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LES VOILES

(Massy TGV-Poitiers)

 

En train les voiles

 

La gare de Massy-TGV n’est pas une gare mais un tunnel, dans lequel on s’attend à voir surgir les wagons du R.E.R. mais en aucun cas un T.G.V. On marche un moment jusqu’à la lumière pour se préparer à monter dans la voiture d’arrière de ce train interminable dont l’habituelle voix robotique annonce l’arrivée. Le tunnel, cependant, joue un tour à la voix désincarnée dont les syllabes se trouvent de haut-parleur en haut-parleur décalée, déformée, répercutée sur les parois du tunnel en une infernale cacophonie de pythie détraquée, et l’on embarque sous les huées.

Parmi les infimes anicroches que réservent les si paisibles voyages en train – retards, panne de chauffage ou de climatisation, passagers indélicats aux portables tonitruants, etc. – en voici deux qui me déçoivent.

D’abord, entrer dans un T.G.V. qui vient d’assez loin (en l’occurrence, Strasbourg), qui continue plus loin (Bordeaux), qui est déjà plein de vacanciers et qui ne laisse plus la moindre place pour caser un saxophone alto ; je le glisse finalement sous le fauteuil étroit, ce qui me permet de voyager au plus près de lui.

Ensuite, c’est nettement plus fâcheux : devoir partager une fenêtre avec un voisin qui, avec une certaine autorité, baisse le store (il est vrai que le soleil est violent). Le remonter serait indélicat, mais me voici privé du paysage de cette ligne que je ne connais pas.

Je me rabats sur les vitres d’en face – éoliennes et champs jaunes, éoliennes et champs jaunes – puis sur le spectacle de la vie des gens. Un petit garçon juché sur son siège et tourné vers l’arrière parle très fort, d’une voix stridente, dans une langue que je ne reconnais pas – soit qu’il la parle mal, soit qu’elle soit tout à fait exotique, soit (je penche pour cette dernière solution) qu’il l’invente à mesure. Au moment où j’allais me réjouir de ce que ma voisine de gauche soit en train de lire un livre, la voici qui le délaisse au profit d’un de ces téléphones portables dont je n’ai pas dit avec assez de véhémence tout le mal qu’il faudrait : destructeurs des forêts congolaises, pourvoyeurs de misère et de guerre à cause du coltan, catastrophes écologiques, massacreurs de cervelles, ils sont utiles, je sais bien – et c’est le piège – utiles aux hommes déboussolés, utiles aussi aux migrants, aux réfugiés, aux pauvres gens qui, en ce moment, errent de barbelés en barbelés pendant que je suis là bien assis sur mon siège, mais ce sont d’abord et avant tout des armes abominables parce que, voyez-vous, des femmes s’en servent dans la maison pour tromper, pour trahir, pour bafouer des maris irréprochables qui se croyaient, pauvres fous, bien à l’abri du mal, et elles parlent, elles parlent avec leurs amants qu’il n’est même plus nécessaire de cacher dans le placard, qu’elles glissent dans leur chevet sitôt que revient le mari et ça, vraiment, cela seulement, « c’est de l’horreur, c’est de l’assassinat » (comme le chantait Norge).

Passons.

La femme, dieu merci, a rangé le machin et ressorti le livre, cependant que l’enfant cesse ses criailleries, rivé au bel écran interactif que lui a refourgué sa mère…

Soudain je m’avise de ce que ce paysage qui défile à ma droite dans le sens contraire de la marche et qui semble voilé de gris comme pour quelque spectacle de marionnettes, n’est pas sans intérêt, et même, en vérité, semble plus mystérieux, plus abstrait, moins uniforme que celui que je peux voir sans filtre sur les vitres d’en face. D’être ainsi cachées les formes y prennent une dimension quasiment érotiques, propices en tout cas à toutes les projections. À la place de la litanie navrante des monocultures on peut voir les lignes d’un corps nu, un lac interminable, ou un désert de sel semblable à celui que je me souviens avoir traversé de nuit, autrefois, en Tunisie, il y a vingt ans de cela pour rejoindre le Grand Erg Oriental (en ce voyage qui aurait dû sceller à jamais le mariage aujourd’hui descellé) – et c’était un spectacle fascinant. Les silhouettes des arbres rappellent les forêts que l’on voit à la lueur des phares quand, enfant, on s’endort sur la banquette arrière, et l’on se dit qu’on est encore cet enfant qui s’endort, seul et triste, et que le voyage est bien long. Les bosquets naturellement sont des rochers, des récifs, les champs deviennent vase, une baie à marée basse, et le ciel où le blanc grisonnant et le bleu violet se trouvent trop violemment séparés, semble faux, filandreux, irréel, traversé de méduses, de fantômes – on ne peut pas y croire.

Le maillage serré du store cependant s’impose, on ne voit plus que ses points noirs et les dix-mille points brillants qu’il tient captifs, cela donne la nausée et je ferme les yeux en même temps que le train ralentit.

L’enfant, qui s’est détourné de l’écran, soudain éclate d’un grand rire cristallin, d’un rire vraiment touchant, et se serre dans les bras de sa mère en un accès de tendresse heureuse qui attendrirait une pierre et laisse penser qu’il n’y a que dans l’enfance que le bonheur est possible ; puis les larmes et les cris succèdent au rire sans qu’on puisse savoir la cause d’un si grand chagrin (celui-là, par contre, pas réservé à l’enfance), ni de la si grande joie qui l’avait précédé.

Silence, froissements.

Un tunnel, des éclairs blancs en bas de la vitre noire – on ne voit rien du paysage.

Soleil lunaire derrière le store, pays de cendres, toits sombres, arrêt en pleine voie juste avant d’entrer en gare de Saint-Pierre-des-Corps (ces corps au pied ? des cors d’harmonie ? des corps d’infanterie, de pompiers ? des corps mourants ?). À voix haute un autre enfant prononce : « Les requins sont-ils dangereux ? », cependant que passent les ailerons tranchants des toits de la gare et des hangars attenants, derrière le store toujours baissé.

On file vers Poitiers.

Une odeur de café et de goudron fumé.

Meules alignées, meules dispersées.

Crépuscule de quinze heures…

 

TGV Massy-Poitiers, 16 juillet 2017