FIN DE LIMITATION DE VITESSE

(Lyon-Paris)

 

En train Lyon Paris

 

Sur le quai où se presse la foule qui attend le TGV de Nantes une mère accompagne ses deux très grands et très maigres fils adolescents qui, comme s’ils n’étaient pas assez maigres, portent l’un et l’autre des jeans si étroits qu’on les croirait juchés sur des échasses, ou deux maigres pattes de faucheux et qui, comme s’ils n’étaient pas assez grands, se perchent sur une balustrade d’où ils devisent avec la tête inclinée vers le bas comme deux grands vautours. Un quidam très gras, comme s’il n’était pas assez gras, dévore à belles dents un sandwich monumental dont la moitié pourrait nourrir pendant plusieurs jours le mendiant famélique croisé auparavant. Comme si la vie n’était pas assez courte, assez évanescente, une femme fume et forme sur le quai un assez beau nuage. Et moi, comme si je n’étais pas déjà assez bavard et comme si la masse des textes accumulés pour rien n’était pas déjà déraisonnable, je trace encore ces lignes.

Voici cependant que le train longe à vitesse réduite le Parc de la Tête d’Or, avec ses souvenirs en pagaille de promenades, de roses en mai ou de pique-nique sur l’Île – toutes les bribes de cette histoire qu’une parole habituée au mensonge pourra réinventer, sans doute, pour la dire bancale et vouée à l’échec, mais qui fut si belle qu’on préfère maintenant en tenir à distance les images, regardant de haut, se détournant même des grandes serres qui furent prélude au grand voyage, attendant que ça passe.

Dans ce TGV-là on n’entend aucun bruit, nulle conversation. Les écrans luisent, les écouteurs grésillent à peine. À ma gauche mon voisin est plongé dans la lecture d’un énorme dossier qui traite, si je ne m’abuse, de la transplantation d’organes. À ma droite s’éloignent les montagnes, défilent les lignes des maïs, les tournesols qui vous tournent le dos, les champs de blé brûlés, les nuages ovales, le ciel opaque où s’efface une demi-lune tremblotante.

La vitesse déjà excessive du train m’inquiète comme le fait l’avion au moment si terrible du décollage. On ne maîtrise rien. On fait un pas de plus – on avance à vitesse forcée – sur le chemin de la dépossession. Dans la même minute on embrasse, on ramasse, des images de vaches et de cimetières, de fermes et de routes, de champs, de barrières, de pylônes, de lacs, de cygnes, de cyprès. On s’éloigne. Sans doute est-ce à cause de la vitesse, des prés abstraits, des plaines, que chacun se tait, se détourne. À voix basse mais sifflante une toute jeune fille cependant s’indigne de ce que le garçon assis à côté d’elle – et qui proteste en vain, pas du tout écouté – la dise « intolérante ». À perte de vignes l’engin mécanisé pulvérise ses poisons. À perte de paysage le soleil projette ses bienfaits, ses brûlures, ses ombres. Vus de haut les veaux évoquent de blancs rosés plantés en rond dans l’herbe verte, ô la belle cueillette.

Une corneille sur une meule.

Tous les nuages qui se rejoignent, le ciel qui s’assombrit.

Une chapelle en ruines, fréquentée sans doute seulement par les fouines et les chouettes.

Des caravanes, des vaches blanches, des meules empaquetées dans du plastique noir, une façade en réfection, et mon portrait dans la glace.

Deux poulains parmi les fleurs, des fermes dorées, des prés ras, des bosquets, une mare ronde où poussent des roseaux, un canal, des cours d’eau, un faucon crécerelle en vol du Saint-Esprit, mille sentiers où l’on n’ira jamais, un clocher, une forêt, le regard qui se brouille et mon portrait dans la glace.

Naturellement je me souviens de certaines escapades normandes, à cause de ces prés, de ce chemin, de ces poulains. Les nuages se resserrent à nouveau, le ciel blanchit et je m’égare dans l’illusion de quelque nouveau départ, d’un renouveau, d’une autre vie qui s’ouvrirait ici, maintenant, à mon insu. Je voudrais faire de ce voyage – de ces lignes – la première impulsion vers une vision vraiment neuve, plus vive, moins entravée, sans entraves même.

Sans doute est-ce toujours cette sorte de rêves qui pousse les vacanciers dans les trains, sur les routes, et sans doute nous égarons-nous tous peu ou prou.

Au bout de l’aiguillage, quelle « modification » ?

Une longue route droite et jaune coupe en deux un champ jaune, sur laquelle aucune voiture ne roule. On voit, au premier plan, en noir et blanc, le soixante-dix barré d’un panneau de fin de limitation de vitesse, et ce panneau me touche bizarrement – peut-être parce que ce signe familier déplacé dans un paysage trop épuré qui en devient hostile, où l’on ne pourrait en tout cas trouver aucun plaisir à s’attarder, dit la possibilité d’un changement de rythme, d’une accélération, d’un dépassement des clôtures, des peurs, des limites.

Puisque le train va plus vite, puisque la vie va si vite dont la force centrifuge me propulse vers l’extérieur du cercle au risque de verser, il faut – je veux, je voudrais, j’aurais voulu – apprendre à changer de rythme, apprendre l’anacrose, le swing ou la polyrythmie afro-jazz, apprendre aussi à étreindre plus large, s’élargir, reprendre sinon de la hauteur au moins de l’envergure.

Voici ainsi ce que suggèrent le panneau, les étendues vert-jaune, le ciel changeant mais sans obstacles, et la vitesse à laquelle on finit par s’habituer un peu et qui grise, alors.

Et ce que disent ces fermes isolées, ces ruines éparses, ces lignes blanches ou le lent ballet des élégantes éoliennes ? – L’étreinte quand même, plus humble, plus étroite, l’amour inentamé, inentamable, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, malgré l’éloignement indubitable le rapprochement final, post-mortem, au fond du paysage où les parallèles, dit-on, se rejoignent.

 

15 juillet 2017