du parc comme dans un tableau de Bonnard (qui est passé par Le Grand Lemps), ou prendre une chambre d’étudiant au-dessus du « Provence », à l’angle de cet immeuble à l’étrave de bateau…

Grenoble – la dame créole descend, une autre la remplace qui pianote sur son téléphone comme je griffonne sur mon antique carnet. « Le voyage n’était pas trop long ? Cow-boy narcoleptique, tu as tenu le coup, cette fois, sans t’endormir ? – Tout est passé très vite, j’ai bavassé sans cesse, ces lignes en attestent… »

Un groupe d’ouvriers en gilets jaunes siglés « SNCF » passe en procession le long de la voie, et je vois dans la besace de l’un d’entre-eux dépasser le pavillon d’un cuivre, trompette ou clairon.

Beaux plissements de la roche jaune clair, grimaces et mimiques du calcaire, on file maintenant vers le Vercors, et pas même le temps de lire les panneaux ni de soigner les mots car tout s’accélère, tout fuit, tout verdit, tout jaunit, tout mugit quand passe en sens inverse un train, tout s’agrandit enfin et ma curiosité aussi grandit parce que je connais peu cette partie de la ligne.

La dame au portable cependant téléphone pour rendre compte des visites du jour. « La cuisine est un peu ringarde, ce n’est pas le luxe comme chez vous », mais au moins les filles seront-elles tout près de Champollion (où j’aurais pu aller, naguère – mais ce fut le Parc à Lyon – et ce serait alors une toute autre mémoire qu’animeraient ces mots). Demain il y aura encore d’autres visites, et l’on se dit qu’on a connu cela, qu’on le connaîtra bientôt à nouveau, tout bientôt, bien trop vite, pas le temps de marquer l’arrêt de Voreppe où la dame descend que le train file encore à travers un tunnel, les collines, une grange, un château d’eau, une usine bleue, un silo vert, des containers jaunes et je n’ai pas le temps non plus d'en dire davantage que voici Moirans, nos mémoires nos moires, « faites attention au train » – et une jeune fille enfin s’assoit à la place qu’occupait la dame aux appartements cependant qu’un taon, un gros taon qui est monté en même temps qu’elle sans le vouloir (l’ayant peut-être prise pour une fleur ?) se trouve prisonnier et bourdonne maintenant contre la vitre qui ne s’ouvrira pas, bourdonne devant l’écriteau trompeur qu’il ne peut pas lire mais qui dit : « sortie de secours »  et, tu parles, c’est sans issue, ça ne s’arrête jamais et vite, toujours trop vite, file, file, file, file, boogie fou…

Ce n’est toutefois pas une raison pour dédaigner ces étendues vert pomme, la gare de Voiron en rose sur fond turquoise, les clochers de l’église, la paix en gare de Réaumont où personne ne monte ni ne descend, les bouquets de violettes qui tremblent entre les rails, les champs de blé mûr, le viaduc, la vie qui va et vient avec tous ses vertiges ; ce n’est pas une raison surtout pour rater l’arrêt du Grand Lemps, dont j’apprends finalement qu’il se prononce « lince », comme dans « mince » ou comme un « lynx » sans « k », plus étroit, quasi oxymorique – mais il est trop tard pour explorer cette nouvelle piste sonore, et je laisse le train continuer tout seul.

 

5 juillet 2017