SANS DISTRACTION

(Chambéry-Lyon)

 

En train Chambéry Lyon

 

Ce goût, ou ce dégoût, ou cette fatalité du départ qui fait qu’on se lève bien trop tôt après une mauvaise nuit, qu’on se retrouve sur un quai de gare, les yeux plissés face au soleil dont les verres fumés ne filtrent pas assez les rayons obliques, à piétiner parmi une foule d’inconnus hébétés ou bizarrement bavards, et que bientôt on se livre à cette gymnastique toujours un peu ridicule qui consiste à se tenir en équilibre sur la pointe des pieds, le dos arqué, les bras levés, pour tenter de hisser la valise trop lourde, puis le sac à dos dont les bretelles gênent, jusqu’aux barres métalliques du porte-bagages toujours trop étroit, avant de se laisser enfin aller au soulagement d’être bien assis, côté fenêtre, comme il convient, et emporté bientôt par la puissance mécanique et la curiosité qu’on éprouve encore pour les choses, pour les gens et tout ce que le hasard ferroviaire offre chaque fois ; ce goût, cette nécessité, cette excitation du départ qui font fi de la tristesse et des atermoiements ordinaires de la vie une fois de plus m’étonnent, et m’étonne l’idée d’être là, d’être moi plutôt qu’un autre – plutôt que cet autre, par exemple, ce jeune homme assis contre la fenêtre d’en face, qui lit avec une attention soutenue un livre de Tolkien que je ne connais pas, et qui pourrait être l’un de mes fils plus tard, ou moi-même du temps où j’étais étudiant et empruntais presque chaque semaine cette même ligne (avec, il est vrai, d’autres livres dans ma besace) pour rentrer chez mes parents ou regagner le petit appartement lyonnais. La fatigue, le départ émoussent la conscience qu’on a de son identité – en cela entraînement parfait et sans douleur au grand départ, à l’ultime dissolution qui est, faut-il le rappeler, notre destination finale.

Encore à l’arrêt le train gronde et vibre. Une femme s’endort sur sa revue de psychologie. Un bébé hurle, quelqu’un parle italien, le soleil qui vient d’émerger à l’horizon de la voie B inonde le compartiment, et le jeune homme à l’instant du départ lève les yeux de son livre pour regarder, avec une gravité qu’induit peut-être le voyage en solo, le quai où personne ne lui fait signe ; puis il replonge dans son livre.

Me voici à l’envers, je veux dire : dans le sens contraire de la marche, et regardant donc s’éloigner la combe, les Bauges, l’Épine – regardant le passé. Une dame déjà âgée, très élégante, vêtue d’un tailleur violet comme la couverture de mon carnet, a fait mine de s’asseoir sur le siège resté vide à ma droite côté couloir, puis s’est ravisée car, a-t-elle dit comme pour s’excuser d’une éventuelle impolitesse, « je préfère être dans le sens de la marche ». Je suppose qu’aller ainsi à l’envers peut désorienter et provoquer un certain malaise. On ne peut plus voir venir, des défenses inconscientes en nous s’enclenchent contre ce mouvement ressenti comme dangereux, contre-nature, qui laisse peut-être pressentir l’accident. Jacques Réda, néanmoins, préconise de voyager ainsi – lui qu’on ne peut guère soupçonner de passéisme – et j’apprécie pour ma part le regard à la fois paisible, prolongé et en même temps décalé, inhabituel et donc potentiellement poétique que permet cette position justifiée seulement par le fait que les trains circulent dans les deux sens sur les voies, mais qui peut devenir une chance.

En gare de Lépin-le-Lac, des jeunes gens avec vélo et sacs au dos s’en vont en escapade. Une fleur d’hortensia laissée sur un banc désert semble un hommage funèbre. À ma droite le jeune homme range son livre et s’empare d’un vieux téléphone bleu qu’il consulte en baillant.

Murmures. Paroles en italien. Babillements. Deux dames qui ne se connaissaient pas se confient, parlent comme de vieilles amies – on ne les entend qu’aux rares arrêts du train ou quand il ralentit. Assis ainsi dans ce train on se reprend à rêver à d’autres vies, d’autres intersections, comme dans le film de Resnais : ou bien ? On sent que frémissent discrètement tous ces possibles qu’on ne suivra jamais qu’en songe et, à mesure que le soleil s’impose et que le paysage d’été se rallume, ce sont aussi de vieux rêves de vacances, de liberté et de voyages qui se raniment.

Mais oui, c’est un nouveau départ. Ma mère est morte depuis trois ans et un jour, et j’inaugure un tout nouveau carnet d’un beau violet de demi-deuil : ainsi, jeune homme, après avoir revêtu de noir toute mon adolescence, étais-je peu à peu revenu à la couleur en passant par le violet, puis le bleu clair pareil à celui de ce ciel d’été matinal, puis le vert guyanais qui est à peu de choses près celui de ce paysage forestier qu’on traverse à présent, et le bordeaux du renoncement enfin et des passions éteintes, et toutes les couleurs.

Le jeune homme a rangé son portable et reste, bras croisés, à regarder le paysage, à s’y perdre même semble-t-il car ses yeux parfois s’abaissent vers cette partie de la vitre où la vitesse et la proximité des bas-côtés ne permettent plus de rien distinguer de précis ; puis il bascule la tête en arrière, regarde le plafond du train, retourne à la contemplation du ciel et de la succession lassante des lotissements, revient au vague des reflets, des souvenirs, des rêves, des attentes, des espoirs – il est en âge de légitimement en nourrir –, offrant ainsi au quidam quadragénaire et lunetté de noir qui, du côté opposé, écrit sur son carnet violet, un double idéal ou le deuxième reflet d’une projection littéraire.

Dans l’étroit couloir central s’avance un autre homme, encore jeune, chemise kaki à carreaux et cheveux blonds, mais qui marche avec une lenteur anormale, curieusement courbé avec les deux bras en avant comme s’il devait s’appuyer sur un déambulateur que, pour l’instant, les sièges me cachent ; quand il arrive à ma hauteur je découvre, entre ses bras tendus, une toute petite fille qui fait ses premiers pas, agrippée aux mains de son papa, et cette image mécaniquement me ramène en arrière, aux enfants que je n’ai pas perdus puisque, dieu merci, ils n’ont fait que grandir, mais que j’ai perdus quand même, à l’enfance perdue, qui perdure, ainsi qu’à cette grande douleur devant le temps perdu que m’avait révélée naguère, à l’âge de quatorze ans, tel départ en gare de Chambéry, lorsque les silhouettes s’éloignant de mes parents m’avaient fait comprendre, avec une cruauté qui n’a depuis fait que s’accroître, l’inéluctabilité de leur mort, de notre mort à tous, de la disparition de tout (même la Bettencourt avec ses milliards, poussière, même toi, même moi) – et depuis je renâcle au mouvement, déteste les départs, vomit toute séparation et me nourrit néanmoins de ces refus, tentant par divers moyens principalement littéraires d’en faire des consentements, sans beaucoup avancer je le crains mais faisant au moins avancer, à l’instar du temps et du train, la pointe de mon feutre sur les pages du carnet.

À Bourgoin-Jallieu passent quatre jeunes filles qui font claquer leurs talons le long de l’allée centrale, dans un sens puis dans l’autre, laissant flotter derrières elles des vapeurs de parfums forts et tout un wagon de passagers indifférents qui s’endorment, lassés par ce voyage sans histoire et sans attention qui n’est qu’un simple déplacement – et l’on recommencera à vivre quand on sera arrivé.

Nous voici cependant dans les plaines : plaines jaunes, meules bien roulées, blés coupés ; plaines vertes des maïs ; et puis, parkings démesurés et déserts, terres stériles, marais asséchés des zones industrielles et commerciales, pays sans apprêts devant lequel on est tenté de tirer le rideau, que les vitres sales de toute façon enlaidissent encore, mais que la vitesse embellit quand elle en retend les lignes comme pour un lifting et refait les couleurs en de neuves compositions abstraites que l’on apprécie tout particulièrement lorsque les talus se rapprochent et que l’on ne voit plus rien, dans le rectangle des fenêtres, que des traits de verts variés au premier plan desquels se détachent les visages fragmentés, tremblés et évanescents des passagers.

Désert. Mine de gravier. Château d’eau sans poissons, train de marchandises sans pieds et silo sans visage. Petit Mexique sans cactus. Terre ouverte, monticules, chantier. Le jeune homme contemplatif regarde tout cela, décidément pas plus captif de l’écran du portable que du livre de Tolkien, curieux peut-être, ou acceptant l’ennui, le désœuvrement, la banalité d’un trajet ordinaire, baillant parfois paisiblement comme le fait le chat quand il ne chasse ni ne dort, quand il reste couché en rectangle sur la balustrade de la terrasse et qu’on se demande en vain ce qu’il peut bien trouver à regarder.

Je ne regarde rien.

Juste ce qui vient, ce qui est venu, ce qui passe (puisque je vais à l’envers) : les usines, les faubourgs de la grande ville, la fin qui vient vite.

Je n’ai besoin d’aucune distraction.

 

15 juillet 2017