En train02

 

« Il ne saurait y avoir de beauté sans le mouvement qui m'en frustre et qui la défait. »

Patrick Drevet, La Micheline.

 

J'aime les trains, indubitablement – et j'aime plus que tout écrire lors des trajets en train. On ne fera jamais assez l'éloge de ce moyen de locomotion idéal qui permet de passer du dedans au dehors tout en s'attardant sur l'interface des vitres, offrant pour écrire une place stable et mouvante... On trouvera ici divers fragments ferroviaires, complétés au gré des envies et des trajets.

 

 


 

 

 

LA PROSE DU TRANSBELLEDONIEN

(Pontcharra-Lyon)

 

 

Le quai la voie

            

 

Sept heures. Mars miroite dans les mares sombres de la vallée et le train file à travers la combe qu’irise une fine vapeur de pollution mauve. Brume et cahots, bleu pastel du ciel opaque qu’un clocher s’obstine à montrer de la croix. Soudain le soleil perce franchement du côté de Belledonne, et la plume étincelle. Odeurs de tabac froid, de café, de goudron et de gare. C’est ainsi que l’on repart en voyage…

Une fois de plus on se tient là devant ce reflet pâlot de la vitre, avec dans la gorge un vieux nœud de tristesse qui, malgré le temps clair et la perspective d’une escapade pourtant désirée, tarde à se dénouer. Eh bien, vieille taupe, t’arracher à ton terrier t’est donc toujours si  pénible ? — On n’a pas idée de partir ainsi dans l’aube froide, comme appelé en urgence par dieu sait quel malheur, au chevet cette fois d’un vieux fleuve en fin de course...

Je connais par cœur cette inquiétude d’oiseau jeté hors de sa cage et soudain obligé de se tenir, comme n’importe quel animal sauvage, sur le qui-vive. Je ne vois plus là une marque de faiblesse ni de paresse mais plutôt une sorte de trac comparable à celui qu’endurent les acteurs avant d’entrer en scène (quelques-uns ignorent le trac, je sais, de même que nombre de vrais voyageurs n’éprouvent que de la joie quand il leur faut repartir, mais je n’ai pas leur assurance ni leur légèreté). Le rideau se lève, le train démarre et l’on se retrouve exposé. Le rapprochement avec le théâtre cependant ne me convainc qu’à moitié, car les chances d’entrer en rapport avec quelque chose de vrai me semblent plus fortes ici dans ce train, sans texte à débiter ni spectacle, ni spectateur, que sur une scène de théâtre — ou peut-être même que dans l’espace clos de la chambre où je travaille habituellement.

« Une fois franchi le seuil, ‘dehors’ survient sans rémission : un courant d’air chaud ou froid, une pesanteur parfois, une allure immobile qui surprend, une fragmentation affolée qui agresse — l’intériorité, volée à son seul trouble, des rêves pesants, des gestes somnambules, la rengaine du souci, va rebondir, elle est lancée, abandonnée sur un pan du monde. […]  Qu’il le veuille ou non, sauf s’il est trop occupé, enfoncé en lui-même, quelque chose va venir prendre [le marcheur, le voyageur], le surprendre… » (Jean-Christophe Bailly).

« L’intériorité » va être « abandonnée sur un pan du monde » : ces paroles de Jean-Christophe Bailly sont celles d’un écrivain du dehors (urbain, en l’occurrence, mais peu importe) qui sait ce que la promenade, en brisant la chaîne des « gestes somnambules », apporte presque toujours d’étonnement, d’élargissement, d’ouverture provisoire ; qui sait aussi que le visible n’apparaît que pour autant qu’il est regardé, éprouvé, questionné et finalement exprimé, sans quoi ces lieux où nous passons restent terrae quasi incognitae, territoires vacants pris dans le flou de la distraction ordinaire, les limbes de l’à peine vu et du mal nommé, les cendres d’un monde mort.

 Au seuil de cette petite fugue ferroviaire, je voudrais dire ce rêve que j’ai d’une grande carte presque blanche qui ferait apparaître en filigrane le Rhône avec tous ses affluents (y compris le tout petit ruisseau qui coule près de mon village), et où seraient peu à peu dessinés, en pointillés plus sombres, les seuls chemins, les seules routes, les seuls lieux qui auraient été réellement vécus, parcourus et de quelque manière que ce soit (notes, poèmes, images, chants ou signaux de fumée…) exprimés. Même avec la participation de cohortes d’arpenteurs, ce serait naturellement un travail impossible à « terminer » et, à l’instar des cairns élaborés par des randonneurs anonymes ou de ces comptages d’oiseaux auxquels les ornithologues se livrent chaque année, toujours à recommencer. Cette manière de baliser notre territoire serait néanmoins, je crois, une belle façon d’affiner le rapport que nous entretenons avec lui.

L’itinéraire d’aujourd’hui s’inscrit modestement sur cette carte : quelques pointillés zigzagant de Pontcharra à Chambéry puis de Chambéry à Lyon.

 

Cela étant écrit, l’inquiétude commence à laisser place à l’abandon — car déjà la multitude des images entrevues se superposent au reflet de la vitre, et peu à peu le remplacent.

Place, donc, à ces images qu’on ne peut qu’à peine retenir (comme celle de la Vierge dorée de l’église de Myans qui, idéalement tournée vers le levant en hauteur, a été pendant quelques secondes dans le creux sombre du village et du col une sorte de flambeau vite soufflé), mais qu’on suit de la plume autant que de l’œil, parce qu’on n’a pas trouvé mieux pour traverser avec vigilance le petit peu de temps, le petit bout d’espace qui nous sont prêtés.

Place aux images.

 

*

 

Remontant la vallée du Grésivaudan on traverse la vaste béance du sillon alpin qui relie Genève à Grenoble en passant par Annecy et Chambéry, et d’où l’on prend conscience de l’ampleur des massifs alpins et pré-alpins comme on pourrait le faire depuis l’un de leurs sommets. Cette aire d’envol pour migrateurs montagnards, la voici aujourd’hui soumise à un développement industriel et urbanistique accéléré, et devenue slogan publicitaire pour aménageur-recouvreur d’espace — mais qu’importe : on n’en jette pas moins vers les Bauges, la Chartreuse, Belledonne et l’Épine un regard plein de reconnaissance.

Bientôt le paysage se resserre et s’enfonce. À l’approche de Chambéry (qu’une étymologie controversée rapproche du patois chambero, l’écrevisse, qui devait autrefois pulluler dans cette cuvette marécageuse), le train ralentit et frôle de hauts immeubles maculés de tags et de crasse (on imagine la vibration des vitres à chaque passage). Un vieillard planté derrière le carreau voilé de sa fenêtre regarde depuis le rez-de-chaussée le passage du train : on dirait un fantôme, mais peut-être le train et ses passagers sont-ils aussi des fantômes à ses yeux. Entre la voie ferrée et la falaise sale des immeubles, cerné par les ordures, les carcasses de postes radio ou de téléviseurs jetés là, les débris d’objets électro-ménagers indéfinissables, l’agression des graffitis (et l’on pense avec effroi aux risques encourus par ces jeunes errants pour venir tracer là, en pleine nuit sans doute, ces signes absurdes destinés à quel rite, quel marquage territorial, quels lecteurs ?), dessinant un tout petit rectangle bien propre dans cette mince bande de terre poussiéreuse et sans lumière, quelqu’un a réussi à s’aménager un jardin. C’est vraiment un tout petit enclos qui jouxte la fenêtre la plus basse, un minuscule potager d’enfant avec un arrosoir, des tuteurs pour d’improbables tomates, l’esquisse d’une allée… On garde en tête cette image comme l’éclat du soleil vu du fond d’une grotte.

À l’intérieur du train un couple déjà âgé accompagne ses trois petits-enfants ; l’homme, l’air un peu lointain, empâté, attentif, prononce avec l’accent du midi : « On le fera dans l’autre train, le rami — là, regardez donc le paysage ».

Au fond du paysage (qu’on regarde donc), la silhouette blanche du Nivolet (pareille à celle qui occupait naguère le cadre de ma fenêtre à Chambéry-le-Haut, mais plus distante et bientôt effacée par les monts, les arbres, les talus, les bâtiments), la silhouette du Nivolet apparaît, disparaît, réapparaît, s’éloigne lentement. L’un des enfants s’exclame : « Au revoir Chambéry ! » (et ce n’est pas du tout une manière de faire parler, après coup, l’enfant qu’on a été, mais le strict compte rendu de ce qu’a dit cet enfant inconnu).

Le train cependant traverse la brume, long couloir clair et précis encadré de part et d’autre par de larges bandes de blanc flou rayées de spectres d’arbres, tout ce brouillard qui baigne ordinairement la cuvette du lac d’Aiguebelette et l’avant-pays savoyard le matin. Rideaux verts, plafond vert arrondi, petites lueurs allumées des liseuses, quiétude débonnaire ou distante des passagers embarqués dans ce même mouvement — tout cela n’est pas moins étrange ni moins théâtral, au fond, que le tableau de Hopper « Compartiment 3, voiture 293 » (dans lequel une jeune femme perdue dans un décor vert, qui est sans doute décor de cinéma tant l’éclairage paraît peu naturel, regarde machinalement une revue sans voir ce que le spectateur voit : que ses cheveux et sa peau ont la même couleur que le paysage extérieur qu’elle dédaigne — qu’elle est donc à son insu reliée à plus vaste qu’elle, et le spectateur avec elle…).

À mesure que le brouillard se dissipe apparaissent des saules pleureurs ébouriffés déjà couverts de jeunes feuilles vert-jaune, des pruniers en fleurs, des haies de forsythias jaunes de plus en plus éclatants, des champs, des prés, des lotissements, des chemins qu’on ne prendra pas mais vers lesquels on lance un regard ou une phrase comme Cendrars rêvait de jeter ses chaussures en direction des îles où il n’aborderait jamais.

Un canard vole au-dessus d’une rivière inconnue — juste avant l’arrêt de Pont-de-Beauvoisin, où personne ne monte ni ne descend et d’où le train repart vite. Déjà on a suffisamment vu de visages, de maisons pour ne plus être tout à fait certain de son propre visage, de sa propre maison. On pourrait aussi bien être quelqu’un d’autre ou habiter ailleurs, et le voyage nous ramène vers un certain anonymat. Dans l’alignement des arbres et l’éloignement de soi, dans le vol de la corneille noire, dans les balancements, les grondements, les tremblements du train se laisse pressentir quelque chose de neuf et d’ancien d’où émerge une disponibilité nouvelle. Le rythme intérieur alors se modifie, s’accélère, se calque sur le rythme extérieur.

Oublie-toi.

Laisse aller.

Laisse chanter ce qui doit chanter.

Laisse se taire ce qui doit être tu et se défaire ce qui doit se défaire.

Laisse faire le voyage.

Laisse aller. Laisse filer.

Laisse lire, laisse libres les mots lus : STOP – PUNK – CLAC – pictogramme d’une flèche vers la droite ou « signal automatique », arbres blancs, arbres roses, arbres nus et « risques de verglas » (ben voyons !). Et puis, tout un dortoir de corneilles parmi les peupliers (c’est juste avant d’entrer à Saint-André-le-Gaz). KNAUF sud-est, TRUK, langue barbare de l’industrie et fumées blanches dans le ciel blanc. Un père répète gravement à son fils, avec une sorte de dévotion bizarre : « Saint-André-le-Gaz » (le « gaz » en question ne désigne pas la station de recompression installée près d’ici, mais un gué, un passage au-dessus de la rivière de la Bourbre — un nom qui évoque la tourbe, la boue, le marais plus que la rivière, et l’on se dit qu’il faudra y revenir…).

Quel est ce très grand arbre au tronc large et aux jeunes fleurs presque roses ? L’arrêt du train « suite à des difficultés de circulation » me laisse entre mon ignorance (côté gauche) et une vieille maison aux volets roses avec vieux toit moussu (côté droit), cependant que les enfants ânonnent étrangement (ce doit être un jeu) des noms de dieux égyptiens; puis le train repart, et avec lui ce mouvement qui ne s’arrête pas et ne s’arrêtera pas même quand le train le fera, qui continuera aussi bien lorsque je n’y serai plus et que plus rien ne sera — soleil éclaté, Terre détruite sans plus d’habitants, plus de témoins, plus de paroles, et ces mots mêmes depuis longtemps perdus, papillons emportés par le grand tourbillon !

« Tissage, ourdissage de la Frette. »

« Dédicace aux ouvriers. »

« Prochain arrêt : La Tour du Pin » — l’enfant demande évidemment où est la Tour et où le Pin…

Trois camions blancs et leurs reflets.

Une odeur de pneus brûlés et de chimie.

Cet arbre rose de tout à l’heure, c’était évidemment un très grand magnolia au tout début de sa floraison (en voici un plus petit, aux fleurs épanouies).

Bourgoin-Jallieu, les bourgs traversés deviennent des villes…

Un goéland suicidaire qui fait du rase-motte au bord de l’autoroute ? — Juste un morceau de plastique agité par le souffle des véhicules.

Plusieurs centaines de camions sont alignés là : « société de transport »… et société malade, oui, malade de ces dix-mille camions quotidiens qui passent par ici...

Au milieu de toutes ces maisons carrées, une maison toute ronde !

Un camp de gitans, quelques chevaux, aux portes de la ville — mais la ville est partout et elle n’a plus de portes.

Une odeur de fumée âcre stagne, qui évoque le fer rouillé. « On arrive à Lyon ? » (demande encore le petit). « Non, on arrive dans le caca » (répond avec une certaine perspicacité olfactive son frère).

Saint-Quentin Fallavier.

« À chacun son train-train quotidien » décrète un peu futilement le graffiti en grandes lettres blanches écrites en direction de la voie ferrée.

Sirène du train croisé.

Et puis, voici Lyon, voici le Rhône, et ce tableau urbain du temps des catastrophes, d’un gris éblouissant : « Asphyxie printanière »…

 

Pontcharra-Lyon, mars 2014

 


 

 

 

NOTES DU PAYS BLESSÉ

(Pontcharra-Dijon)

  

TER

  

Doigts engourdis, cliquetis, tremblements. À sept heures en hiver le train invite à l'introspection : d’abord, parce que le miroir de la vitre ne laisse rien voir d'autre que quelques fauteuils vides et les lueurs des réverbères mêlées à mon reflet ; ensuite parce que je parcours une ligne familière empruntée autrefois à l'âge de quatorze ou quinze ans (tout au moins pour ce qui est de la portion qui va de Montmélian à Chambéry), que je suis seul et que je n’ai rien d'autre à faire que de songer.

Songer aux songes. Dans un rêve fait cette nuit je voyageais dans un très beau train qui traversait, en plein jour, un paysage lumineux, coloré, méditerranéen, très doux — je revois des collines roses, des pins parasols, de petits villages aux fenêtres rouges et aux portes bariolées. Mon double adolescent était sorti de la fenêtre et familièrement m'interpellait, me demandant mon âge. « Dans ma tête ou sur la carte ? » lui répondais-je (ou bien, comme Catherine Ribeiro, « j'ai l'âge que j'ai… je n'arrive pas à vieillir en dedans…»). « L'âge est fluctuant. Maintenant, je te parle et j'ai ton âge, tu vois — treize ou quatorze ans, n’est-ce pas ? Mais en fait, j'ai l'âge d'avoir déjà perdu tous mes grands-parents et ma mère, et c'est cela qui compte ou permet de compter, car on vieillit avec nos morts, à mesure qu'on se trouve de plus en plus entouré d’ombres, et j'imagine qu'en sortant du camp les rescapés d'Auschwitz, même jeunes, devaient se sentir terriblement vieux. Bref. Quel âge tu me donnes ? » (ceci dit avec une coquetterie de vieille dame). « Je ne sais pas. Je te donne trente ans. Tu as plus ? Tu as moins ? — Tu es gentil. Nous dirons donc trente ans : c'est peut-être, ou ce peut être, l'âge où le compteur s'arrête, où l'on s'arrête de vieillir en dedans. On parle d'autre chose ? »

Nous devisions alors paisiblement à propos des trains, de l'écriture, de la musique — bref, de tout le train-train habituel de ma vie éveillée, mais toute cette scène nimbée dans la lumière d'un voyage onirique à la frontière du temps.

 

*

 

Déjà le voyage s'arrête. Il a suffi d'un arrêt prolongé à l'entrée de Chambéry pour que je me retrouve dans cette position un peu ridicule de celui qui regarde partir son train.

« La correspondance pour Lyon ?

— C'était elle. Prochain train dans une heure. »

Dans la salle d'attente trois Africains assez chiquement vêtus parlent une langue que je n'identifie pas (âpre, vibrante, sonore comme un italien râpeux), mais que j'écoute avec plus de plaisir que cette psychologue à l'accent du Nord en route pour les thermes d'Aix et qui explique à la cantonade que « les attentats, c'est la faute des politiques », parce qu'eux « sont à l'abri mais nous, en danger » (ce qu'un quidam plus raisonnable met en doute).

Le train suivant est moins beau, moins cossu, tout vieux et maculé de tags. Le jour s'est levé, il y a plus à voir et donc mieux à faire que de s'abîmer dans des rêves : toutes ces silhouettes sur les quais, tous ces visages à scruter. Une dame noire, visiblement épuisée, a posé son coude sur un banc et se tient le front comme on le fait quand on a une forte migraine. Portable orange à la main, une vieille femme tire compulsivement sur sa cigarette. La jeune femme voilée, elle, peine à escalader les hautes marches du train avec sa petite fille et son bébé dans la poussette, jusqu'à ce qu'un passager lui vienne en aide. Les deux petits maintenant mangent du chocolat (le cadet s'en barbouille avec application), dont on sent l'odeur flotter à travers le wagon.

Odeur d'enfance. Babillages. Il est bon d'être dans ce train où je ne devrais pas être, en retard, sans souci du retard puisque quand même en partance, mais occupant une place qui ne m'a pas été attribuée et dont je puis à tout moment être délogé, un peu plus exposé donc que d'ordinaire au hasard, aux aléas très relatifs du voyage ferroviaire.

Le train qui passe efface toutes les silhouettes du quai. Mégots écrasés. La liste des départs défile. D'autres silhouettes passent, puis un pigeon.

« Maman, j'veux dessiner ! »

 

*

 

Le train s'est élancé en vibrant. Mon voisin de gauche — « c'est bien le train de Lyon ? » —, pantalon rouge brique, cheveux frisés grisonnants, une allure de lettré, s'empare d'un livre de Souleymane Bachir (un philosophe sénégalais si j'en crois la quatrième de couverture que je regarde sans trop de discrétion) cependant que disparaît la rotonde de la gare de Chambéry.

Paysage tout gris, givre et brouillard, fumée, et les Bauges encore saupoudrées de neige. Petite banlieue pavillonnaire où l'on dort encore. Graffitis sur le mur du gymnase ou du stade. La scierie et le chalet en bois sombre m'évoquent la maison d'Odile, et c'est un peu comme si je voyais de nouveau défiler mes propres images intérieures projetées sur l'écran de la vitre. Un long tunnel me renvoie à ma propre figure, qui reste superposée à ce paysage encore plus gris et brouillardeux de l'avant-pays savoyard en hiver.

Cris de l'enfant, chanson de sa petite grande sœur qui le berce ; puis, en gare de Lépin-le-Lac, voici la neige qui tombe en petits flocons obliques, épars, serrés.

« La neige tombe. Je dessine. »

Il n'y a presque que les enfants qui verbalisent ainsi tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, et parlent avec tant d'étonnement de la pluie, du beau temps.

L'impatience, les cris du petit, la lassitude du voyage cependant craquellent le vernis de gentillesse de la mère. Paroles douces, paroles dures, violence qui sourd. Au dixième jet de sucette, quand les cris virent aux ultrasons et qu'aucune menace ne porte plus, l'absurdité de la situation l'emporte.

La lecture aussi emporte presque tout. Cris feutrés, de moins en moins perceptibles. Paysage gris, triste et plat, qu'on regarde encore, entre deux pages, à travers la vitre sale. Les cris s'espacent, s'apaisent. On voit de loin en loin des drapeaux français qui pendent sous la bruine comme du linge oublié. Le lien se fait ainsi entre les conversations entendues, les livres lus (celui de mon voisin, Comment philosopher en Islam, ou celui que moi-même je suis en train de lire par intermittence) et ce paysage fatigué de la France fin novembre 2015. On sent une tension. On cherche la force de répondre à la haine par son seul possible antidote — on ne trouve pas si facilement, pas plus que cette jeune mère, patiente et quand même courageuse, ne parvient à calmer l'enfant qui jette sa tétine jusque sous mon fauteuil (mon voisin s'en saisit avant moi), hoquette et se remet à hurler.

Grand mur gris couvert de graffitis, où une main enfantine a gravé le prénom de Clément.

Sur la place aux vieux immeubles tristes et au ciel dépressif, le rêve d'une publicité immobilière s’affiche sur fond de ciel bleu extravagant, avec cette proclamation : « Ici, prochainement… »

 

*

 

« Quand ça fait tic, quand ça fait tac, j’ai peur, j’ai le trac… »

Jean Guidoni, « L’horloge »

 

Ici, maintenant, c’est un autre hall de gare aussi triste et aussi froid qu’on peut l’imaginer.

L'horloge. Les tableaux de départ. Le père dans son grand manteau de cuir noir qui embrasse sa fille en pleurs. L’étudiant égaré. Ma place vide à l'arrivée du train. Le sac trop lourd du voyageur. Le type égaré qui s'accroche à ses notes. « Votre attention s'il vous plaît… » mais la suite se perd dans le brouhaha. La valise rouge qui roule. La poussette qu'on peine à porter. La femme qui quémande des pièces avec son enfant, et son changement de trajectoire qui m'évite la honte de donner ou de ne pas donner. L'attente. Le froid. La foule égarée. Les regards qui se croisent, qui s'évitent, qui se perdent dans le vague. L'odeur de chocolat chaud. Le pigeon à la patte déformée.

L'horloge. Le tableau des départs. Le froid. Le type un peu perdu accroché au carnet. Le soulagement de ma mère lorsqu'elle avait reconnu les premiers mots d' « Il y a » en ouverture du spectacle de Guidoni au Bataclan (c'était à l'avant-première de Chambéry le 9 février 1988), alors qu’elle craignait une trop franche rupture avec le répertoire d’avant Tigre de Porcelaine (l'horloge, la gare, le froid, le train pour Paris et les images du Bataclan fatalement devaient ramener à ce souvenir de scène). La grand-mère qui cherche une place pour ses deux petits-enfants. Les militaires armés de mitraillettes qui passent lentement et vous scrutent, cherchant à débusquer le possible terroriste. L'heure qui tourne. L'annonce d'un train en panne, en retard, supprimé. Le mendiant à qui je refuse d'un signe de tête une pièce parce que j'ai négligé de retirer de l'argent et n'ai avec moi que ma carte — mais si j'avais eu la pièce qu'il réclame, il n'est pas certain que je la lui aurais donnée, engourdi par le froid ou l'égoïsme, ou simplement gêné, ou bien pour ne pas avoir à fouiller dans mon sac en devant soutenir ou éviter son regard…

L'horloge. Le panneau des départs. L'annonce d'une autre panne, d'un autre train supprimé. Le froid qui mord un peu plus. Un enfant qui crie. Tous ces livres qu'on lit pour faire passer le temps et non le retrouver. La valise noire qui roule. Le jeune homme pressé.

L'horloge. La foule massée autour du panneau des départs. L'enfant trop tranquille et si peu habillé dans la poussette de la mendiante roumaine. La toute petite fille aux chaussures roses, inerte dans l'écharpe de portage de cette autre mendiante à laquelle chacun, avec le même signe de tête agacé, refuse l'aumône. Le malaise, le froid.

L'horloge. L'oud tout rond et rutilant porté avec grand soin par son propriétaire musicien. Le rire de l'employé qui s'est embrouillé dans son annonce, brisant la mécanique. Le carnet délaissé, et nous tous accrochés à ce panneau sur lequel va s'afficher enfin la lettre qui nous délivrera de l'attente, du malaise, de l'horloge et du froid.

… Paris-Bercy via Dijon, voie G.

 

*

 

Dans cet autre train aux armoiries de la Bourgogne, la chaleur du radiateur fait onduler le quai rayé de bandes jaunes diffractées par la vitre. Un jeune homme de belle allure, pianotant des deux pouces sur l'écran de son portable auquel ses oreilles sont reliées par des écouteurs, jette sur la vitre, au moment du départ, un regard lointain, peut-être rêveur, nostalgique ou simplement absent (on prête assez facilement à ceux-là qui ont de beaux yeux une sensibilité qui n'est peut-être, en fait, pas plus fine que celle de la vache tarine au regard enjôleur…).

 

Voyage monotone et doux à travers ce paysage plat. Le soleil s'est enfin levé, qui brille dans les flaques du quai de la gare de Belleville-sur-Saône. Un autre jeune homme a remplacé celui de tout à l'heure, avec le même portable et les mêmes écouteurs. Il me regarde avec un air surpris couper les pages d'un livre récemment réédité par Fata Morgana (et c'est vrai qu'il est surprenant de couper encore des livres : c'est là une petite préciosité surannée que Fata Morgana est une des rares maisons d'édition à s'autoriser encore).

 

Prés pâles. Paysage sans reflet. Les vaches et les clochers prennent toute la lumière. Aux villages toutes les maisons semblent fermées. Beaucoup d'espace. Une mare. L'herbe rase. Un château, une ferme. On imagine que le temps, ici, s'écoule plus lentement qu'ailleurs...

 

Avec une assez cocasse sollicitude, le conducteur, à chaque arrêt, invite les voyageurs à vérifier, avant de descendre, la présence d'un quai.

 

« Musulmans de Mâcon unis contre la violence. Islam = paix » lit-on, en passant, sur le drapeau tricolore. 

Pays marqué, qui parait soudain uni malgré ses dissensions, comme un même corps blessé.

Les corneilles marchent dans les champs verts et la lumière poudreuse comme si l'hiver n'était pas encore arrivé. Dans ce train presque désert, ballotté mollement entre une aquarelle un peu floue à main gauche et un pastel apaisant à main droite, je lis, dans Calme feu, notes rédigées par Philippe Jaccottet à partir d'un voyage en Syrie et au Liban, cette évocation du « silence des mosquées quand elles n'abritent que du recueillement… »

 

Passe une aigrette blanche dans le ciel qui se plombe, qui s'assombrit, puis redevient lumineux à l'entrée de Chalon-sur-Saône. Barres blanches des immeubles, bandes bleu clair du ciel, nuage blanc éclatant d'un côté, gris plomb de l'autre, franchement noir à l'horizon. On ne sait vraiment pas où tout cela nous mènera, si ce n'est vers Dijon.

 

Le voyage se poursuit dans la lumière, l'impatience et la curiosité de l'arrivée.

 

*

 

Je crois que j’ai somnolé un peu : c’est toujours ainsi dans le train du retour, où l’on se laisse plus facilement aller à la paresse. Leurs voix m’ont réveillé. Je ne les vois pas, mais je les entends (comment ne pas les entendre, d’ailleurs ?). Je suis installé au deuxième étage du T.E.R. et eux sans doute assis dans la montée d’escalier, prêts à déguerpir en cas de contrôle. À déguerpir, ou à tenir tête : à en juger par le ton de leurs voix et par les histoires qu’ils racontent en boucle, beuglant entre eux, beuglant la même histoire de virée violente et arrosée dans les trains de nuit jusqu’à Lyon, ils ne sont pas du genre à payer leur trajet ni à se laisser intimider par la petite dame de la SNCF qui, toute seule, est venue contrôler tantôt les passagers.

Dans le wagon tout s’est tendu. Chacun écoute (comment ne pas écouter ?), et chacun fait semblant de ne pas entendre, notre commune torpeur masquant à peine la peur. Ils sont tout au plus quatre ou cinq jeunes gens éméchés, qui parlent fort avec un accent banlieusard qui rend plus tranchantes encore leurs paroles. Parmi eux, pas de Mohammed ni de Moustapha, mais un Édouard ou un Gérard. Ils se racontent avec des rires gras et des borborygmes – j’ose espérer qu’ils en rajoutent en se sachant écoutés, histoire de faire peur aux bourgeois avachis : les passagers du train de nuit réveillés et harcelés, la colère impuissante de certains, leurs rires à eux, et puis la drogue, l’alcool, la castagne et le reste...

Soudain j’ai peur. Que va-t-il se passer si la petite contrôleuse arrive maintenant ? Qui, dans le train, réagira, qui lui viendra en aide si cela tourne mal ? Qu’est-ce que moi je ferai, qu’est-ce que je pourrai faire, avec comme seules armes de défense mon carnet, mon stylo, et mon livre de Jaccottet ? Je repense à mes cours sur l’art face à la barbarie – réponse de fond, mais réponse bien faible devant la puissance de la bêtise et de la haine immédiates.

Le paysage hivernal défile à vive allure, sans plus aucun arrêt. Dans le train les rares passagers font mine de dormir et se tassent un peu plus à mesure que les vociférations haineuses et menaçantes se déploient, s’amplifient, se rapprochent…

 

Pontcharra-Dijon, 28 et 29 novembre 2015

 


 

 

 

CULTIVER LE SAUVAGE ?

(Pontcharra-Valence, A/R)

 

 

 

J'avais manqué l'aube ; il n'y a pas eu d'aurore...

Michel Butor, "Somnolence ferroviaire", in Sous l'écorce vive.

  

Qu’on ne parle pas d’acte manqué mais juste de déveine : je voulais vraiment voir Bruxelles que je ne connais pas, retrouver des amis, en découvrir d’autres, toutes choses qui enrichissent la vie. Le voyage, à cause de cette correspondance bêtement ratée, s’est transformé en cet aller-retour que les notes qui suivent ne sauvent pas de l’inutilité...

 

*

 

On repart toujours trop tôt, et c'est toujours les mêmes sensations de prés trempés, de chevreuils débusqués et de bourgs endormis. On a l'estomac noué, on se sent bientôt vieux, poisseux et nauséeux comme un lendemain de fête. On arpente le quai de gare absolument désert, que l'on cadre machinalement.

Le type apparait au fond de la photo et s’avance vers moi en claudiquant, un peu raide, Nosferatu sans cercueil égaré dans l'aurore. Cigarette à l'oreille, allure de clochard, il me demande d'une voix éraillée et dans un français sommaire que je peine à comprendre de passer son téléphone portable du mode « vibreur » au mode « normal ». Il pouvait difficilement trouver pire interlocuteur pour l'aider à régler un problème de ce genre, mais je fais ce que je peux. J'examine avec lui les différents symboles de l'écran, dont je ne parviens pas à déchiffrer le sens (deux poules sur le quai face à une montre…). Bien entendu je n'arrive à rien. « Tu comprends rien ! », conclut-il sur un ton peu diplomate avant de chercher quelqu'un de plus compétent (le quai, entre-temps, s'est rempli d'une poignée de mal réveillés). Pour une fois, voici un téléphone portable qui aura vraiment permis le contact entre les gens, que je vois se pencher après moi sur le bidule vibreur…

 

Le train file en direction du Sud, Grenoble, Saint-Marcellin… Mon reflet pas très vaillant (j'ai oublié ma veste et j'ai froid) se mêle aux images de la forêt qui s’éveille et de la montagne barrée de brouillard. On se croirait dans Quartier lointain. On sent venir le choc. Je voudrais m'enfouir, me blottir, m'endormir et me réveiller dans la peau d’un autre... Une maison au toit éventré me traverse la tête. Des murs tagués. Des souvenirs de l'an passé. Des jardins en friche, des lotissements bien balisés et des bouts de chansons. Une camionnette orange sur laquelle on peut lire : « la route avance » et puis, toutes ces voitures qui me dépassent.

Tout me dépasse.

Le voyage me dépasse.

D'où diable est-elle sortie, cette montagne illuminée qui surplombe les immeubles ? On croirait un de ces châteaux de la Merveille qu'on croise dans les romans arthuriens — mais mon chemin aujourd'hui s'en détourne, et le train traverse la ville.

Grenoble. Une balle de tennis empalée dans les piques anti-pigeons attend qu’on la retire. À cette heure les rues sont encore presque désertes, les magasins fermés. Je fixe au passage quelques silhouettes, quelques clichés de plus.

Tous ces gens qu'on laisse derrière soi parce que notre train file.

Un moment je regarde les tags qui ornent la moindre paroi disponible le long de la voie, et je m'étonne de cette obstination à imprimer sa marque sur le paysage. Nos ancêtres du paléolithique faisaient déjà cela, ornant de signes, de sculptures, de peintures, des vallées entières (comme la vallée de Côa, au Portugal, où j’aimerais tant aller). Je reconnais certains motifs dont la disposition montre que leur auteur a dû arpenter pendant bien des kilomètres et probablement de nuit ce no man's land urbain. Je ne me suis jamais intéressé au « street art », ni vraiment à ces graffitis dont la laideur et le manque de rapport au support et au lieu dans lequel ils ne s'intègrent qu'avec violence me choquent (leurs auteurs, de fait, s’attaquent indifféremment à un container SNCF, à un train abandonné ou flambant neuf et à une façade XIXe) ; mais je peux en concevoir la nécessité. La volonté de contrôler un territoire plutôt que de l'habiter et de travailler le lien qui nous unit à lui, me gêne cependant plus encore que la laideur criarde des signes. 

(Moi aussi j’ai naguère arpenté nocturnement la ville, mais sans laisser de traces. Je suivais les nuages. Je marchais sur le fleuve. Parfois je me faisais mouette, où réverbère, ou lampe à la fenêtre. Rôdeur de nuit inquiet, ébloui d'être là parmi toutes ces lueurs et porté par le vent, oublieux du but et de l'attente, juste porté, juste étonné d'être seul dans la ville et si jeune, et si perdu, et si heureux au fond à cause du vent qui soufflait, des lumières aux fenêtres et de la course des nuages. En ce temps j'étais bien insouciant : je ne laissais pas de traces.)

 

Le train cependant a quitté la ville depuis belle lurette et c'est la brume qui tague la vitre de traits horizontaux.

Des hangars, des cours d'usine balayées par la pluie. 

Un cheval attaché. 

La route toute luisante et mon reflet flouté. 

Une châtaigneraie. 

Un petit torrent fatigué qui tourbillonne. 

Tout tourbillonne. 

Je pose ma tête contre le front froid de la vitre et je sombre dans un tunnel.

 

*

 

Au réveil ce sont toujours mes mains qui sont posées sur le carnet, mes mains nullement tavelées, encore jeunes, mais quand même plus des mains d'enfant. Dans la grande confusion des rêves j'entends une voix qui m'appelle, qui parle de Bruxelles et de Valence mais ce n'est pas possible car personne ne bouge. Je me précipite à la porte que je regarde se refermer. Ainsi le voyage s'arrête, parce que j'ai raté la seule correspondance qui lui donnait son sens — et me voici absurdement rembarqué en sens inverse, face à ce reflet aux yeux cernés qui me regarde avec un air stupide. Le soleil de face jette sur les champs de blé une sorte de poudre grise, tout le paysage semble poussiéreux, à cause de la crasse accumulée sur la vitre extérieure.

A Romans je pense à Bruxelles, où j'aurais dû aller m'ensauvager, visiter le Muséum, le Jardin Botanique et la ville en bonne compagnie. Un passager là-derrière soupire théâtralement. Le lierre aussi paraphe les façades et je griffonne pour ne plus m'endormir. 

Dormir est toujours un repli (c’est Michaux qui le dit), un renoncement au réel, la marque d'une lassitude devant ce qu'on a à vivre. Je ne veux pas dire par là qu'il faudrait rester toujours éveillé : ce serait évidemment inhumain et ne mènerait qu'à l'épuisement. Mais il y a des situations où la vigilance est de mise, où il faut se faire violence, ne pas baisser la garde, lutter contre tout ce qu'il y a en nous de torpeur. — Facile à dire, de toute façon tu n'as rien vu venir, tu es tombé d'un coup. — Mais si, j'ai vu venir ! J'ai bien senti que ce paysage ne me parlait plus, que je n'avais plus rien à lui dire ni envie de rien entendre de lui. Je me suis recroquevillé, j'ai serré mon sac contre mon ventre et je me suis laissé sombrer, parce que je croyais descendre au terminus du train en gare de Valence (« Valence TGV » est l'arrêt précédent). Je me disais que j’aurais bien le temps ensuite de regarder et d’écrire. Je pensais pouvoir me permettre cette trêve...

Il n'y a pas de trêve en voyage. Il faut maintenir la vigilance, sous peine de passer directement de l'aller au retour, qui déjà ne fait presque plus partie du voyage. 

Celui-ci cependant continue. Le train traverse un tunnel, puis un paysage vert sombre orné de nuages très gris, de nouveau intense. On sent se rouvrir les possibles. Toutes ces voies, toutes ces routes qu'on n'emprunte pas, toutes ces correspondances dédaignées ou ratées au profit du seul trajet permis ne rendent pas le voyage moins vrai, mais plus fragile, plus étonnant au fond car on sent bien que l'on pourrait toujours être ailleurs (en l'occurrence je ne devrais absolument pas me trouver à Tullin-Fures à cette heure).

Savoure, savoure quand même. Ne te laisse pas bercer (sinon ce sera à coup sûr le terminus en gare d'Annecy…) mais savoure les courbes de la voie, la rondeur des meules, cette lumière d'orage et le sifflement frais du train. 

On traverse encore un tunnel. On file indubitablement vers l'orage, et ces nuages noirs qui font comme une mâchoire, et cette clarté électrique sur la montagne verte. Un train en sens inverse claque. Les graffitis en festons claquent aussi comme des haubans leurs vocables bariolés — « liberté », ai-je cru lire. La montagne aussi claque, craque, et puis voici ce très bel anticlinal masqué par les pylônes, que je photographie à cause de la lumière.

Joie de la vie rapide et de la ville vite traversée, puisque voici de nouveau Grenoble.

Un musicien près de moi parle au téléphone de son concert du soir — « et surtout, pas une goutte d'alcool… on ne peut pas se le permettre… » Il répète interminablement un numéro de téléphone que plus personne n’ignore, sauf manifestement l'interlocuteur sourd, distrait ou éméché à qui il s'adresse. Des ados passent, chargés de sacs à dos. Une corneille en suspens joue les équilibristes à quelques centimètres au-dessus de la rambarde de l'autoroute. L'orage s'est éloigné, le soleil ravive le rouge vif d'un champ de coquelicots — et moi je file vers ma vallée, et je sens battre en moi, comme si j'étais parti, comme si j'avais vraiment réussi à partir, je sens quand même battre l'impatience du retour.

 

 

19 juin 2015

 


 

 

 

SOUBRESAUTS EN NOVEMBRE

(Pontcharra-Grenoble)

 

Pontcharra Grenoblenovembre2016

 

Crêtes blanches, plaine ocre sombre frappée ici ou là d’une traînée claire. Des pans de bleu dans le ciel gris, et la lumière qui passe quand même. C’est jour de voyage, de rencontre et de deuil : lu ce matin, juste avant le départ, que « Leonard Cohen nous a quittés ». Me frappe cette façon qu’ont eu récemment certains chanteurs que j'aime de s’appuyer sur leur disparition (ou, dans le cas de Nick Cave et de son très hivernal « Skeleton tree », sur celle de son fils) pour continuer quand même leur œuvre : Bowie, Cohen, Cave, Higelin…

Silence, recueillement ; je laisse paresseusement remonter des images de scènes, échos de chansons et petits bouts de vie, puis tente d'ajouter, en gris dans le carnet gris, quelques lignes à ce qui pourrait former, avec le temps, un journal ferroviaire.

 

*

 

Le train file vers Grenoble, avec son lot habituel de passagers distraits, dont l’observation distrait. On regarde alternativement vers la montagne et vers eux : le joli jeune homme aux écouteurs bleu ciel et aux cheveux bouclés qui, en se tournant machinalement vers la vitre, croise mon regard, semble s’en étonner, se détourne, baille un peu puis ferme les yeux ; la fille occupée à pianoter des deux pouces, avec une rapidité sidérante, sur son téléphone portable blanc, ses lourds bagages posés près d’elle pour un retour familial, peut-être, le temps d’un long week-end ; l’homme de cinquante ans qui dort lourdement écrasé contre la vitre, et puis mon reflet flou qui écrit et ne me ressemble plus tout à fait (je suis plus jeune que lui).

Le train, donc, file, et comme je me suis scrupuleusement installé dans le sens inverse de la marche (suivant les recommandations de Réda) je vois le Granier qui s’éloigne cependant que se rapprochent les falaises grises de la Chartreuse, que la voie ferrée semble contourner et à laquelle les petites maisons pavillonnaires et les boîtes colorées des appartements modernes tournent le dos. Le trajet est trop bref, qu’on aimerait prolonger indéfiniment pour enfin pouvoir tout faire, tout voir, tout vivre, tout lire (je n’aurai pas même eu le temps de l’ouvrir, ce Journal du dehors d’Annie Ernaux que j’ai commencé à lire cette nuit et glissé dans mon sac à dos noir en partant), tout écrire aussi − mais il faudrait refaire très souvent ce trajet, ou le faire très lentement, ou, mieux, se laisser tout à fait ballotter d’image en image sans plus chercher à saisir…

Les falaises éclatantes des immeubles.

Les éclats de neige, de peupliers en feu, de nuages.

La peinture gris métallisé des tags, éclatante elle aussi.

Les jeux de miroir de la mémoire et des reflets (en ce même train, l’ultime retour de Paris avec ma mère en vie).

La montagne et la ville mêlées.

Les mots, la peur, l’attente.

La lenteur soudaine à l’approche de la gare, et cet instant d’équilibre qui précède l’arrêt.

Le dernier soubresaut.

 

11 novembre 2016

 


 

 

 

AYANT PRIS LE LARGE (ÉTROIT)

(Grenoble-Pontcharra)

 

Grenoble Pontcharra 5 mai 2017

 

D’abord je me suis échappé, j’ai fait trois pas de côté et pris le large étroit – puis me suis égaré. Deux étrangers aussi paumés que moi m’ont demandé le quai B, quai B, et j’ai répété ainsi hébété que je cherchais comme eux le quai B, tant et si bien que ce sont eux qui ont trouvé et m’ont indiqué le chemin. (Pardonnez-moi : c’est à cause du tic-tac de l’horloge, à cause du tac-tac de mes talons sur les pavés qui tant me trouble en faisant revenir le passé, que je suis tellement incertain et partout perdu.)

Les carreaux écaillés du verre fragmentent la montagne et le train se plaint comme un vieux chien essoufflé. Il est bon cependant d’être assis là sans plus avoir à se soucier d’une direction à choisir et sans autre choix, puisque la porte est verrouillée et que des inconnus s’occupent des aiguillages, que d’ouvrir ou de fermer les yeux, de parler ou de se taire, de regarder le paysage ou ce reflet dont le soleil de mai creuse les traits, ou encore les rares passagers perdus, eux, dans le maelstrom pixellisé de leurs écrans.

Un contrôleur jeune demande avec timidité au passager affalé d'en face de ne pas mettre ses chaussures sur les sièges ; lui, oreilles bouchées par les écouteurs, n’entend pas – ou fait mine de ne pas entendre – ce jeune homme d’origine étrangère qui l’appelle, « Monsieur, Monsieur », qui l’implore presque, et la scène se tend dans l’attente d’un dénouement qui pourrait aller de l’humiliation discrète (le contrôleur passant finalement son chemin) au drame ; mais le malotrus finalement s’exécute et le train reprend sa course, s’arrête à Grenoble-Université, repart avec son chargement d’étudiants affairés.

Cliquetis, vibrations, lampes allumées en plein soleil. Les courses se poursuivent : course du train, course du soleil, course de mon feutre dont la pointe noire prolongeant l’ombre portée de la main sur le carnet trace ces lignes cependant que défile, en rouge sur fond noir, l’annonce inéluctable dont la réalisation mettra fin à la pause, à la fuite – et il faudra de nouveau courir, agir, se repérer : « Prochain arrêt Pontcharra-sur-Breda-Allevard, arrivée à... ».

 

Grenoble-Pontcharra, 5 mai 2017

 


 

 

 

LE TRAIN DU GRAND-LENT

(Pontcharra-Le Grand Lemps)

 

 

Le Grand Lemps

 

 

J’attends le train pour le Grand Lemps – autant dire, le temps converti en tempo, lento, lento, avec aussi l’idée d’une certaine solennité, de quelque chose d’ample et de grave dans cette lenteur qui semble comme lestée par le poids des ans qui assagit, dit-on.

J’attends le train pour le Grand Lemps. Je suis assis sur le goudron brûlant, au bord de ce quai blanc que traverse une très grosse femme qui tire par la main une toute petite fille qui marche à peine, s’accroche à elle – et il se dégage de cette présence massive de la femme quelque chose d'étouffant, d'inquiétant, tant sa mine peu amène et son allure évoquent l’ogresse (mais c’est naturellement pure affabulation, car l’instant d’après la fillette saute sur le genou gigantesque de sa mère qui s'est finalement assise sur un banc et dont le visage, que l'effort de la marche au soleil avait durci, se détend, se fait aimant).

J’attends le train qui, dans cinq minutes à peine arrivera et m’emportera vers le Grand Lemps, lui continuant jusqu’à sa destination ultime de St-André-le-Gaz.

Deux jeunes skateurs aux cheveux ondoyants, ainsi qu'un TGV, passent et déplacent l’air qui retombe aussitôt.

Lento, lento.

Sur le quai d’en face une femme affolée demande où l’on peut prendre des billets de train, et comme les quelques passagers qui attendent le Grenoble-Chambéry lui indiquent le quai où j’attends, elle reste interdite, car traverser signifierait renoncer à prendre le train qui est déjà annoncé, et ne pas traverser serait prendre le risque de l’amende ; elle disparaît finalement dans l’escalier, puis reparaît en claudiquant un peu sur le quai A, en quête du distributeur de billets, au moment où apparaissent son train et le mien.

Je suis assis dans le train qui m’emporte vers le Grand Lemps, dont la voix robotique du haut-parleur m’apprend qu’il ne se prononce pas comme « temps » mais plutôt (c’est ce que je comprends sur le moment) quelque chose comme « lèmpse », et c’est peu dire que je suis déçu, tant me convenait cette assonance en « an » et tout le réseau de significations qu’elle engendrait et que brise cette finale triplement consonantique qui ne suggère plus qu’une sorte d’interpellation à peine polie, hep ! psss !, à la façon de Maude alpaguant Harold dans l’église lors de leur première rencontre – mais il n’y a ni Maude, ni Harold, ni personne à interpeller ou qui pourrait m'interpeller dans ce compartiment désert aux sièges ornés de tissu violet, couleur de demi-deuil.

Ainsi je remonte une fois de plus la Vallée du Grésivaudan, ayant cédé aux sirènes de la Musique (car je m'en vais quérir un Saxophone soprano qui me plaisait), seules sans doute assez sonores pour me pousser à partir ainsi dans l’air moite alors que j’avais le choix, que j’aurais pu rester au frais dans ma Cave à dormir.

Voici Brignoud : un escalier pour aller se perdre parmi les frondaisons, une pancarte en blanc sur bleu, de rares nuages dans le ciel trop  bleu, et ce nom vite effacé parce que le train s’arrête à peine, happé par l’espace, appelé, interpellé si on veut par la nécessité de rejoindre sa destination quelque part au-delà du Vercors.

Lancey – relancé –, danger. Une femme créole monte et s’assoit, dont je ne vois que les cheveux crépus, le bandeau noir, les yeux noirs qui se reflètent dans la vitre et ravivent aussitôt des images et des sensations de Guyane (à cause aussi de la chaleur, de l’air conditionné, des palissades le long du lotissement). Un planeur s’envole, traîné par un avion de l’aéroclub qu’on voit un peu plus loin. Quelque chose décidément de lourd plane dans l’air comme une fatigue, et si je fermais les yeux il est probable que je ne me réveillerais pas avant le terminus et ce serait fâcheux…

Grenoble Universités, Gières : je note le nom de chaque arrêt pour rester vigilant, ne pas dormir, ne pas dormir, ne pas rater l’arrêt – une heure encore – et je prends chaque fois une photographie du quai à l’aide du petit appareil que j’ai emporté.

Champs en friche, tours en briques, barres grises, linge aux fenêtres, bouquets et béton, rideaux tirés face au soleil dans les appartements surchauffés, murs aveugles, puis le tapage de cette enseigne : TAILLAGE D’ENGRENAGES juste avant Échirolles, et je gage qu’on pourrait, avec ces rimes en « age », « sortir du paysage, du pays et de l’âge », changer d’aiguillage et faire sauter la chaîne des engrenages routiniers, dérailler, quitter la voie pour aller s’asseoir à deux pas de son âge, bien sage ou pas, auprès de ces jeunes gens qui pique-niquent en cercle à l’ombre du parc comme dans un tableau de Bonnard (qui est passé par Le Grand Lemps), ou prendre une chambre d’étudiant au-dessus du « Provence », à l’angle de cet immeuble à l’étrave de bateau…

Grenoble – la dame créole descend, une autre la remplace qui pianote sur son téléphone comme je griffonne sur mon antique carnet. « Le voyage n’était pas trop long ? Cow-boy narcoleptique, tu as tenu le coup, cette fois, sans t’endormir ? – Tout est passé très vite, j’ai bavassé sans cesse, ces lignes en attestent… »

Un groupe d’ouvriers en gilets jaunes siglés « SNCF » passe en procession le long de la voie, et je vois dans la besace de l’un d’entre-eux dépasser le pavillon d’un cuivre, trompette ou clairon.

Beaux plissements de la roche jaune clair, grimaces et mimiques du calcaire, on file maintenant vers le Vercors, et pas même le temps de lire les panneaux ni de soigner les mots car tout s’accélère, tout fuit, tout verdit, tout jaunit, tout mugit quand passe en sens inverse un train, tout s’agrandit enfin et ma curiosité aussi grandit parce que je connais peu cette partie de la ligne.

La dame au portable cependant téléphone pour rendre compte des visites du jour. « La cuisine est un peu ringarde, ce n’est pas le luxe comme chez vous », mais au moins les filles seront-elles tout près de Champollion (où j’aurais pu aller, naguère – mais ce fut le Parc à Lyon – et ce serait alors une toute autre mémoire qu’animeraient ces mots). Demain il y aura encore d’autres visites, et l’on se dit qu’on a connu cela, qu’on le connaîtra bientôt à nouveau, tout bientôt, bien trop vite, pas le temps de marquer l’arrêt de Voreppe où la dame descend que le train file encore à travers un tunnel, les collines, une grange, un château d’eau, une usine bleue, un silo vert, des containers jaunes et je n’ai pas le temps non plus d'en dire davantage que voici Moirans, nos mémoires nos moires, « faites attention au train » – et une jeune fille enfin s’assoit à la place qu’occupait la dame aux appartements cependant qu’un taon, un gros taon qui est monté en même temps qu’elle sans le vouloir (l’ayant peut-être prise pour une fleur ?) se trouve prisonnier et bourdonne maintenant contre la vitre qui ne s’ouvrira pas, bourdonne devant l’écriteau trompeur qu’il ne peut pas lire mais qui dit : « sortie de secours »  et, tu parles, c’est sans issue, ça ne s’arrête jamais et vite, toujours trop vite, file, file, file, file, boogie fou…

Ce n’est toutefois pas une raison pour dédaigner ces étendues vert pomme, la gare de Voiron en rose sur fond turquoise, les clochers de l’église, la paix en gare de Réaumont où personne ne monte ni ne descend, les bouquets de violettes qui tremblent entre les rails, les champs de blé mûr, le viaduc, la vie qui va et vient avec tous ses vertiges ; ce n’est pas une raison surtout pour rater l’arrêt du Grand Lemps, dont j’apprends finalement qu’il se prononce « lince », comme dans « mince » ou comme un « lynx » sans « k », plus étroit, quasi oxymorique – mais il est trop tard pour explorer cette nouvelle piste sonore, et je laisse le train continuer tout seul.

 

5 juillet 2017

 


 

 

 

SANS DISTRACTION

(Chambéry-Lyon)

 

En train Chambéry Lyon

 

Ce goût, ou ce dégoût, ou cette fatalité du départ qui fait qu’on se lève bien trop tôt après une mauvaise nuit, qu’on se retrouve sur un quai de gare, les yeux plissés face au soleil dont les verres fumés ne filtrent pas assez les rayons obliques, à piétiner parmi une foule d’inconnus hébétés ou bizarrement bavards, et que bientôt on se livre à cette gymnastique toujours un peu ridicule qui consiste à se tenir en équilibre sur la pointe des pieds, le dos arqué, les bras levés, pour tenter de hisser la valise trop lourde, puis le sac à dos dont les bretelles gênent, jusqu’aux barres métalliques du porte-bagages toujours trop étroit, avant de se laisser enfin aller au soulagement d’être bien assis, côté fenêtre, comme il convient, et emporté bientôt par la puissance mécanique et la curiosité qu’on éprouve encore pour les choses, pour les gens et tout ce que le hasard ferroviaire offre chaque fois ; ce goût, cette nécessité, cette excitation du départ qui font fi de la tristesse et des atermoiements ordinaires de la vie une fois de plus m’étonnent, et m’étonne l’idée d’être là, d’être moi plutôt qu’un autre – plutôt que cet autre, par exemple, ce jeune homme assis contre la fenêtre d’en face, qui lit avec une attention soutenue un livre de Tolkien que je ne connais pas, et qui pourrait être l’un de mes fils plus tard, ou moi-même du temps où j’étais étudiant et empruntais presque chaque semaine cette même ligne (avec, il est vrai, d’autres livres dans ma besace) pour rentrer chez mes parents ou regagner le petit appartement lyonnais. La fatigue, le départ émoussent la conscience qu’on a de son identité – en cela entraînement parfait et sans douleur au grand départ, à l’ultime dissolution qui est, faut-il le rappeler, notre destination finale.

Encore à l’arrêt le train gronde et vibre. Une femme s’endort sur sa revue de psychologie. Un bébé hurle, quelqu’un parle italien, le soleil qui vient d’émerger à l’horizon de la voie B inonde le compartiment, et le jeune homme à l’instant du départ lève les yeux de son livre pour regarder, avec une gravité qu’induit peut-être le voyage en solo, le quai où personne ne lui fait signe ; puis il replonge dans son livre.

Me voici à l’envers, je veux dire : dans le sens contraire de la marche, et regardant donc s’éloigner la combe, les Bauges, l’Épine – regardant le passé. Une dame déjà âgée, très élégante, vêtue d’un tailleur violet comme la couverture de mon carnet, a fait mine de s’asseoir sur le siège resté vide à ma droite côté couloir, puis s’est ravisée car, a-t-elle dit comme pour s’excuser d’une éventuelle impolitesse, « je préfère être dans le sens de la marche ». Je suppose qu’aller ainsi à l’envers peut désorienter et provoquer un certain malaise. On ne peut plus voir venir, des défenses inconscientes en nous s’enclenchent contre ce mouvement ressenti comme dangereux, contre-nature, qui laisse peut-être pressentir l’accident. Jacques Réda, néanmoins, préconise de voyager ainsi – lui qu’on ne peut guère soupçonner de passéisme – et j’apprécie pour ma part le regard à la fois paisible, prolongé et en même temps décalé, inhabituel et donc potentiellement poétique que permet cette position justifiée seulement par le fait que les trains circulent dans les deux sens sur les voies, mais qui peut devenir une chance.

En gare de Lépin-le-Lac, des jeunes gens avec vélo et sacs au dos s’en vont en escapade. Une fleur d’hortensia laissée sur un banc désert semble un hommage funèbre. À ma droite le jeune homme range son livre et s’empare d’un vieux téléphone bleu qu’il consulte en baillant.

Murmures. Paroles en italien. Babillements. Deux dames qui ne se connaissaient pas se confient, parlent comme de vieilles amies – on ne les entend qu’aux rares arrêts du train ou quand il ralentit. Assis ainsi dans ce train on se reprend à rêver à d’autres vies, d’autres intersections, comme dans le film de Resnais : ou bien ? On sent que frémissent discrètement tous ces possibles qu’on ne suivra jamais qu’en songe et, à mesure que le soleil s’impose et que le paysage d’été se rallume, ce sont aussi de vieux rêves de vacances, de liberté et de voyages qui se raniment.

Mais oui, c’est un nouveau départ. Ma mère est morte depuis trois ans et un jour, et j’inaugure un tout nouveau carnet d’un beau violet de demi-deuil : ainsi, jeune homme, après avoir revêtu de noir toute mon adolescence, étais-je peu à peu revenu à la couleur en passant par le violet, puis le bleu clair pareil à celui de ce ciel d’été matinal, puis le vert guyanais qui est à peu de choses près celui de ce paysage forestier qu’on traverse à présent, et le bordeaux du renoncement enfin et des passions éteintes, et toutes les couleurs.

Le jeune homme a rangé son portable et reste, bras croisés, à regarder le paysage, à s’y perdre même semble-t-il car ses yeux parfois s’abaissent vers cette partie de la vitre où la vitesse et la proximité des bas-côtés ne permettent plus de rien distinguer de précis ; puis il bascule la tête en arrière, regarde le plafond du train, retourne à la contemplation du ciel et de la succession lassante des lotissements, revient au vague des reflets, des souvenirs, des rêves, des attentes, des espoirs – il est en âge de légitimement en nourrir –, offrant ainsi au quidam quadragénaire et lunetté de noir qui, du côté opposé, écrit sur son carnet violet, un double idéal ou le deuxième reflet d’une projection littéraire.

Dans l’étroit couloir central s’avance un autre homme, encore jeune, chemise kaki à carreaux et cheveux blonds, mais qui marche avec une lenteur anormale, curieusement courbé avec les deux bras en avant comme s’il devait s’appuyer sur un déambulateur que, pour l’instant, les sièges me cachent ; quand il arrive à ma hauteur je découvre, entre ses bras tendus, une toute petite fille qui fait ses premiers pas, agrippée aux mains de son papa, et cette image mécaniquement me ramène en arrière, aux enfants que je n’ai pas perdus puisque, dieu merci, ils n’ont fait que grandir, mais que j’ai perdus quand même, à l’enfance perdue, qui perdure, ainsi qu’à cette grande douleur devant le temps perdu que m’avait révélée naguère, à l’âge de quatorze ans, tel départ en gare de Chambéry, lorsque les silhouettes s’éloignant de mes parents m’avaient fait comprendre, avec une cruauté qui n’a depuis fait que s’accroître, l’inéluctabilité de leur mort, de notre mort à tous, de la disparition de tout (même la Bettencourt avec ses milliards, poussière, même toi, même moi) – et depuis je renâcle au mouvement, déteste les départs, vomit toute séparation et me nourrit néanmoins de ces refus, tentant par divers moyens principalement littéraires d’en faire des consentements, sans beaucoup avancer je le crains mais faisant au moins avancer, à l’instar du temps et du train, la pointe de mon feutre sur les pages du carnet.

À Bourgoin-Jallieu passent quatre jeunes filles qui font claquer leurs talons le long de l’allée centrale, dans un sens puis dans l’autre, laissant flotter derrières elles des vapeurs de parfums forts et tout un wagon de passagers indifférents qui s’endorment, lassés par ce voyage sans histoire et sans attention qui n’est qu’un simple déplacement – et l’on recommencera à vivre quand on sera arrivé.

Nous voici cependant dans les plaines : plaines jaunes, meules bien roulées, blés coupés ; plaines vertes des maïs ; et puis, parkings démesurés et déserts, terres stériles, marais asséchés des zones industrielles et commerciales, pays sans apprêts devant lequel on est tenté de tirer le rideau, que les vitres sales de toute façon enlaidissent encore, mais que la vitesse embellit quand elle en retend les lignes comme pour un lifting et refait les couleurs en de neuves compositions abstraites que l’on apprécie tout particulièrement lorsque les talus se rapprochent et que l’on ne voit plus rien, dans le rectangle des fenêtres, que des traits de verts variés au premier plan desquels se détachent les visages fragmentés, tremblés et évanescents des passagers.

Désert. Mine de gravier. Château d’eau sans poissons, train de marchandises sans pieds et silo sans visage. Petit Mexique sans cactus. Terre ouverte, monticules, chantier. Le jeune homme contemplatif regarde tout cela, décidément pas plus captif de l’écran du portable que du livre de Tolkien, curieux peut-être, ou acceptant l’ennui, le désœuvrement, la banalité d’un trajet ordinaire, baillant parfois paisiblement comme le fait le chat quand il ne chasse ni ne dort, quand il reste couché en rectangle sur la balustrade de la terrasse et qu’on se demande en vain ce qu’il peut bien trouver à regarder.

Je ne regarde rien.

Juste ce qui vient, ce qui est venu, ce qui passe (puisque je vais à l’envers) : les usines, les faubourgs de la grande ville, la fin qui vient vite.

Je n’ai besoin d’aucune distraction.

 

15 juillet 2017

 


 

 

 

FIN DE LIMITATION DE VITESSE

(Lyon-Paris)

 

En train Lyon Paris

 

Sur le quai où se presse la foule qui attend le TGV de Nantes une mère accompagne ses deux très grands et très maigres fils adolescents qui, comme s’ils n’étaient pas assez maigres, portent l’un et l’autre des jeans si étroits qu’on les croirait juchés sur des échasses, ou deux maigres pattes de faucheux et qui, comme s’ils n’étaient pas assez grands, se perchent sur une balustrade d’où ils devisent avec la tête inclinée vers le bas comme deux grands vautours. Un quidam très gras, comme s’il n’était pas assez gras, dévore à belles dents un sandwich monumental dont la moitié pourrait nourrir pendant plusieurs jours le mendiant famélique croisé auparavant. Comme si la vie n’était pas assez courte, assez évanescente, une femme fume et forme sur le quai un assez beau nuage. Et moi, comme si je n’étais pas déjà assez bavard et comme si la masse des textes accumulés pour rien n’était pas déjà déraisonnable, je trace encore ces lignes.

Voici cependant que le train longe à vitesse réduite le Parc de la Tête d’Or, avec ses souvenirs en pagaille de promenades, de roses en mai ou de pique-nique sur l’Île – toutes les bribes de cette histoire qu’une parole habituée au mensonge pourra réinventer, sans doute, pour la dire bancale et vouée à l’échec, mais qui fut si belle qu’on préfère maintenant en tenir à distance les images, regardant de haut, se détournant même des grandes serres qui furent prélude au grand voyage, attendant que ça passe.

Dans ce TGV-là on n’entend aucun bruit, nulle conversation. Les écrans luisent, les écouteurs grésillent à peine. À ma gauche mon voisin est plongé dans la lecture d’un énorme dossier qui traite, si je ne m’abuse, de la transplantation d’organes. À ma droite s’éloignent les montagnes, défilent les lignes des maïs, les tournesols qui vous tournent le dos, les champs de blé brûlés, les nuages ovales, le ciel opaque où s’efface une demi-lune tremblotante.

La vitesse déjà excessive du train m’inquiète comme le fait l’avion au moment si terrible du décollage. On ne maîtrise rien. On fait un pas de plus – on avance à vitesse forcée – sur le chemin de la dépossession. Dans la même minute on embrasse, on ramasse, des images de vaches et de cimetières, de fermes et de routes, de champs, de barrières, de pylônes, de lacs, de cygnes, de cyprès. On s’éloigne. Sans doute est-ce à cause de la vitesse, des prés abstraits, des plaines, que chacun se tait, se détourne. À voix basse mais sifflante une toute jeune fille cependant s’indigne de ce que le garçon assis à côté d’elle – et qui proteste en vain, pas du tout écouté – la dise « intolérante ». À perte de vignes l’engin mécanisé pulvérise ses poisons. À perte de paysage le soleil projette ses bienfaits, ses brûlures, ses ombres. Vus de haut les veaux évoquent de blancs rosés plantés en rond dans l’herbe verte, ô la belle cueillette.

Une corneille sur une meule.

Tous les nuages qui se rejoignent, le ciel qui s’assombrit.

Une chapelle en ruines, fréquentée sans doute seulement par les fouines et les chouettes.

Des caravanes, des vaches blanches, des meules empaquetées dans du plastique noir, une façade en réfection, et mon portrait dans la glace.

Deux poulains parmi les fleurs, des fermes dorées, des prés ras, des bosquets, une mare ronde où poussent des roseaux, un canal, des cours d’eau, un faucon crécerelle en vol du Saint-Esprit, mille sentiers où l’on n’ira jamais, un clocher, une forêt, le regard qui se brouille et mon portrait dans la glace.

Naturellement je me souviens de certaines escapades normandes, à cause de ces prés, de ce chemin, de ces poulains. Les nuages se resserrent à nouveau, le ciel blanchit et je m’égare dans l’illusion de quelque nouveau départ, d’un renouveau, d’une autre vie qui s’ouvrirait ici, maintenant, à mon insu. Je voudrais faire de ce voyage – de ces lignes – la première impulsion vers une vision vraiment neuve, plus vive, moins entravée, sans entraves même.

Sans doute est-ce toujours cette sorte de rêves qui pousse les vacanciers dans les trains, sur les routes, et sans doute nous égarons-nous tous peu ou prou.

Au bout de l’aiguillage, quelle « modification » ?

Une longue route droite et jaune coupe en deux un champ jaune, sur laquelle aucune voiture ne roule. On voit, au premier plan, en noir et blanc, le soixante-dix barré d’un panneau de fin de limitation de vitesse, et ce panneau me touche bizarrement – peut-être parce que ce signe familier déplacé dans un paysage trop épuré qui en devient hostile, où l’on ne pourrait en tout cas trouver aucun plaisir à s’attarder, dit la possibilité d’un changement de rythme, d’une accélération, d’un dépassement des clôtures, des peurs, des limites.

Puisque le train va plus vite, puisque la vie va si vite dont la force centrifuge me propulse vers l’extérieur du cercle au risque de verser, il faut – je veux, je voudrais, j’aurais voulu – apprendre à changer de rythme, apprendre l’anacrose, le swing ou la polyrythmie afro-jazz, apprendre aussi à étreindre plus large, s’élargir, reprendre sinon de la hauteur au moins de l’envergure.

Voici ainsi ce que suggèrent le panneau, les étendues vert-jaune, le ciel changeant mais sans obstacles, et la vitesse à laquelle on finit par s’habituer un peu et qui grise, alors.

Et ce que disent ces fermes isolées, ces ruines éparses, ces lignes blanches ou le lent ballet des élégantes éoliennes ? – L’étreinte quand même, plus humble, plus étroite, l’amour inentamé, inentamable, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, malgré l’éloignement indubitable le rapprochement final, post-mortem, au fond du paysage où les parallèles, dit-on, se rejoignent.

 

15 juillet 2017

 


 

 

LES VOILES

(Massy TGV-Poitiers)

 

En train les voiles

 

La gare de Massy-TGV n’est pas une gare mais un tunnel, dans lequel on s’attend à voir surgir les wagons du R.E.R. mais en aucun cas un T.G.V. On marche un moment jusqu’à la lumière pour se préparer à monter dans la voiture d’arrière de ce train interminable dont l’habituelle voix robotique annonce l’arrivée. Le tunnel, cependant, joue un tour à la voix désincarnée dont les syllabes se trouvent de haut-parleur en haut-parleur décalée, déformée, répercutée sur les parois du tunnel en une infernale cacophonie de pythie détraquée, et l’on embarque sous les huées.

Parmi les infimes anicroches que réservent les si paisibles voyages en train – retards, panne de chauffage ou de climatisation, passagers indélicats aux portables tonitruants, etc. – en voici deux qui me déçoivent.

D’abord, entrer dans un T.G.V. qui vient d’assez loin (en l’occurrence, Strasbourg), qui continue plus loin (Bordeaux), qui est déjà plein de vacanciers et qui ne laisse plus la moindre place pour caser un saxophone alto ; je le glisse finalement sous le fauteuil étroit, ce qui me permet de voyager au plus près de lui.

Ensuite, c’est nettement plus fâcheux : devoir partager une fenêtre avec un voisin qui, avec une certaine autorité, baisse le store (il est vrai que le soleil est violent). Le remonter serait indélicat, mais me voici privé du paysage de cette ligne que je ne connais pas.

Je me rabats sur les vitres d’en face – éoliennes et champs jaunes, éoliennes et champs jaunes – puis sur le spectacle de la vie des gens. Un petit garçon juché sur son siège et tourné vers l’arrière parle très fort, d’une voix stridente, dans une langue que je ne reconnais pas – soit qu’il la parle mal, soit qu’elle soit tout à fait exotique, soit (je penche pour cette dernière solution) qu’il l’invente à mesure. Au moment où j’allais me réjouir de ce que ma voisine de gauche soit en train de lire un livre, la voici qui le délaisse au profit d’un de ces téléphones portables dont je n’ai pas dit avec assez de véhémence tout le mal qu’il faudrait : destructeurs des forêts congolaises, pourvoyeurs de misère et de guerre à cause du coltan, catastrophes écologiques, massacreurs de cervelles, ils sont utiles, je sais bien – et c’est le piège – utiles aux hommes déboussolés, utiles aussi aux migrants, aux réfugiés, aux pauvres gens qui, en ce moment, errent de barbelés en barbelés pendant que je suis là bien assis sur mon siège, mais ce sont d’abord et avant tout des armes abominables parce que, voyez-vous, des femmes s’en servent dans la maison pour tromper, pour trahir, pour bafouer des maris irréprochables qui se croyaient, pauvres fous, bien à l’abri du mal, et elles parlent, elles parlent avec leurs amants qu’il n’est même plus nécessaire de cacher dans le placard, qu’elles glissent dans leur chevet sitôt que revient le mari et ça, vraiment, cela seulement, « c’est de l’horreur, c’est de l’assassinat » (comme le chantait Norge).

Passons.

La femme, dieu merci, a rangé le machin et ressorti le livre, cependant que l’enfant cesse ses criailleries, rivé au bel écran interactif que lui a refourgué sa mère…

Soudain je m’avise de ce que ce paysage qui défile à ma droite dans le sens contraire de la marche et qui semble voilé de gris comme pour quelque spectacle de marionnettes, n’est pas sans intérêt, et même, en vérité, semble plus mystérieux, plus abstrait, moins uniforme que celui que je peux voir sans filtre sur les vitres d’en face. D’être ainsi cachées les formes y prennent une dimension quasiment érotiques, propices en tout cas à toutes les projections. À la place de la litanie navrante des monocultures on peut voir les lignes d’un corps nu, un lac interminable, ou un désert de sel semblable à celui que je me souviens avoir traversé de nuit, autrefois, en Tunisie, il y a vingt ans de cela pour rejoindre le Grand Erg Oriental (en ce voyage qui aurait dû sceller à jamais le mariage aujourd’hui descellé) – et c’était un spectacle fascinant. Les silhouettes des arbres rappellent les forêts que l’on voit à la lueur des phares quand, enfant, on s’endort sur la banquette arrière, et l’on se dit qu’on est encore cet enfant qui s’endort, seul et triste, et que le voyage est bien long. Les bosquets naturellement sont des rochers, des récifs, les champs deviennent vase, une baie à marée basse, et le ciel où le blanc grisonnant et le bleu violet se trouvent trop violemment séparés, semble faux, filandreux, irréel, traversé de méduses, de fantômes – on ne peut pas y croire.

Le maillage serré du store cependant s’impose, on ne voit plus que ses points noirs et les dix-mille points brillants qu’il tient captifs, cela donne la nausée et je ferme les yeux en même temps que le train ralentit.

L’enfant, qui s’est détourné de l’écran, soudain éclate d’un grand rire cristallin, d’un rire vraiment touchant, et se serre dans les bras de sa mère en un accès de tendresse heureuse qui attendrirait une pierre et laisse penser qu’il n’y a que dans l’enfance que le bonheur est possible ; puis les larmes et les cris succèdent au rire sans qu’on puisse savoir la cause d’un si grand chagrin (celui-là, par contre, pas réservé à l’enfance), ni de la si grande joie qui l’avait précédé.

Silence, froissements.

Un tunnel, des éclairs blancs en bas de la vitre noire – on ne voit rien du paysage.

Soleil lunaire derrière le store, pays de cendres, toits sombres, arrêt en pleine voie juste avant d’entrer en gare de Saint-Pierre-des-Corps (ces corps au pied ? des cors d’harmonie ? des corps d’infanterie, de pompiers ? des corps mourants ?). À voix haute un autre enfant prononce : « Les requins sont-ils dangereux ? », cependant que passent les ailerons tranchants des toits de la gare et des hangars attenants, derrière le store toujours baissé.

On file vers Poitiers.

Une odeur de café et de goudron fumé.

Meules alignées, meules dispersées.

Crépuscule de quinze heures…

 

TGV Massy-Poitiers, 16 juillet 2017

 


 

 

LA FATIGUE

(Poitiers-Paris)

 

En train Poitiers Paris

 

« Et de la fatigue, de la grande fatigue accumulée des retours, lorsque tu sens vraiment que tout t’échappe, que ce n’est pas vers le meilleur mais vers le pire que tu t’en retournes, que tu chancelles et que tu fermes les yeux en suppliant le sommeil de venir t’emporter – qu’est-ce que tu en dis ?

– Il n’y a pas de retours. Rien que des départs. Toujours.

– C’est un peu facile.

– Non, ce n’est pas facile. C’est penser que le voyage est fini, puisqu’on rentre, et qu’il est désormais possible et même inévitable de laisser la lassitude l’emporter sur l’attention, qui est facile. Voir dans le « retour » un autre départ – ce qu’il est fondamentalement –, c’est aussitôt sentir en soi une nouvelle impulsion, l’espoir de l’inattendu, la curiosité ravivée pour tous ces inconnus qui ont pris place comme toi dans le train presque vide en cette heure matinale, t’émouvoir, pourquoi pas, de ce couple qui cinématographiquement s’enlace sur le quai avant de se séparer, de la ville qui s’éloigne, des amis que tu laisses, de ceux peut-être vers qui tu files maintenant bref, rester vivant.

– Arrête, tu me fatigues et tu te fatigues pour rien. Regarde-toi un peu : tu meurs de sommeil.

– Le sommeil c’est la mort, en effet, et, Michaux dixit, la manifestation pernicieuse d’un manque d’intérêt pour ce qu’il nous est donné à vivre : ce voyage solitaire, ce ciel gris, ces chemins, ces étangs, ces maisons, toutes ces vies parallèles. Il n’y a ni fatigue, ni retour. »

Il dit ; puis il baisse la tête et tente de sombrer.

Puis non. Le soleil sur les meules, ce liseré doré au bout des champs qui s’ombrent de nuages violets, des bosquets de brume, ce petit bois de pins adolescents, ces reflets dans la vitre et tous les souvenirs qui de nouveau y défilent comme défilent au loin les nuages bas accrochés aux clochers, font véritablement et bien mieux que tout bavardage du retour, un départ.

On ne dort pas. On regarde. On vit.

Voici que le train ralentit, frôlant les talus gris parsemés de camomille, et l’on entend partout les bips des téléphones sur lesquels pianotent les passagers et que ne couvrent plus le grondement du train – bruit irritant, d’ailleurs, car s’il évoque le chant des crapauds alytes l’été, dans les talus sablonneux, ou (ils se ressemblent) celui du hibou petit-duc, ils ne propagent qu’une seule et même note, et ces sons sans rythme ni mélodie ne font pas une musique.

À main droite un homme rit tout seul en regardant un film sur son ordinateur, casque sur les oreilles, tout en pianotant sur le clavier de son téléphone ; je suis moi aussi homme multi-tâches : je regarde et j’écris, alors que cet autre là-bas, vieux quadra dégarni à lunettes et jogging, ne fait que regarder – encore que le sourire qui soudain anime son visage laisse supposer qu’il ne regarde pas tellement, qu’il songe plutôt à quelque chose de plaisant, à moins que le spectacle de l’arrivée en gare de Saint-Pierre-des-Corps ne soit pour lui une intense source de joie parce que sa femme et ses enfants l’y attendent et qu’il se sait aimé ?

Toits gris, étroites maisons blanches saluant au garde-à-vous le train très important qui, ma parole, m’emporte – qui s’arrête plus loin, qui repart aussitôt, et cela a suffi pour faire vieillir de vingt ans le quadra dégarni devenu soixantenaire échevelé à la barbe poivre et sel. Sur le quai qui, une nouvelle fois, s’éloigne, voici le même profil du même visage, avec trente ans de moins, en ce jeune homme longiligne qui tire fébrilement sur une cigarette tout en tournant en rond.

Des wagons bleus et rond marqués « MILLET » sont alignés ici, à perte de vue – de quoi emporter des départements entiers.

On passe une rivière. On passe l’horizon. On oublie le meilleur et le pire, l’allant, la fatigue.

 

Poitiers-Paris, 24 juillet 2017

 


 

 

 

VOITURE 5, PLACE 23

(Paris-Chambéry)

 

En train Paris

 

Pour décrire la cohue de l’embarquement dans le train, à la voie 5 du hall 2, gare de Lyon, un matin de juillet, il faudrait une autre plume que la mienne : une plume habituée aux foules, capable de croquer avec rapidité et précision un visage, un caractère, une mimique ; la mienne est trop habituée à l’ascèse campagnarde, au silence, et se trouve présentement totalement dépassée.

Il faudrait pouvoir décrire, par exemple, la mine scandalisée de cette dame découvrant, installé à sa place, le bouledogue que sa maîtresse cajole. « Ne vous inquiétez pas, j’irai le mettre plus loin s’il y a de la place ! dit la femme au chien (mais l’hypothèse d’une place vide semble a priori farfelue). – J’espère bien : c’est ma place ! –Pui, bon, si vous voulez… Mais le chien voyagera à vos pieds ! »

Un peu partout des enfants criaillent, bousculent, se bousculent, son bousculés et criaillent de plus belle. Une dame âgée passe en disant gravement : « Il ne faut pas écraser les pieds. » « Arrête ! » « C’est long… » « Quand est-ce qu’on part ? » « Y a plus de place pour ma valise ! » On sent des relents de tabac froid, de chocolat, de noix de coco, de sueur. On entend des phrases en anglais, en français, en italien, en japonais. La Japonaise assise à ma gauche, très élégante, renverse légèrement la tête en arrière et ferme les paupières. La cohue s’apaise puisque le train est une société idéale où chacun trouve sa place (même s’il y a naturellement des différences de classes et de prix).

Tout le monde trouve sa place, mais pas ce couple que j’imagine pakistanais, ou iranien peut-être. Arrivés à quai devant la voiture 5 juste après la fermeture des portes – qu’annonce désormais un signal à la fois sonore et lumineux – ils regardent, incrédules, le train, le quai, les passagers. L’homme fait à l’intention de quelque invisible contrôleur un geste d’incompréhension, de supplication, de révolte ou de colère, mais le train à l’instant s’ébranle et glisse devant eux. La jeune femme voilée regarde avec un air vraiment paniqué. (Naturellement ils auraient dû, se voyant en retard, monter dans la première voiture au lieu de marcher jusqu’à celle qu’ils auraient dû occuper, tout à l’avant, et où seules leurs deux places désormais restent vides).

Le train traverse les banlieues, ignorant la laideur, la beauté, la misère, les joies du monde. C’est un train de vacanciers assez indifférent. On y tient au portable des conversations feutrées et futiles. Égoïstement je me réjouis de m’y trouver et tente d’occuper dignement cette place 23, voiture 5, du Paris-Annecy.

Cette place, décidément privilégiée, me permet de discrètement m’immiscer au sein d’une famille franco-japonaise. Le petit garçon demande à sa maman : « C’est quand, midi ? » et elle lui répond une longue phrase en japonais, qui semble le satisfaire. Une rangée plus loin le père, français, s’adresse à son fils et aux deux fillettes en alternant français et japonais. Je regarde du coin de l’œil la fine écriture dont ma voisine couvre un petit carnet, et dont je ne peux que jalouser l’élégance. Une telle harmonie familiale, linguistique et ferroviaire m’enchante.

Le train cependant a quitté le désert de béton pour celui des monocultures, qui offre au moins à l’œil de beaux à plats couleur fauve, couleur terre, avec un peu de vert jaunissant pour les champs de maïs. Pylônes sur fond gris virant à l’anthracite, bande de gris plus clair à l’horizon, vibrations, saine secousse à chaque croisement. Je crois que cette fois, le Train à Grande Vitesse roule vraiment très vite, et la succession impossible à freiner, à saisir, d’images qui ne semblent plus reliés entre elles – comme d’un film qu’on diffuserait trop vite, par saccades – procure un étourdissement assez plaisant, une ivresse même que la fatigue probablement accroit, une exaltation enfin qui met à l’abri de toute velléité d’endormissement.

Je repars en voyage. Je reviens, je repars.

En transit à Paris sur le quai du métro, entre la gare Montparnasse et la gare de Lyon, la simple idée du départ des petits a suffi, comme toujours, à le faire bêtement fondre en larmes ; déjà j’imaginais mon grand, qui est encore petit, emporté lui-même dans ce maelstrom de la vie, d’une station à une autre, et moi attendant de lui un signe, un appel, un message qui, sans doute, ne viendraient pas, car les fils sont ingrats et les pères sont faits pour s’effacer. Puis je me suis répété, accroché à la barre métallique, que tout est départ, sans cesse, à chaque instant, que c’est très bien ainsi et qu’il ne faut pas chercher à en « profiter », comme on le dit dans une perspective hédoniste qui m’indiffère, mais plutôt à en mastiquer le suc, à en dévorer le sens – vampire, à à en sucer le sang. Tout cela était assez confus. Je me suis répété cette chanson, ce reggae, qui disait : « Give me the power / to devour / every hour » ; cela m’a rasséréné.

De beaux nuages blancs ronds et bas flottent sur les champs jaunes, puis voici de nouveau les éoliennes et mon esprit quitte à nouveau le train pour se promener dans un souvenir de Madère ; je ne l’alimente pas et le laisse s’évanouir. Dans la vitre se reflètent l’intérieur du train, mais aussi, à l’infini, le paysage et les reflets de la vitre d’en face : si l’on va si vite, c’est pour échapper à l’espace, pour défier le temps. Babel horizontale, il faudrait une muraille pour entamer ta démesure, train fou, train humain (quelques rails en moins ou un défaut de signalisation suffiraient – et quant à la muraille, on y va tout droit, assurément, et par tous les moyens…).

N’empêche que le voyage est beau.

Un bref arrêt en gare de Lyon-St-Exupéry-TGV (il y a ainsi d’étranges gares qui ne ressemblent à rien, ne sont que des arrêts…), puis je surveille les talus criblés de trous, guettant les lapins. Ainsi faisais-je aussi pendant certains cours d’anglais que je suivais distraitement, jeune étudiant, sur le campus de l’université Lyon 2 – car j’avais repéré leur ballet, ainsi que les manigances des ouvriers d’un chantier voisin qui posaient des collets que, parfois, je défaisais. J’aperçois enfin un, deux, trois lapins tapis près de la voie et dont je fixe dans la tête les silhouettes parfaites.

Le train file, et le voyage est beau.

 

Paris-Chambéry, 24 juillet 2017

 


 

 

 

LE CONNU, L’INCONNU

(Chambéry-Valence)

 

En train Chambéry Valence

 

M’étonne souvent le naturel avec lequel certaines jeunes filles débordantes de vie et de curiosité engagent la conversation avec des inconnus. Ainsi de celle-ci qui, s’approchant d’une dame âgée peut-être de soixante ou soixante-cinq ans, lui demande si elle peut s’asseoir à côté d’elle, et puis : « Où est-ce que vous allez ? Vous habitez ici ? » Puis les voici bientôt devisant, et l’on dirait une grand-mère avec sa petite-fille. L’intoxication aux écrans n’a donc pas tout à fait entamé le plaisir de parler (qui serait plutôt chez moi plaisir d’écouter et de prendre en notes).

Le quai, cependant, s’emplit, se vide ; seuls restent les pigeons et les inquiets qui, comme moi, sont venus bien trop tôt et attendent.

Cette gare en plein bouleversement ne sera bientôt plus qu’un souvenir : on en parlera en disant : « l’ancienne gare » ; la même chose d’ailleurs pourra sans doute être dite de ces superbes wagons bleus à étage, de ces machines que j’aime dont on dira un jour : « les vieux trains »…

Un père et son fils adolescent se retrouvent, retour de colo semble-t-il, avec une complicité et une joie flagrantes. Alentour des parents attendent, on entend des clameurs…

Je remonte cette fois cette ligne habituelle depuis Chambéry jusqu’au terminus de Valence, et je dois dire qu’il s’agit probablement là de ma configuration préférée : du connu, des repères, puis une poussée jusqu’au moins connu.

Le connu, c’est pour l’heure ces coteaux de Montmélian, au pied de la « Savoyarde » (cette montagne en laquelle une paréidolie chauvine peut faire voir une dame en coiffe traditionnelle qu’on aurait appelé « la Bretonne » ou l’ « Auvergnate » sous d’autres latitudes… Ces coteaux, je ne les ai pourtant jamais vus aussi verts qu’aujourd’hui, parce que le ciel est d’un gris assez uni mais lumineux, qu’il a plu, et que cela fait ressortir comme jamais le vert vif des vignes.

Je regarde la Savoyarde s’éloigner, m’émeut de la traversée de la grise Isère, ainsi que la voix lasse de la jeune fille au téléphone qui dit qu’elle a peu dormi « parce qu’ils nous ont fait dormir tous ensemble ». Sur la plate-forme supérieur l’adolescent est resté seul, après avoir vu partir tous ses camarades – m’a frappé, et me frappe souvent, la politesse avec laquelle les jeunes gens se disent bonjour ou au revoir, qui contraste tellement avec l’idée que l’on s’en fait.

Pontcharra – mon fantôme monte ou descend du train, et me pique quand même au cœur l’idée de ma maison si proche, mes chats, ma chienne, ma cave et mon accordéon – mais l’arrêt ne dure pas deux minutes et je ne bouge pas.

Je regarde Pontcharra s’éloigner.

Le Granier. L’Alpette invisible là-haut, noyée dans les nuages. Le milan qui vacille.

J’aime plus que tout ces T.E.R. où l’on monte sans place attribuée, ce qui permet lorsque le train n’est pas plein de choisir son point de vue, d’en changer si besoin, et qui s’arrêtent à toutes les gares. Présenter comme un progrès le gain de quelques dizaines de minutes sur un long trajet effectué à grande vitesse et presque sans escales me navre. Le T.E.R. n’est pas le T.G.V., train d’élites et de vacanciers, presque aussi lassant que l’avion puisque peu de gens, en cours de voyage, peuvent monter ou descendre, et que la configuration intérieure ne change pas (reste toutefois les charmes habituels du voyage ferroviaire, ainsi, parfois, qu’une certaine exaltation propre à la grande vitesse à laquelle je ne suis pas toujours insensible). Même en été, le T.E.R. sent bon le quotidien des gens, le trajet du travail, la bienveillance familière.

Un hélicoptère rouge tourne dans le ciel nuageux, semble hésiter puis remonte, comme le train, la vallée du Grésivaudan en direction de Grenoble.
Sensation d’espace.

Les bananiers dans les enclos sous la voute gris clair.

Les panaches, les volutes.

À Grenoble Université-Gières, personne ne monte ni ne descend – c’est cité morte. Le liseron s’épanouit sur le ballast, et un moineau inconscient sautille sur les rails.

Les barres H.L.M., certaines en réfection. Une maison brûlée. Le soleil éclaire les tags, le zinc des entrepôts, les ordures le long de la voie – un parapluie cassé, un pneu, un pare-chocs, une chaise. Poussent ici une forêt de sumacs, et toutes les plantes invasives des jardins qui semblent retournées à l’état sauvage. On trouve aussi parfois un petit potager, dont on se demande quel marginal peut en être le « propriétaire ».

On passe Grenoble et voici le Vercors.

Passent aussi, dans un sens, dans un autre, une mère et sa fille – « tu avances doucement, tu te tiens… tu te tiens » dit chaque fois la mère avec un ton inquiet, comme si le train, pourtant d’une stabilité remarquable, risquait à tout moment de se cabrer – « mais Madame, vous savez, la mer est calme et on n’annonce nulle tempête ! » La petite, d’ailleurs, n’effleure que pour la forme les barres métalliques et marche nonchalamment.

Moirans, miroir aux nuages.

Tullins-Fures, Tullins-Fures, tu es sûr ?

Regret des toutes ces gares où le train ne s’arrête pas et dont les noms sont doux, sont veloutés, parfois, comme celui de Velay.

Bar-tabac-carburant, les noyers de Beaulieu.

Cogne, fenêtres et vitres.

À Saint-Marcellin, quelle est cette grande demeure juchée sur une sorte de promontoire comme quelque chat perché au-dessus des maïs et de la combe ? Un hôtel-restaurant, sans doute, à en juger par la terrasse. Mais je repense à Barbara, à « Mon enfance », à ma nomade à moi et : « Où êtes-vous ma nomade, où êtes-vous à présent ? Avec votre âme nomade, vous voyagez dans le temps… » – ou bien : « J’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces tout comme au temps de mon enfance… »

Est-ce qu’il est encore là, l’arbre de Barbara ?

NA 350 N31 3592 : lu sur le rail luisant, pendant l’arrêt, ce message sibyllin.

Un vol de pigeon me rappelle un rêve fait cette nuit, dans lequel des vols multicolores d’aras macao, chloroptère et même – ce sont les plus grands, les plus beaux – hyacinthe se posaient sur les arbres le long d’une route montagnarde – et je me réjouissais de ce que l’ara soit désormais un oiseau commun en France métropolitaine…

Vieilles fermes, vieux murs effondrés.

Les rires d’enfants sont des flammèches que les parents tentent d’étouffer avant qu’ils n’incendient le calme du wagon, mais qui repartent au moindre courant d’air. (À ce propos, Saint-Hilaire-Saint-Nazaire, cela ne manque pas d’air.)

Romans Bourg-de-Péage : « Regarde, le gris nuage ! »

À Valence-TGV je sens de nouveau une sorte de trou noir, une poussée de fatigue qui me rappelle ce voyage lamentable qui, au lieu de me mener à Bruxelles, s’était achevé à Valence ville après que j’eus raté la correspondance – et il est vrai que le paysage, ici, ne dit plus rien qui vaille, et que le voyage hélas se fait long…

 

25 juillet 2017

 


 

 

 

PREMIÈRE CLASSE

(Valence-Avignon)

 

 En train Valence Chambéry

 

Les hasards d’une promotion, d’un reclassement, me font goûter au luxe de la 1ère : un large siège pour moi tout seul, là où on pourrait en mettre deux. Une bachelière de fraîche date, passée au rattrapage, parle en langage châtié avec quelqu’un qui repasse sa prépa, (« putain faut qu’on s’voye », etc.). À part ça, calme plat : même les enfants dorment. Je compte, dans mon champ de vision, cinq livres pour un écran ; parmi les livres, l’un est fermé, l’autre est en fait une grille de jeux chiffrés, un troisième un ouvrage sur « la socialisation ».

Le paysage cependant est devenu sec, jaune et plat, balayé par un vent qu’on ne sent pas, mais qu’on voit. Palmiers, petites maisons couleur chamois clair avec des volets bleus et des tuiles orange. On longe les hautes tours de la centrale nucléaire – peut-être Tricastin ? – puis vient Montélimar. Je regarde descendre les passagers de 1ère, qui luttent contre le vent : une petite en grand châle jaune, de vieux couples, une fillette qui porte sa guitare sur le dos, un homme en blazer qui, malgré le vent, s’empresse d’allumer sa cigarette. Puis les images de nouveau défilent.

Des pins parasols. Une aigrette garzette qui pêche. Des H.L.M. roses. Les nuages qui s’allongent, s’éloignent les uns des autres, séparés par des bandes de ciel bleu. Des cyprès si pointus qu’on se dit que ce sont des ifs, sans doute.

Voici que le train longe le Rhône, que remonte un bateau de plaisance. Au-dessus de ces montagnettes planent les vautours, les circaètes, c’est sûr, et l’on doit voir des huppes, des guêpiers, des rolliers certainement…

Tout un champ de panneaux solaires, étrange plantation. Une autre centrale nucléaire, puis quelques éoliennes. Des eucalyptus. La garrigue.

Orange. Champs jaunes, terre sèche, piscine déglinguée dans un coin d’entrepôt, maison aux volets verts, grand figuier, puis la gare et ses panneaux qui tremblent – à cause du vent.

(« Qu’est-ce que tu vas prendre en sortant ! », dit le vent.)

Pas un bruit de voix dans le wagon endormi, où il est quinze heures pourtant – et l’on croirait minuit. Seule soupire, là-derrière, la fille de toute à l’heure qui, même seule, ne peut pas prononcer une seule phrase sans jurer (ce qui donne, dans un souffle : « putain… c’est long… »).

L’arrivée en gare d’Avignon met fin au soliloque.

 

25 juillet 2017

 


 

 

 

 

ON NE PLEURE PAS PARCE QU'UN TRAIN S'EN VA...

(Chambéry-Paris)

 

 

Chambéry Paris

 

« C’est là aussi de ces aventures que présentent les trajets en train. La passivité à laquelle ils nous réduisent laisse affleurer et fleurir toutes les suggestions de nos goûts, de nos désirs lâchés comme des chiens fous. »

Patrick Drevet, La Micheline.

 

À cette scène-là je reviens tout le temps, comme reviennent les vieux sur les lieux de l’enfance, les saumons à la source ou les rêves au rêveur. Faut-il la dire encore ? Le hasard a voulu que le train d’aujourd’hui parte du même quai, et que la place que j’occupe au deuxième étage de ce train trop neuf près de l'enfant soit la même que naguère, la même en tout cas que dans mon souvenir.

Ainsi j’ai quatorze ans et je m’en vais, assis seul sur le siège étroit d’un train beaucoup moins rutilant que celui d’aujourd’hui, rejoindre à Montluçon mes grands-parents. Comme dans le poème de Verlaine il pleut et je pleure – mais pas sans raison. À mesure que le train s’ébranle je vois les silhouettes de mon père et ma mère qui s’effacent, et je pleure parce que j’ai compris vers quel éloignement de tout me conduirait le train, nous conduisait tout train.

 

« On ne pleure pas parce qu’un train s’en va... »

 

Une voix à l’entrain même pas mécanique mais chaleureuse, naturelle (on engagerait volontiers la conversation avec ce chef de train) annonce que le départ est imminent. Quelque part derrière moi un père accompagne ses deux fils, dont l’un s’appelle Clément, aux petits soins, « est-ce que tu veux faire une partie de Uno mon chéri », encore un divorcé sans doute, un égaré qui joue les rassurants pour être rassuré, un qui part en voyage avec ses fils pour fabriquer encore des souvenirs avant de disparaître. 

 

Voyager en train est une façon douce d’apprendre à disparaître. On pourrait presque oublier le mouvement (quoique moins facilement qu’en avion ou dans les grands ferries qui, par ciels sereins et mers sans remous, ne laissent plus rien voir du monde) ; mais le paysage rayé de part et d'autre nous serre, et il y a ces tunnels qui de loin en loin nous ramènent à la réalité de ce qu’on vit, de ce qu’on est : ce visage cerné de nuit, criblé de lampes, puis supplanté par le paysage d’automne (du jaune pâle et du gris plein la mémoire de l'enfant), ce visage plus si jeune, jeune encore mais qui se creuse, cette face pas rasée (et je me demande en passant s’il est vraiment nécessaire de montrer aussi ostentatoirement ma défaite par une telle négligence, moi qui ai jusqu’alors pris si grand soin de conserver l’apparence androgyne qui était la mienne, toujours rasé de près, garçon sage, comme imberbe, qu’est-ce que c’est que ce type hirsute au teint gris ?), et puis l’autre visage rond, épanoui, rêveur, qui regarde tout, regarde le ciel gris, les fougères jaunes, les travaux, les pylônes « danger de mort », les chevaux clairs dans le pré sombre, la plaine labourée, les vaches, le chat à l’affût, la buse, les montagnes qui s’éloignent.

 

Grand calme dans le long train, douceur feutrée, et partout cette tendresse familiale me désarçonne – allez, tu me rattrapes, tu m’épaules bien, tu regardes pour moi, regardes mieux que moi, et je sens bien qu’il est doux malgré tout de voyager ainsi avec toi. On partage, trop tôt mais le train donne faim, le cake aux tomates séchées, la salade, le thé – « oh mais tu manges comme un Hobbit ! ». Tu parles du livre que tu lis, de tes jeux, de tes histoires d’enfant, dévores la salade, jettes un œil intrigué au texte que j’écris, puis tout te ramène à cette fenêtre que nous partageons, tu poses à nouveau ta tête sur tes mains et tu regardes, intensément, sans distraction, tout ce qui file, tes rêves qui filent.

 

Le thé, le train, l’automne, Paris qui nous attend, la vie qui t’attend, la musique, Clément...

 

Passe un petit garçon avec son violon – mais oui, c’est moi enfant, et la fillette blonde aux yeux clairs qui s’est levée devant est mon amour d’enfance.

 

Passe le temps, les champs s’éclairent, l’espace s’ouvre et tu attaques avec fierté le tout dernier chapitre de ton épais volume qui s’intitule, je lis de biais, « le commencement ».

 

Le temps, l’espace, le passé, l’avenir, les troubles, les éclats, la plaine, le sommeil, les visions, l’abandon – le voyage en train, c’est cela.

 

Les collines sont rousses, les visages brouillés, je ne sais plus mon âge. Adolescent diaphane je me suis emparé de la revue pour y lire les quatre pages d’interview du chanteur et puis, l’article lu, je m’attarde sur cette image toute autre du modèle qui pose en pleine page, torse nu, jean bleu ciel, yeux noisette, délicat, désirable, désarmant de candeur feinte, et je projette dans la vitre et le ciel cette autre silhouette ; puis je tourne les pages de la revue et discrètement y glane les bribes d’une autre vie que je vivrai, que je ne vivrai pas, comment savoir vers où ton train s’en va...

 

Engrenages, enchaînements, sens uniques, trains qui bifurquent, désris retenus ou « lâchés comme des chiens fous », aiguillages qui s’enclenchent ou se bloquent, et allers sans retours, allers simples toujours.

 

Puis le train du présent – qui est déjà, qui était, qui sera train du passé – s’alanguit, s’arrête même longtemps à cause, dit la voix enjouée, d’une bête percutée par le train précédent et dont il faut enlever les morceaux (de la bête ou du train, on ne sait plus...), le temps s’étire, tu bailles, je m’assoupis, tu t’endors et tous deux nous rêvons d’un voyage sans fin.

 

4 novembre 2017

 


 

 

UN TRAIN DANS LA BRUME

(Pontcharra-Paris)

 

 Dans la brume

 

Le train traverse la brume froide et bleue, de larges pans de brume bleutée, polluée sans doute et qui stagnent ainsi tout l’hiver en fond de vallée, mais qui, rabotant le paysage de toute façon tellement triste de novembre, ont peut-être aussi le pouvoir d’abolir le temps, qui sait, ou d’en atténuer les contours...

 

Deux collégiens discutent avec un air grave sur la banquette d’en face. Chacun évoque le parcours qui l'a conduit dans ce train, car un collégien obligé de prendre le train pour rejoindre son établissement a toutes les chances d’avoir été exclu de son collège de secteur. Ce tout jeune garçon aux yeux clairs, à peine en cinquième, bon élève, germaniste, latiniste et excellent causeur, était, dit-il, harcelé par d’autres ; c’est lui qui est parti, qui part, pour Chambéry... Et les deux garçons de s’échanger leurs emplois du temps, leurs résultats, leurs souvenirs, de s’étonner avec candeur de broutilles, cependant que le train frôle les coteaux roux de Montmélian.

Pendant que ces deux-là se livrent à leur si sérieuse conversation un homme, un adulte encore jeune, comme on dit, lit avec une extrême attention un manga, et une femme, après s’être consciencieusement rongé les ongles, pianote sur son téléphone.

 

*

 

Sur le quai de la gare de Chambéry deux quidams en capuches et jeans déchirés s’agitent bruyamment dans un nuage de fumée, occupant tout l’espace de leur parole sonore qui, comme des cris d’étourneaux, semble interpeller la terre entière. Le plus bruyant des deux est un gaillard massif à l’air buté, qui crache sur le sol, trace dans l’air froid des cercles de fumée et laisse ses longs bras ballotter tout en suivant docilement son comparse, un jeune gars sec, jean bleu ciel déchiré et portable à l’oreille. Lenny et Georges.

 

*

 

Des troncs noirs sur fond gris. Des troncs tordus, des arbres courbés, des fermes sans lumière, des routes désertes, un bateau échoué en plein champ, la tache orange d’un chasseur qui marche seul avec son chien sur la terre noire, et puis le ventre ouvert, fumant, d’une décharge, une barrière sans personne, un chemin dont aucun écolier ne vient briser la glace, une corbeille, beaucoup de brouillard, trois tunnels : voilà ce qui d’abord passe sur mon visage, projetant sur la vitre les images fuyantes de mon autoportrait en novembre.

Puis tout cela insensiblement s’éclaircit et s’affine – la dentelle des rameaux nus, les festons du lierre et des boules de gui, les derniers feux des saules pleureurs, des bouleaux...

La ville que l’on traverse est pleine de vie, de voitures, de lumières qui rassurent. Comme passant près d'un rivage en bateau on salue un grand immeuble en construction, des ouvriers en gilets fluorescents qui, debout sur un toit, se font des signes, et qui sont eux-mêmes dans ce monde gris tout saturé de signes, des signes pour dire la persistance de la vie au seuil de l’hiver, comme l'est peut-être à leurs yeux le train lui-même – qui soudain accélère – car tout de même se déplacer c’est vivre, être là dans ce train en route une fois encore vers Paris c’est vouloir vivre encore, même mal, maladroitement, tristement, même esseulé, c’est braver novembre et le poids de l’absence, des absentes, des trahisons, de tout ce qui en soi et alentour continue à sombrer, c’est bien au bout du compte l’équivalent non-verbal, mais vital, de ces lignes que je continue à tracer pour me convaincre de ce que je suis bien vivant et que le train avance et aimer sa puissance, acquiescer à la force qui le fait parcourir de plus en plus vite sa route balisée – et de cet acquiescement naît (naturellement je sais que ce n’est qu’une coïncidence, mais choisir de le dire en fait encore un signe) de la lumière, plus de lumière, car le brouillard pour la première fois depuis notre départ un bref instant s’est dissipé et qu’on a aperçu (c’est déjà terminé et je n’en fais pas un drame car je suis dans la grisaille à mon aise) un petit coin de bleu.

Ainsi l’on continue de filer à travers les bribes grises de ce monde insensé. Ainsi, déboussolé mais pas égaré, on s’en remet à la force du train, à la certitude des rails, comme à l’une de ces divinités sévères ou débonnaires qui naguère, aux temps où l’homme était moins libre et moins seul, auraient pu nous guider. Par cette parole pianotée dans la tête on s’approprie le passage, on en fait, dirait Bouvier entre deux bouffées de tabac, notre passage, notre fumée, notre brouillard ou notre train à nous. On peut maintenant se détendre, s’oublier, s’effacer, se laisser emporter. Ouvrir ou fermer les yeux maintenant c’est tout comme : nous fûmes brume, nous avons fumé la brume et maintenant nous rêvons.

Les prés sont blancs, la terre tremble, le voyage est immense.

 

20 novembre 2017

 


 

 

DES PERSPECTIVES 

(Paris-Pontcharra)

 

Des perspectives

  

Encore un train, encore un aller, un retour, et encore des mots pour broder sur cela quelle dentelle ? Plus j’avance moins je comprends. Je ne comprends ni ces gens, ni ces remous, ni ces cris, ni ces silences, ni le sens de la marche, ni surtout ce que je fiche ici tout seul assis à cette place côté fenêtre où il n’y a pas de fenêtre, embarqué pour quelle vie sans retour ?

 

La petite dame asiatique à main gauche se réjouit de ce que le train part à l’heure, un homme au téléphone parle arabe et je comprends « Aix-les-Bains »: c’est donc que je ne suis pas si loin, pas si loin des lieux, sinon du temps, de l’enfance, pas si loin de l’enfant ?

 

J’aime cette affiche de cinéma qui, sur le quai en face, montre un jeune homme assis dans un train, côté fenêtre, près du reflet de son enfance. Je pourrais aller voir un film pour cette seule image-là.

 

Je reviens, quoi qu’il en soit, pas si perdu, pas si seul que cela puisqu’attendu encore par deux enfants et des bêtes, bien moins perdu que nombre des égarés croisés dans les souterrains de la ville, et pourtant je sens bien à mesure que le train s’ébranle et remonte les quais où s’effacent les gens, à présent que la belle image du jeune homme au reflet enfantin a été supplantée par des barres d’immeubles, des hangars, des câbles, des tags, des tunnels, des tours à l’infini, des lieux coupants, des banlieues invivables où l’on vit pourtant, je sens bien qu’il y a en moi un enfant qui s’affole, qui voudrait crier et pleurer mais qui n’ose pas, comme naguère ma grand-mère jetée à sept ans dans le train italien qui l’emmenait vers des années de servitude, et l’enfant en moi maintenant pleure sa grand-mère, son grand-père dont les voix se sont tues, pleure plus que jamais sa mère toujours pas revenue, pleure l’infidèle que l’adulte, tantôt, de rancœur et de rage giflait en rêve, pleure ses idéaux perdus, sa foi en l’autre, en soi perdue, et tous ses mondes perdus.

 

Le train ralentit et s’arrête dans un long sifflement qui s’achève dans les graves. Des silos. Des camions toupies. Des pylônes. L’alignement des bouleaux maigres, les murs tagués et puis, à peine visible dans la brume sale, l’échappée d’un avion.

 

Le train s’ébranle à nouveau, repart dans un frémissement de tôles et de plastiques usés. Des barres d’immeubles. Un chantier. L’alignement des travaux et des jours, le carnet griffonné et puis, dans la bouche, le goût d’ail et de moisi de l’affreux sandwich auquel le mouvement ou l’arrêt du train ne changent rien.

 

C’est à ce moment-là et dans ces circonstances qu’on préfère assez sagement se taire, se détourner de tout paysage intérieur, extérieur, et dormir. On se retrouve à l’eau, nageant, dérivant dans une eau assez calme mais dangereuse, car un courant insensible déporte peu à peu du rivage qui semble si proche qu’on ne s’affole pas, mais qui pourtant s’éloigne tant et si bien que, lorsqu’on veut retourner on se rend compte qu’ il est trop tard, que tout effort est vain, que crier même est inutile, et qu’il n’y a plus qu’à faire la planche pour ne pas fatiguer, ou se laisser couler – ce que, même en rêve, on rechigne à faire.

 

*

 

Au réveil pourtant tout baigne dans la lumière. Des champs verts, des moutons blancs, la brume légère éblouissante, les dernières dorures des bouleaux.

On pourrait croire qu’on a passé quelque frontière mentale, on est tout prêt à croire à ce genre de chimères dont les faisceaux des rayons comme des projecteurs sur une scène dessinent les contours artificiels.

Ainsi, autrefois, au Brésil, après avoir suivi jusqu’au bout une piste dangereuse, traversé sous la pluie le bourg hostile de Maruda, manqué tomber dans l’eau du port et m’être endormi dans un rafiot rouillé en route pour un lieu qu’on me promettait détestable, c’est au Paradis, je ne mens pas, que je m’étais réveillé, et je donnerais bien la moitié de ma peau de chagrin pour retrouver ce paradis et cette époque-là.

Bientôt la lumière des champs est encore redoublée, multipliée par celles du lac que le train longe et, regardant entre les joncs les foulques, les grèbes, les cormorans, m’émerveillant une fois de plus de la courbe de l’Epine, dernier contrefort du Jura, des dix-mille paillettes offertes par le contre-jour ou de la barque à la dérive, je constate à quel point le monde se moque de nous et réciproquement, tant il est facile de se fabriquer de belles images et de se réinventer des paradis de pacotille.

Il n’y aura plus de paradis mais peut-être, ici et là, à l’improviste, quelques lambeaux, quelques échos de l’harmonie peut-être pas tant perdue que rêvée et qu’on croit retrouver quelquefois dans certaines perspectives offertes par la vie, par le train.

 

 21 novembre 2017

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.