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RÊVERIES FERROVIAIRES

(Chambéry-Beauvais)

 

 

Chambéry Beauvais octobre 2018

 

 

Puis le train file dans la nuit éblouie de lune et de lampes, toute trouée, ébouriffée, hagarde et laissant derrière elle la hulotte dont on n’entend plus la plainte, le train glisse presque en silence et sans effort comme une barque sur son erre, avec seulement quelques grincements de poulies, l’ostinato des souffleries, les raclements de gorge sporadiques du vieux voisin renfrogné qui fixe la vitre noire, et la conversation très douce, veloutée, on croirait un duo de violoncelle et d’alto, de deux jeunes hommes dont l’un, en jeans gris, chaussures de toile grise et gilet noir n’a que vingt ans, comme le dit la chanson d’Aznavour dont il a enregistré la mélodie sur son portable en guise de clin d’œil à son âge, ainsi qu’il l’explique à son compère, et comme on n’est plus soi-même si jeune on se sent, à les regarder, à les écouter tous les deux (la mélodie policée de leurs voix plutôt que les paroles) attendri, emporté par une nostalgie sans violence comme par la marche du temps et de ce train où l’on parle ainsi à voix basse et où l’on dort beaucoup, la petite jeune fille là derrière pelotonnée contre la vitre comme un chat, la femme quadragénaire appuyée douloureusement sur son poing, le vieil homme à présent renversé en arrière avec un masque noir sur le visage, l’étudiant effondré en avant comme en pleurs sur l’ordinateur qu’il a fini par refermer, chacun au fond si seul et si fatigué, on le sent, trop fatigué même pour prêter encore un peu de son inattention aux images des écrans, aux reflets sur les vitres, ou bien il faut avoir vingt ans et un ami de son âge, ou quelque tache vraiment urgente à accomplir, pour résister au sommeil et à la tentation de mettre fin au petit bavardage mental qui maintenait en éveil et plonger complètement dans le rêve auquel le voyage en train, la nuit, ressemble tant...

  

Le rêve file dans la nuit éblouie de regards complaisants et toute trouée de désirs, rejoignant ici la réalité ordinaire de la veille, s’en éloignant plus loin comme de la rive d’un lac invisible, le rêve mélange ses fracas au silence des lèvres et ses images extravagantes de corps offerts, d’île et d’oiseaux au fourmillement noir des paupières closes, et dans sa grande confusion l’on entend une voix aimée prononcer des paroles de réconfort et chanter la berceuse qu’on nous chantait quand nous étions enfant, ou celle que nous-même chantions aux enfants quand ils étaient petits, et dieu que cela qui semble si loin dans la vie éveillée redevient proche dans le rêve, si proche, c’est à pleurer, mais on ne pleure pas ou juste de bonheur car c’est merveille d’entendre à nouveau cette voix et de se laisser bercer, caresser, aimer en ce rêve d’amour et d’éternité retrouvée qui glisse dans la nuit et donne envie de ne surtout jamais se réveiller...

 

 

Les premiers rayons orange flamboyant du soleil émergent à l’horizon et percent la brume qui stagne si densément dans les champs qu’on dirait une mer de nuages et le train, un avion. Un paysage pastel apparaît en même temps que se révèlent les traits des deux jeunes gens qui, pendant les deux heures écoulées, n’ont pas cessé leur sévère conversation à propos de l’esprit, de l’amitié, de l’éducation et du pouvoir des mots (l’un d’eux, jeune enseignant, découvre apparemment le bouddhisme, dont il retranscrit assez posément, sans rien de ridicule, les enseignements). Pendant quelques instants l’automne resplendit, puis tout s’éteint, l’aube est finie et le train s’engouffre dans un tunnel de grisaille, d’arbres flous, d’usines qui semblent désaffectées, de murs taggués – et bientôt on se fraye un chemin à travers le flot de la foule forcément un peu hébétée de la gare, du métro, on affronte le portique étroit où l’on reste coincé à cause de l’accordéon, on écoute une jeune fille compatissante qui conseille de passer par le portique réservé aux femmes enceinte et aux poussettes et l’on se retrouve encore plus bloqué, à quatre pattes au milieu des bagages, puis seul sur le quai gris sur fond de ciel gris et dans le bon train aux banquettes violettes où l’on s’installe à nouveau, où l’on attend derechef le départ – sollicité jusque-là par des mendiants qui déposent sur le velours violet des messages orange rédigés sur un même modèle, « j’ai un, ou deux, ou trois enfants et je suis au chômage, réduit à faire la manche », ce qui discrédite quelque peu leur éventuelle véracité, auxquels personne ne prête attention.

 

 

Chacun maintenant rédige peu ou prou le même message, « je suis dans le train de Beauvais ». À celui-ci qui dit y voir une sorte de miracle, façon excessive sans doute d’exprimer son soulagement d’avoir franchi les obstacles des portiques, des directions, de la vie, on répond que c’est tout simple. Il est tout simple en effet de prendre le train, de choisir finalement une direction, sans doute la bonne, malgré l’invraisemblable enchevêtrement des aiguillages, de comprendre au moment où s’ébranle le train et où la voix mécanique des haut-parleurs déroule la liste des gares desservies jusqu’à Beauvais (et l’on croirait une page de La Recherche, noms de pays: le nom) que l’on est ici à sa place, sans réserve ni réservation, simplement là où il fallait être pour continuer à vivre vivement le voyage doux de la vie. Dans ces moments, même les jardinets minuscules enclos le long des tout petits pavillons de banlieue avec vue sur le train semblent un miracle, le flot des voitures un signe d’abondance, les tags une manifestation de vitalité primitive, les barbelés et les éclats de verre sur les murs une œuvre d’art, les cubes gris des immeubles des dés pour enfants de géants, la cabane en plastique orange au fond du jardin oublié le plus touchant des signes de l’enfance, le moindre bosquet une forêt, les peupliers, des harpes, les bourgs, des fruits. Le train cependant traverse à vitesse réduite une rivière au bord de laquelle fume une décharge. La pie sur l’arbre mort partage notre patience, le train notre impatience. En gare de Persan-Beaumont les beaux trains gris et mauve arrêtés attendent la marée – pourquoi celui-ci porte-t-il le nom de « bombardier ? De Chambly, de Bornel-Belle Église, on ne voit que des entrepôts, des lotissements (la France entière vue du train ne semble faite que de cela): des rêves s’y entassent néanmoins, ici comme partout, que les oiseaux frôlent, que le passage des trains secoue. Il y a, en cette saison, quelque chose décidément de tendre dans les couleurs et les courbes du paysage, du flou dans les lignes, une sensualité latente, paisible mais pas endormie, qui n’a pas l’évidence du printemps mais un charme plus profond.

 

 

À St-Sulpice-Auteuil, une mère en colère demande bien fort à son enfant qui pleure : « Tu veux une fessée ? Tu la veux ? », mais le train s’arrête à peine et on n’entend nulle réponse – si ce n’est, dans la tête, à cause d’une association d’idées, l’inflexion d’une voix chère qui chante : « Âme te souvient-il, au fond du Paradis, de la gare d’Auteuil et des trains de jadis... » Puis, plus tard, plus loin, une autre mère, seule avec sa toute petite fille, embarque avec fracas et emplit tout le wagon de sa voix tonitruante, théâtrale, on se croirait soudain dans une comédie italienne. Sa douceur affichée, affectée, masque mal la violence hystérique, la bêtise, le dérèglement. On n’entend pas l’enfant, mais les cris fous de la mère résonnent et mettent mal à l’aise tous les passagers qui rêvaient d’un voyage insouciant. Ceux qui lisaient s’arrêtent, ceux qui parlaient se taisent. Tout l’espace est désormais occupé par le drame qui se joue, car l’enfant voudrait faire pipi et toutes les toilettes de ce train sont fermées (ce qui semble habituel). Un passager timidement recommande d’aller voir dans un autre wagon, mais la quête échoue et l’enfant fait sur lui – l’escalade tragi-comique culmine lorsque la mère clame qu’à présent, sa petite voudrait faire caca... Puis les passagers laissent s’éloigner avec soulagement la mère hystérique et sa fille, pauvre petite, et commentent tristement l’épisode. Chacun part dans sa bulle, rejoignant des vies rudes ou douces, vulgaires ou raffinées, heureuses ou douloureuses.

 

Chambéry-Beauvais, 25 octobre 2018