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L’ENFER

(Chambéry-Lyon)

 

Chambéry Lyon novembre 2018

 

 

Dans le train Chambéry-Lyon on n’a pas vu le temps passer, pas vu venir novembre, pas vu venir la ville, rien vu venir. Il y avait bien un lac, des fougères jaunes, un jeune homme à casquette qui promenait son chien, des fermes à l’abandon, des lotissements presque déserts, de vagues faubourgs, des prés flous, une carcasse de caravane, une maison bleu pétrole, mais le gris du ciel a coulé, s’est mélangé à la terre et a tout recouvert. Puis le train vide a traversé les fumées des usines, glissant vers plus de gris, franchissant des barrières de tristesse, jusqu’à ce quai de gare où attendait la foule. Tout se perd alors dans une autre sorte de confusion, un brouhaha tendu, des visages sans corps, des corps sans visages lancés dans des trajectoires mécaniques, et puis parfois émerge une phrase, « il est adorable ! », « s’il vous plaît monsieur, nous sommes des réfugiés... », ou l’appel impérieux du type baraqué de la sécurité intimant l’ordre au passager distrait de ne pas descendre par l’escalier barré. Un pigeon frôle la tête du jeune militaire qui patrouille, mine patibulaire, avec sa mitraillette en bandoulière. Passe un vieux créole qui transporte avec lui un gros poste radio diffusant à tue-tête des airs de son île. Passe un jeune Juif à grand chapeau plat, suivi de près par un marin (sac de marin, casquette blanche à visière bleu marine, et cette façon de marcher en s’appuyant au sol), puis par un cycliste au casque clignotant, une anglaise au chapeau bordeaux, une vieille femme a l’air éperdument heureux qui regarde autour d’elle, au-dessus d’elle, au-delà de la foule, comme si elle voyait dieu... Un enfant crie, je me demande pourquoi il y a toujours, dans tous ces halls de gares sans âme parmi lesquels celui de la Part-Dieu est sans doute le pire, à toute heure du jour et de la nuit, un enfant qui crie : c’est peut-être qu’il sent bien, le pauvre, à quel point il risque de se perdre, à quel point les géants qui l’entourent sont eux-mêmes perdus, qui font semblant d’aller quelque part pour faire bonne figure. Naturellement on sait des trains dont la destination fut pire, et pires situations que celle de tous ces gens affairés parmi lesquels on tente de s’orienter ; puis on pressent, au fond de ce souterrain, de plus en plus assourdi, étourdi, affolé, on pressent ce que sera quoi qu’il advienne cette ultime gare vers laquelle on s’en va tous, et qu’importent le rythme, le tempo et l’âge, on pressent que l’enfer ressemblera à ce hangar sinistre quadrillé d’hommes en armes où seuls les pigeons semblent libres.

 

Chambéry-Lyon, 23 novembre 2018