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En train02

 

« Il ne saurait y avoir de beauté sans le mouvement qui m'en frustre et qui la défait. »

Patrick Drevet, La Micheline.

 

J'aime les trains, indubitablement – et j'aime plus que tout écrire lors des trajets en train. On ne fera jamais assez l'éloge de ce moyen de locomotion idéal qui permet de passer du dedans au dehors tout en s'attardant sur l'interface des vitres, offrant pour écrire une place stable et mouvante... On trouvera ici divers fragments ferroviaires, complétés au gré des envies et des trajets.

 

 


 

 

 

LA PROSE DU TRANSBELLEDONIEN

(Pontcharra-Lyon)

 

 

Le quai la voie

            

 

Sept heures. Mars miroite dans les mares sombres de la vallée et le train file à travers la combe qu’irise une fine vapeur de pollution mauve. Brume et cahots, bleu pastel du ciel opaque qu’un clocher s’obstine à montrer de la croix. Soudain le soleil perce franchement du côté de Belledonne, et la plume étincelle. Odeurs de tabac froid, de café, de goudron et de gare. C’est ainsi que l’on repart en voyage…

Une fois de plus on se tient là devant ce reflet pâlot de la vitre, avec dans la gorge un vieux nœud de tristesse qui, malgré le temps clair et la perspective d’une escapade pourtant désirée, tarde à se dénouer. Eh bien, vieille taupe, t’arracher à ton terrier t’est donc toujours si  pénible ? — On n’a pas idée de partir ainsi dans l’aube froide, comme appelé en urgence par dieu sait quel malheur, au chevet cette fois d’un vieux fleuve en fin de course...

Je connais par cœur cette inquiétude d’oiseau jeté hors de sa cage et soudain obligé de se tenir, comme n’importe quel animal sauvage, sur le qui-vive. Je ne vois plus là une marque de faiblesse ni de paresse mais plutôt une sorte de trac comparable à celui qu’endurent les acteurs avant d’entrer en scène (quelques-uns ignorent le trac, je sais, de même que nombre de vrais voyageurs n’éprouvent que de la joie quand il leur faut repartir, mais je n’ai pas leur assurance ni leur légèreté). Le rideau se lève, le train démarre et l’on se retrouve exposé. Le rapprochement avec le théâtre cependant ne me convainc qu’à moitié, car les chances d’entrer en rapport avec quelque chose de vrai me semblent plus fortes ici dans ce train, sans texte à débiter ni spectacle, ni spectateur, que sur une scène de théâtre — ou peut-être même que dans l’espace clos de la chambre où je travaille habituellement.

« Une fois franchi le seuil, ‘dehors’ survient sans rémission : un courant d’air chaud ou froid, une pesanteur parfois, une allure immobile qui surprend, une fragmentation affolée qui agresse — l’intériorité, volée à son seul trouble, des rêves pesants, des gestes somnambules, la rengaine du souci, va rebondir, elle est lancée, abandonnée sur un pan du monde. […]  Qu’il le veuille ou non, sauf s’il est trop occupé, enfoncé en lui-même, quelque chose va venir prendre [le marcheur, le voyageur], le surprendre… » (Jean-Christophe Bailly).

« L’intériorité » va être « abandonnée sur un pan du monde » : ces paroles de Jean-Christophe Bailly sont celles d’un écrivain du dehors (urbain, en l’occurrence, mais peu importe) qui sait ce que la promenade, en brisant la chaîne des « gestes somnambules », apporte presque toujours d’étonnement, d’élargissement, d’ouverture provisoire ; qui sait aussi que le visible n’apparaît que pour autant qu’il est regardé, éprouvé, questionné et finalement exprimé, sans quoi ces lieux où nous passons restent terrae quasi incognitae, territoires vacants pris dans le flou de la distraction ordinaire, les limbes de l’à peine vu et du mal nommé, les cendres d’un monde mort.

 Au seuil de cette petite fugue ferroviaire, je voudrais dire ce rêve que j’ai d’une grande carte presque blanche qui ferait apparaître en filigrane le Rhône avec tous ses affluents (y compris le tout petit ruisseau qui coule près de mon village), et où seraient peu à peu dessinés, en pointillés plus sombres, les seuls chemins, les seules routes, les seuls lieux qui auraient été réellement vécus, parcourus et de quelque manière que ce soit (notes, poèmes, images, chants ou signaux de fumée…) exprimés. Même avec la participation de cohortes d’arpenteurs, ce serait naturellement un travail impossible à « terminer » et, à l’instar des cairns élaborés par des randonneurs anonymes ou de ces comptages d’oiseaux auxquels les ornithologues se livrent chaque année, toujours à recommencer. Cette manière de baliser notre territoire serait néanmoins, je crois, une belle façon d’affiner le rapport que nous entretenons avec lui.

L’itinéraire d’aujourd’hui s’inscrit modestement sur cette carte : quelques pointillés zigzagant de Pontcharra à Chambéry puis de Chambéry à Lyon.

 

Cela étant écrit, l’inquiétude commence à laisser place à l’abandon — car déjà la multitude des images entrevues se superposent au reflet de la vitre, et peu à peu le remplacent.

Place, donc, à ces images qu’on ne peut qu’à peine retenir (comme celle de la Vierge dorée de l’église de Myans qui, idéalement tournée vers le levant en hauteur, a été pendant quelques secondes dans le creux sombre du village et du col une sorte de flambeau vite soufflé), mais qu’on suit de la plume autant que de l’œil, parce qu’on n’a pas trouvé mieux pour traverser avec vigilance le petit peu de temps, le petit bout d’espace qui nous sont prêtés.

Place aux images.

 

*

 

Remontant la vallée du Grésivaudan on traverse la vaste béance du sillon alpin qui relie Genève à Grenoble en passant par Annecy et Chambéry, et d’où l’on prend conscience de l’ampleur des massifs alpins et pré-alpins comme on pourrait le faire depuis l’un de leurs sommets. Cette aire d’envol pour migrateurs montagnards, la voici aujourd’hui soumise à un développement industriel et urbanistique accéléré, et devenue slogan publicitaire pour aménageur-recouvreur d’espace — mais qu’importe : on n’en jette pas moins vers les Bauges, la Chartreuse, Belledonne et l’Épine un regard plein de reconnaissance.

Bientôt le paysage se resserre et s’enfonce. À l’approche de Chambéry (qu’une étymologie controversée rapproche du patois chambero, l’écrevisse, qui devait autrefois pulluler dans cette cuvette marécageuse), le train ralentit et frôle de hauts immeubles maculés de tags et de crasse (on imagine la vibration des vitres à chaque passage). Un vieillard planté derrière le carreau voilé de sa fenêtre regarde depuis le rez-de-chaussée le passage du train : on dirait un fantôme, mais peut-être le train et ses passagers sont-ils aussi des fantômes à ses yeux. Entre la voie ferrée et la falaise sale des immeubles, cerné par les ordures, les carcasses de postes radio ou de téléviseurs jetés là, les débris d’objets électro-ménagers indéfinissables, l’agression des graffitis (et l’on pense avec effroi aux risques encourus par ces jeunes errants pour venir tracer là, en pleine nuit sans doute, ces signes absurdes destinés à quel rite, quel marquage territorial, quels lecteurs ?), dessinant un tout petit rectangle bien propre dans cette mince bande de terre poussiéreuse et sans lumière, quelqu’un a réussi à s’aménager un jardin. C’est vraiment un tout petit enclos qui jouxte la fenêtre la plus basse, un minuscule potager d’enfant avec un arrosoir, des tuteurs pour d’improbables tomates, l’esquisse d’une allée… On garde en tête cette image comme l’éclat du soleil vu du fond d’une grotte.

À l’intérieur du train un couple déjà âgé accompagne ses trois petits-enfants ; l’homme, l’air un peu lointain, empâté, attentif, prononce avec l’accent du midi : « On le fera dans l’autre train, le rami — là, regardez donc le paysage ».

Au fond du paysage (qu’on regarde donc), la silhouette blanche du Nivolet (pareille à celle qui occupait naguère le cadre de ma fenêtre à Chambéry-le-Haut, mais plus distante et bientôt effacée par les monts, les arbres, les talus, les bâtiments), la silhouette du Nivolet apparaît, disparaît, réapparaît, s’éloigne lentement. L’un des enfants s’exclame : « Au revoir Chambéry ! » (et ce n’est pas du tout une manière de faire parler, après coup, l’enfant qu’on a été, mais le strict compte rendu de ce qu’a dit cet enfant inconnu).

Le train cependant traverse la brume, long couloir clair et précis encadré de part et d’autre par de larges bandes de blanc flou rayées de spectres d’arbres, tout ce brouillard qui baigne ordinairement la cuvette du lac d’Aiguebelette et l’avant-pays savoyard le matin. Rideaux verts, plafond vert arrondi, petites lueurs allumées des liseuses, quiétude débonnaire ou distante des passagers embarqués dans ce même mouvement — tout cela n’est pas moins étrange ni moins théâtral, au fond, que le tableau de Hopper « Compartiment 3, voiture 293 » (dans lequel une jeune femme perdue dans un décor vert, qui est sans doute décor de cinéma tant l’éclairage paraît peu naturel, regarde machinalement une revue sans voir ce que le spectateur voit : que ses cheveux et sa peau ont la même couleur que le paysage extérieur qu’elle dédaigne — qu’elle est donc à son insu reliée à plus vaste qu’elle, et le spectateur avec elle…).

À mesure que le brouillard se dissipe apparaissent des saules pleureurs ébouriffés déjà couverts de jeunes feuilles vert-jaune, des pruniers en fleurs, des haies de forsythias jaunes de plus en plus éclatants, des champs, des prés, des lotissements, des chemins qu’on ne prendra pas mais vers lesquels on lance un regard ou une phrase comme Cendrars rêvait de jeter ses chaussures en direction des îles où il n’aborderait jamais.

Un canard vole au-dessus d’une rivière inconnue — juste avant l’arrêt de Pont-de-Beauvoisin, où personne ne monte ni ne descend et d’où le train repart vite. Déjà on a suffisamment vu de visages, de maisons pour ne plus être tout à fait certain de son propre visage, de sa propre maison. On pourrait aussi bien être quelqu’un d’autre ou habiter ailleurs, et le voyage nous ramène vers un certain anonymat. Dans l’alignement des arbres et l’éloignement de soi, dans le vol de la corneille noire, dans les balancements, les grondements, les tremblements du train se laisse pressentir quelque chose de neuf et d’ancien d’où émerge une disponibilité nouvelle. Le rythme intérieur alors se modifie, s’accélère, se calque sur le rythme extérieur.

Oublie-toi.

Laisse aller.

Laisse chanter ce qui doit chanter.

Laisse se taire ce qui doit être tu et se défaire ce qui doit se défaire.

Laisse faire le voyage.

Laisse aller. Laisse filer.

Laisse lire, laisse libres les mots lus : STOP – PUNK – CLAC – pictogramme d’une flèche vers la droite ou « signal automatique », arbres blancs, arbres roses, arbres nus et « risques de verglas » (ben voyons !). Et puis, tout un dortoir de corneilles parmi les peupliers (c’est juste avant d’entrer à Saint-André-le-Gaz). KNAUF sud-est, TRUK, langue barbare de l’industrie et fumées blanches dans le ciel blanc. Un père répète gravement à son fils, avec une sorte de dévotion bizarre : « Saint-André-le-Gaz » (le « gaz » en question ne désigne pas la station de recompression installée près d’ici, mais un gué, un passage au-dessus de la rivière de la Bourbre — un nom qui évoque la tourbe, la boue, le marais plus que la rivière, et l’on se dit qu’il faudra y revenir…).

Quel est ce très grand arbre au tronc large et aux jeunes fleurs presque roses ? L’arrêt du train « suite à des difficultés de circulation » me laisse entre mon ignorance (côté gauche) et une vieille maison aux volets roses avec vieux toit moussu (côté droit), cependant que les enfants ânonnent étrangement (ce doit être un jeu) des noms de dieux égyptiens; puis le train repart, et avec lui ce mouvement qui ne s’arrête pas et ne s’arrêtera pas même quand le train le fera, qui continuera aussi bien lorsque je n’y serai plus et que plus rien ne sera — soleil éclaté, Terre détruite sans plus d’habitants, plus de témoins, plus de paroles, et ces mots mêmes depuis longtemps perdus, papillons emportés par le grand tourbillon !

« Tissage, ourdissage de la Frette. »

« Dédicace aux ouvriers. »

« Prochain arrêt : La Tour du Pin » — l’enfant demande évidemment où est la Tour et où le Pin…

Trois camions blancs et leurs reflets.

Une odeur de pneus brûlés et de chimie.

Cet arbre rose de tout à l’heure, c’était évidemment un très grand magnolia au tout début de sa floraison (en voici un plus petit, aux fleurs épanouies).

Bourgoin-Jallieu, les bourgs traversés deviennent des villes…

Un goéland suicidaire qui fait du rase-motte au bord de l’autoroute ? — Juste un morceau de plastique agité par le souffle des véhicules.

Plusieurs centaines de camions sont alignés là : « société de transport »… et société malade, oui, malade de ces dix-mille camions quotidiens qui passent par ici...

Au milieu de toutes ces maisons carrées, une maison toute ronde !

Un camp de gitans, quelques chevaux, aux portes de la ville — mais la ville est partout et elle n’a plus de portes.

Une odeur de fumée âcre stagne, qui évoque le fer rouillé. « On arrive à Lyon ? » (demande encore le petit). « Non, on arrive dans le caca » (répond avec une certaine perspicacité olfactive son frère).

Saint-Quentin Fallavier.

« À chacun son train-train quotidien » décrète un peu futilement le graffiti en grandes lettres blanches écrites en direction de la voie ferrée.

Sirène du train croisé.

Et puis, voici Lyon, voici le Rhône, et ce tableau urbain du temps des catastrophes, d’un gris éblouissant : « Asphyxie printanière »…

 

Pontcharra-Lyon, mars 2014

 


 

 

 

LE DERNIER VOYAGE

(Pontcharra-Paris)

 

 

 

 

1. T.E.R. Pontcharra-Grenoble.

Un petit crachin frais pétille sur la peau. Les feuillages des grands frênes bougent. Un arc-en-ciel enflamme brièvement les brumes au-dessus de Sainte-Marie-des-Monts, et l’on arpente le quai désert à quelque distance de soi-même, comme en apesanteur. Le train aussi est désert − un vieux train dont une porte bloquée bat comme une bête blessée. Puis on se laisser aller, surpris d’être là, surpris surtout de ce voyage qui semble sans inquiétude, si confortable, dans la douceur rassurante de vacances familiales. Gris admirables, verts déjà profonds et qui vont s’approfondissant, s’assombrissant. On s’est placé, en lecteur fidèle de Réda, dans le sens contraire à la marche : on perd en brutalité ce qu’on gagne en espacement. On prend mieux son espace et son temps.

Goncelin. « Qu’est-ce qui produit ce son ? demande Léo en entendant la sirène qui signale l’arrêt.

— L’accordéon.

— Non, l’accordéon, c’est plus joli ! »

Les manèges arrêtés intriguent les enfants collés à la grande vitre mouvante. Nous sommes seuls dans le train, pris dans cette tonalité douce de verts et de gris clairs. On regarde et on prend comme on peut en notes le lisse et le luisant des rails dans lesquels le ciel se reflète, ou ce lierre à l’assaut des pylônes. On parle de l’Orient Express − et on y est, en somme, avec terminus en gare de Grenoble. 

À Brignard tout s’arrête, sauf le mouvement des feuilles et un ou deux moineaux qui sautillent. Ces herbes déjà hautes, aussi, me ramènent à l’enfance (d’où vient-elle, cette image de moi, enfant, jouant avec un autre enfant prénommé peut-être Emmanuel, ou Sébastien, à quatre pattes dans de très hautes herbes ? Il me semble que nous n’étions là que de passage, près d’une maison inconnue, avec ma mère… Je lui poserai bientôt la question et elle se souviendra, même confusément ; perdre un parent c’est évidemment perdre une part de sa propre mémoire, inaccessible désormais…). 

L’herbe des talus. 

Les restes de neige sur les crêtes. 

Ce paysage chinois de cascades et de brume. 

Un instant on pense à ce qu’on laisse avec quand même des regrets : la floraison des lilas, juste au moment où ils sentaient si bon… L’attrait du voyage, pour une fois, prend sans peine le dessus.

Lancey. Le soupir de l’arrêt, comme un pneu qui éclate, puis cette sonnerie déjà de métro. Dans les reflets de la vitre des fragments du paysage de droite se mêlent au paysage de gauche, des fantômes de fabriques, de lotissements ou de petits immeubles flottent au milieu des champs. Litanie des graffitis, des murs récents, des quais à peine entrevus.

Gières. La pluie sur le quai. Clément ouvre la poubelle avec un grand sourire : le coffre aux trésors contient une canette…

Premières barres d’immeubles parmi les maisons. Crépitements de la pluie. Et la ligne grise sur fond blanc de la montagne au-dessus de tout ça.

« Réda automobiles » ! On s’attendrait à des vélos, bien sûr…

Grenoble ? (La maîtresse fait promptement ranger toutes les affaires.) Échirolles. (Les affaires ressortent.) Tours blanches, soleil qui perce, planche de surf abandonnée au bord de la voie. 

« Nettoyage général. »

« Mouvement missionnaire mondial. »

« Espace aubade. »

« Green data center. »

…Grenoble.

 

2. T.G.V. Grenoble-Paris.

Assis très confortablement à l’étage de ce T.G.V. « atlantique », et donc de couleur bleue (mais ils le sont tous et le flamboiement orange des trains de mon enfance est oublié), j’admire une composition cubiste de verre et de béton à la fenêtre criblée de pluie. 

Paquebots arrêtés, démarrés, emportés, effacés. 

Deux hérons maigres sont postés à la lisière d’un champ. 

Les deux mains au fond des poches, un homme promène son chien à travers les chemins, et regarde vers le train d’où je le regarde. 

Toutes petites pousses de ce qui deviendra bientôt un champ de maïs, pour l’heure d’un vert qu’on ne peut s’empêcher de qualifier une fois encore de « tendre » (et qui évoque le grain vert du maïs croqué trop tôt); marron noir de la terre striée comme par le râteau d’un moine-paysan (plutôt armé d’un tracteur).

Microcosmes des jardins, des villages, des vieux bourgs.

La place du marché d’une ville inconnue ; la Pharmacie du mail — mais où est-il, le mail ?

Choses entrevues, territoires traversés, pas vécus mais scrutés à la hâte, avant que la lassitude ne vienne et qu’on décroche de ce paysage monotone comme on décroche d’un film ennuyeux ou d’une pensée qui n'en vaut pas la peine. 

Carrière immense, la terre sens dessus dessous. 

Patchwork de rouge-vert-jaune, terre mêlée de cailloux blancs comme des ossements. 

Dans les pupilles de mon reflet, le paysage que je regarde. 

La position en hauteur, l’alternance rapide d’images que plus rien ne semble relier entre elles, et tous ces jeux de miroir à l’infini entre dedans et dehors donnent la nausée. On est tenté de fermer les yeux… Ce qui frappe encore au passage : l’indifférence totale et systématique des vaches pour le train qui passe (et que les promeneurs, eux, regardent).

Saint-Didier-de-la-Tour. Quelques vaches, quelques chevaux somnolent. Un busard immobile, suspendu dans le ciel gris. Quelques touffes de colza qu’on dirait ensauvagées, marronnées des grands champs uniformes. L’ondulation des herbes le long d’un grand pré sombre touche toujours autant, mais moins que ce jeune champ de blé d’un vert presque fluorescent… Plus loin, voici les caravanes d’un campement gitan : décidément, on refait ici le chemin du collège (je l’avais longuement décrit dans un texte de mes douze ans ; un champ de blé le séparait du campement des Gitans et, au-delà, des premiers contreforts des Bauges). Puis le vent agite les ajoncs et c’est un peu la Bretagne…

Le T.G.V. maintenant roule à pleine vitesse, dépassant sans peine les bolides de l’autoroute, les milans, les martinets. Exaltation et légère anxiété de la vitesse, les montagnes s’éloignent à toute allure et la carlingue vibre. Un T.G.V. qui double un tracteur dans un champ, c’est la rencontre de l’épervier et de l’escargot…

Clément dort, et le dessin de Léo sur son carnet (le T.G.V.) « semble déjà de la mémoire »…

 

3 mai 2014

 


 

 

PROLOGUES

(Chambéry-Paris)

 

 

Un peu triste, un peu perdu dans la cohue de ce matin de grève et de grands départs, l’enfant resté à quai adresse au train qui tarde à s’en aller d’interminables signes d’au revoir. (Naturellement cette image me touche, que je regarde depuis l’intérieur du train où je suis embarqué, et que je regarde à nouveau au moment de mettre au propre ces notes parisiennes cependant que s’abat sur la fenêtre de mon toit la lourde averse de juillet.)

 

Bientôt huit heures. Dans le silence de ce train où les passagers de 6 heures ont également pris place et se sont rapidement assoupis, deux dames assises juste derrière-moi parlent du cancer : morphine, chimio, cure, arrêt de la cure, sont les mots qui reviennent, qui balisent un chemin de croix bien connu. Elles parlent de celle qui reste seule, et l’une dit gravement : « C’est sûr qu’elle va partir dans la souffrance. » C’est pour elle que ces dames prennent le train ; pour aller la voir et « lui remonter le moral » autant que faire se peut. C’est une bonne raison. Moi ? Je ne sais pas. Pour parler de la ville. Pour marcher dans la ville. Peut-être une autre façon de se voiler la face, de ne pas entendre ce que la conversation de ces dames m’oblige une fois de plus à entendre. « Le problème c’est qu’elle a le foie qui a morflé, maintenant… »

 

Autour de nous les autres passagers dorment. J’en ferais bien autant, le paysage me lasse et l’on traverse de toute façon un assez long tunnel… Odeur de café. Reflets troubles dans la vitre. Le train file à l’ombre de l’Épine, traverse le Bugey : ces souvenirs doux d’embusque au bord d’un lac à cinq heures du matin, de rôderies forestières, de longues lectures sur la terrasse d’une maison de village, ces souvenirs cruels se mêlent à ceux des autres, aux paroles échangées que j’écoute malgré moi comme on regarde un écran de télévision resté allumé, et qui parlent de la douleur. Puis voici une haie de bambous (Anduze, l’enfance, Lyon !)… Tous les voyages sont différents, tous les voyages sont identiques. « On n’est pas malheureux, allez ! » (dit la dame), on file ainsi dans le même train, on traverse peu ou prou les mêmes épreuves et, voyez, « avec le temps le caractère de l’enfant change », comme changent de direction la conversation des gens, le train, la plume – suivant quand même peu ou prou la même ligne… Avec le temps on aime plus, sans doute (Ferré, en terminant absurdement sa chanson par un péremptoire et conjoncturel « on n’aime plus », en a écorné bêtement l’universalité). Avec le temps on gagne en liberté, peut-être… On laisse derrière soi les traits déformés des champs rectangulaires, des jardins carrés aux pelouses rasées par la peur (la peur de la nature), des gares désaffectées, des villages inconnus, des clochers, des églises désertes.

 

La plus jeune des deux dames cependant écoute les conseils de celle, plus âgée, qui connaît le chemin. On devine son ennui de jeune femme dynamique qui voudrait « sortir davantage », mais dont le mari est trop casanier. Le toit de cette ferme s’est effondré et il y a urgence à réparer avant les orages de juillet. Le maïs est vraiment rachitique, les meules bien roulées, et les vaches absolument indifférentes à ce train qui, de toute façon, ne s’arrêtera pas avant son terminus. La jeune fille – je comprends qu’elle vient, ou qu’elle est sur le point de divorcer – dit qu’« elle voudrait quand même un enfant », cependant que des militaires en civil qui, un peu plus loin, ne dorment plus du tout, parlent de bière et d’ordinateurs. Les lotissements occupent les lisières des villages, comme les fougères les talus.

Tout cela n’a pas grand sens, si ce n’est celui que suit le train qui va de Chambéry à Paris…

 

juin 2014

 


 

 

 

NOTES DU PAYS BLESSÉ

(Pontcharra-Dijon)

  

TER

  

Doigts engourdis, cliquetis, tremblements. À sept heures en hiver le train invite à l'introspection : d’abord, parce que le miroir de la vitre ne laisse rien voir d'autre que quelques fauteuils vides et les lueurs des réverbères mêlées à mon reflet ; ensuite parce que je parcours une ligne familière empruntée autrefois à l'âge de quatorze ou quinze ans (tout au moins pour ce qui est de la portion qui va de Montmélian à Chambéry), que je suis seul et que je n’ai rien d'autre à faire que de songer.

Songer aux songes. Dans un rêve fait cette nuit je voyageais dans un très beau train qui traversait, en plein jour, un paysage lumineux, coloré, méditerranéen, très doux — je revois des collines roses, des pins parasols, de petits villages aux fenêtres rouges et aux portes bariolées. Mon double adolescent était sorti de la fenêtre et familièrement m'interpellait, me demandant mon âge. « Dans ma tête ou sur la carte ? » lui répondais-je (ou bien, comme Catherine Ribeiro, « j'ai l'âge que j'ai… je n'arrive pas à vieillir en dedans…»). « L'âge est fluctuant. Maintenant, je te parle et j'ai ton âge, tu vois — treize ou quatorze ans, n’est-ce pas ? Mais en fait, j'ai l'âge d'avoir déjà perdu tous mes grands-parents et ma mère, et c'est cela qui compte ou permet de compter, car on vieillit avec nos morts, à mesure qu'on se trouve de plus en plus entouré d’ombres, et j'imagine qu'en sortant du camp les rescapés d'Auschwitz, même jeunes, devaient se sentir terriblement vieux. Bref. Quel âge tu me donnes ? » (ceci dit avec une coquetterie de vieille dame). « Je ne sais pas. Je te donne trente ans. Tu as plus ? Tu as moins ? — Tu es gentil. Nous dirons donc trente ans : c'est peut-être, ou ce peut être, l'âge où le compteur s'arrête, où l'on s'arrête de vieillir en dedans. On parle d'autre chose ? »

Nous devisions alors paisiblement à propos des trains, de l'écriture, de la musique — bref, de tout le train-train habituel de ma vie éveillée, mais toute cette scène nimbée dans la lumière d'un voyage onirique à la frontière du temps.

 

*

 

Déjà le voyage s'arrête. Il a suffi d'un arrêt prolongé à l'entrée de Chambéry pour que je me retrouve dans cette position un peu ridicule de celui qui regarde partir son train.

« La correspondance pour Lyon ?

— C'était elle. Prochain train dans une heure. »

Dans la salle d'attente trois Africains assez chiquement vêtus parlent une langue que je n'identifie pas (âpre, vibrante, sonore comme un italien râpeux), mais que j'écoute avec plus de plaisir que cette psychologue à l'accent du Nord en route pour les thermes d'Aix et qui explique à la cantonade que « les attentats, c'est la faute des politiques », parce qu'eux « sont à l'abri mais nous, en danger » (ce qu'un quidam plus raisonnable met en doute).

Le train suivant est moins beau, moins cossu, tout vieux et maculé de tags. Le jour s'est levé, il y a plus à voir et donc mieux à faire que de s'abîmer dans des rêves : toutes ces silhouettes sur les quais, tous ces visages à scruter. Une dame noire, visiblement épuisée, a posé son coude sur un banc et se tient le front comme on le fait quand on a une forte migraine. Portable orange à la main, une vieille femme tire compulsivement sur sa cigarette. La jeune femme voilée, elle, peine à escalader les hautes marches du train avec sa petite fille et son bébé dans la poussette, jusqu'à ce qu'un passager lui vienne en aide. Les deux petits maintenant mangent du chocolat (le cadet s'en barbouille avec application), dont on sent l'odeur flotter à travers le wagon.

Odeur d'enfance. Babillages. Il est bon d'être dans ce train où je ne devrais pas être, en retard, sans souci du retard puisque quand même en partance, mais occupant une place qui ne m'a pas été attribuée et dont je puis à tout moment être délogé, un peu plus exposé donc que d'ordinaire au hasard, aux aléas très relatifs du voyage ferroviaire.

Le train qui passe efface toutes les silhouettes du quai. Mégots écrasés. La liste des départs défile. D'autres silhouettes passent, puis un pigeon.

« Maman, j'veux dessiner ! »

 

*

 

Le train s'est élancé en vibrant. Mon voisin de gauche — « c'est bien le train de Lyon ? » —, pantalon rouge brique, cheveux frisés grisonnants, une allure de lettré, s'empare d'un livre de Souleymane Bachir (un philosophe sénégalais si j'en crois la quatrième de couverture que je regarde sans trop de discrétion) cependant que disparaît la rotonde de la gare de Chambéry.

Paysage tout gris, givre et brouillard, fumée, et les Bauges encore saupoudrées de neige. Petite banlieue pavillonnaire où l'on dort encore. Graffitis sur le mur du gymnase ou du stade. La scierie et le chalet en bois sombre m'évoquent la maison d'Odile, et c'est un peu comme si je voyais de nouveau défiler mes propres images intérieures projetées sur l'écran de la vitre. Un long tunnel me renvoie à ma propre figure, qui reste superposée à ce paysage encore plus gris et brouillardeux de l'avant-pays savoyard en hiver.

Cris de l'enfant, chanson de sa petite grande sœur qui le berce ; puis, en gare de Lépin-le-Lac, voici la neige qui tombe en petits flocons obliques, épars, serrés.

« La neige tombe. Je dessine. »

Il n'y a presque que les enfants qui verbalisent ainsi tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, et parlent avec tant d'étonnement de la pluie, du beau temps.

L'impatience, les cris du petit, la lassitude du voyage cependant craquellent le vernis de gentillesse de la mère. Paroles douces, paroles dures, violence qui sourd. Au dixième jet de sucette, quand les cris virent aux ultrasons et qu'aucune menace ne porte plus, l'absurdité de la situation l'emporte.

La lecture aussi emporte presque tout. Cris feutrés, de moins en moins perceptibles. Paysage gris, triste et plat, qu'on regarde encore, entre deux pages, à travers la vitre sale. Les cris s'espacent, s'apaisent. On voit de loin en loin des drapeaux français qui pendent sous la bruine comme du linge oublié. Le lien se fait ainsi entre les conversations entendues, les livres lus (celui de mon voisin, Comment philosopher en Islam, ou celui que moi-même je suis en train de lire par intermittence) et ce paysage fatigué de la France fin novembre 2015. On sent une tension. On cherche la force de répondre à la haine par son seul possible antidote — on ne trouve pas si facilement, pas plus que cette jeune mère, patiente et quand même courageuse, ne parvient à calmer l'enfant qui jette sa tétine jusque sous mon fauteuil (mon voisin s'en saisit avant moi), hoquette et se remet à hurler.

Grand mur gris couvert de graffitis, où une main enfantine a gravé le prénom de Clément.

Sur la place aux vieux immeubles tristes et au ciel dépressif, le rêve d'une publicité immobilière s’affiche sur fond de ciel bleu extravagant, avec cette proclamation : « Ici, prochainement… »

 

*

 

« Quand ça fait tic, quand ça fait tac, j’ai peur, j’ai le trac… »

Jean Guidoni, « L’horloge »

 

Ici, maintenant, c’est un autre hall de gare aussi triste et aussi froid qu’on peut l’imaginer.

L'horloge. Les tableaux de départ. Le père dans son grand manteau de cuir noir qui embrasse sa fille en pleurs. L’étudiant égaré. Ma place vide à l'arrivée du train. Le sac trop lourd du voyageur. Le type égaré qui s'accroche à ses notes. « Votre attention s'il vous plaît… » mais la suite se perd dans le brouhaha. La valise rouge qui roule. La poussette qu'on peine à porter. La femme qui quémande des pièces avec son enfant, et son changement de trajectoire qui m'évite la honte de donner ou de ne pas donner. L'attente. Le froid. La foule égarée. Les regards qui se croisent, qui s'évitent, qui se perdent dans le vague. L'odeur de chocolat chaud. Le pigeon à la patte déformée.

L'horloge. Le tableau des départs. Le froid. Le type un peu perdu accroché au carnet. Le soulagement de ma mère lorsqu'elle avait reconnu les premiers mots d' « Il y a » en ouverture du spectacle de Guidoni au Bataclan (c'était à l'avant-première de Chambéry le 9 février 1988), alors qu’elle craignait une trop franche rupture avec le répertoire d’avant Tigre de Porcelaine (l'horloge, la gare, le froid, le train pour Paris et les images du Bataclan fatalement devaient ramener à ce souvenir de scène). La grand-mère qui cherche une place pour ses deux petits-enfants. Les militaires armés de mitraillettes qui passent lentement et vous scrutent, cherchant à débusquer le possible terroriste. L'heure qui tourne. L'annonce d'un train en panne, en retard, supprimé. Le mendiant à qui je refuse d'un signe de tête une pièce parce que j'ai négligé de retirer de l'argent et n'ai avec moi que ma carte — mais si j'avais eu la pièce qu'il réclame, il n'est pas certain que je la lui aurais donnée, engourdi par le froid ou l'égoïsme, ou simplement gêné, ou bien pour ne pas avoir à fouiller dans mon sac en devant soutenir ou éviter son regard…

L'horloge. Le panneau des départs. L'annonce d'une autre panne, d'un autre train supprimé. Le froid qui mord un peu plus. Un enfant qui crie. Tous ces livres qu'on lit pour faire passer le temps et non le retrouver. La valise noire qui roule. Le jeune homme pressé.

L'horloge. La foule massée autour du panneau des départs. L'enfant trop tranquille et si peu habillé dans la poussette de la mendiante roumaine. La toute petite fille aux chaussures roses, inerte dans l'écharpe de portage de cette autre mendiante à laquelle chacun, avec le même signe de tête agacé, refuse l'aumône. Le malaise, le froid.

L'horloge. L'oud tout rond et rutilant porté avec grand soin par son propriétaire musicien. Le rire de l'employé qui s'est embrouillé dans son annonce, brisant la mécanique. Le carnet délaissé, et nous tous accrochés à ce panneau sur lequel va s'afficher enfin la lettre qui nous délivrera de l'attente, du malaise, de l'horloge et du froid.

… Paris-Bercy via Dijon, voie G.

 

*

 

Dans cet autre train aux armoiries de la Bourgogne, la chaleur du radiateur fait onduler le quai rayé de bandes jaunes diffractées par la vitre. Un jeune homme de belle allure, pianotant des deux pouces sur l'écran de son portable auquel ses oreilles sont reliées par des écouteurs, jette sur la vitre, au moment du départ, un regard lointain, peut-être rêveur, nostalgique ou simplement absent (on prête assez facilement à ceux-là qui ont de beaux yeux une sensibilité qui n'est peut-être, en fait, pas plus fine que celle de la vache tarine au regard enjôleur…).

 

Voyage monotone et doux à travers ce paysage plat. Le soleil s'est enfin levé, qui brille dans les flaques du quai de la gare de Belleville-sur-Saône. Un autre jeune homme a remplacé celui de tout à l'heure, avec le même portable et les mêmes écouteurs. Il me regarde avec un air surpris couper les pages d'un livre récemment réédité par Fata Morgana (et c'est vrai qu'il est surprenant de couper encore des livres : c'est là une petite préciosité surannée que Fata Morgana est une des rares maisons d'édition à s'autoriser encore).

 

Prés pâles. Paysage sans reflet. Les vaches et les clochers prennent toute la lumière. Aux villages toutes les maisons semblent fermées. Beaucoup d'espace. Une mare. L'herbe rase. Un château, une ferme. On imagine que le temps, ici, s'écoule plus lentement qu'ailleurs...

 

Avec une assez cocasse sollicitude, le conducteur, à chaque arrêt, invite les voyageurs à vérifier, avant de descendre, la présence d'un quai.

 

« Musulmans de Mâcon unis contre la violence. Islam = paix » lit-on, en passant, sur le drapeau tricolore. 

Pays marqué, qui parait soudain uni malgré ses dissensions, comme un même corps blessé.

Les corneilles marchent dans les champs verts et la lumière poudreuse comme si l'hiver n'était pas encore arrivé. Dans ce train presque désert, ballotté mollement entre une aquarelle un peu floue à main gauche et un pastel apaisant à main droite, je lis, dans Calme feu, notes rédigées par Philippe Jaccottet à partir d'un voyage en Syrie et au Liban, cette évocation du « silence des mosquées quand elles n'abritent que du recueillement… »

 

Passe une aigrette blanche dans le ciel qui se plombe, qui s'assombrit, puis redevient lumineux à l'entrée de Chalon-sur-Saône. Barres blanches des immeubles, bandes bleu clair du ciel, nuage blanc éclatant d'un côté, gris plomb de l'autre, franchement noir à l'horizon. On ne sait vraiment pas où tout cela nous mènera, si ce n'est vers Dijon.

 

Le voyage se poursuit dans la lumière, l'impatience et la curiosité de l'arrivée.

 

*

 

Je crois que j’ai somnolé un peu : c’est toujours ainsi dans le train du retour, où l’on se laisse plus facilement aller à la paresse. Leurs voix m’ont réveillé. Je ne les vois pas, mais je les entends (comment ne pas les entendre, d’ailleurs ?). Je suis installé au deuxième étage du T.E.R. et eux sans doute assis dans la montée d’escalier, prêts à déguerpir en cas de contrôle. À déguerpir, ou à tenir tête : à en juger par le ton de leurs voix et par les histoires qu’ils racontent en boucle, beuglant entre eux, beuglant la même histoire de virée violente et arrosée dans les trains de nuit jusqu’à Lyon, ils ne sont pas du genre à payer leur trajet ni à se laisser intimider par la petite dame de la SNCF qui, toute seule, est venue contrôler tantôt les passagers.

Dans le wagon tout s’est tendu. Chacun écoute (comment ne pas écouter ?), et chacun fait semblant de ne pas entendre, notre commune torpeur masquant à peine la peur. Ils sont tout au plus quatre ou cinq jeunes gens éméchés, qui parlent fort avec un accent banlieusard qui rend plus tranchantes encore leurs paroles. Parmi eux, pas de Mohammed ni de Moustapha, mais un Édouard ou un Gérard. Ils se racontent avec des rires gras et des borborygmes – j’ose espérer qu’ils en rajoutent en se sachant écoutés, histoire de faire peur aux bourgeois avachis : les passagers du train de nuit réveillés et harcelés, la colère impuissante de certains, leurs rires à eux, et puis la drogue, l’alcool, la castagne et le reste...

Soudain j’ai peur. Que va-t-il se passer si la petite contrôleuse arrive maintenant ? Qui, dans le train, réagira, qui lui viendra en aide si cela tourne mal ? Qu’est-ce que moi je ferai, qu’est-ce que je pourrai faire, avec comme seules armes de défense mon carnet, mon stylo, et mon livre de Jaccottet ? Je repense à mes cours sur l’art face à la barbarie – réponse de fond, mais réponse bien faible devant la puissance de la bêtise et de la haine immédiates.

Le paysage hivernal défile à vive allure, sans plus aucun arrêt. Dans le train les rares passagers font mine de dormir et se tassent un peu plus à mesure que les vociférations haineuses et menaçantes se déploient, s’amplifient, se rapprochent…

 

Pontcharra-Dijon, 28 et 29 novembre 2015

 


 

 

 

CULTIVER LE SAUVAGE ?

(Pontcharra-Valence, A/R)

 

 

 

J'avais manqué l'aube ; il n'y a pas eu d'aurore...

Michel Butor, "Somnolence ferroviaire", in Sous l'écorce vive.

  

Qu’on ne parle pas d’acte manqué mais juste de déveine : je voulais vraiment voir Bruxelles que je ne connais pas, retrouver des amis, en découvrir d’autres, toutes choses qui enrichissent la vie. Le voyage, à cause de cette correspondance bêtement ratée, s’est transformé en cet aller-retour que les notes qui suivent ne sauvent pas de l’inutilité...

 

*

 

On repart toujours trop tôt, et c'est toujours les mêmes sensations de prés trempés, de chevreuils débusqués et de bourgs endormis. On a l'estomac noué, on se sent bientôt vieux, poisseux et nauséeux comme un lendemain de fête. On arpente le quai de gare absolument désert, que l'on cadre machinalement.

Le type apparait au fond de la photo et s’avance vers moi en claudiquant, un peu raide, Nosferatu sans cercueil égaré dans l'aurore. Cigarette à l'oreille, allure de clochard, il me demande d'une voix éraillée et dans un français sommaire que je peine à comprendre de passer son téléphone portable du mode « vibreur » au mode « normal ». Il pouvait difficilement trouver pire interlocuteur pour l'aider à régler un problème de ce genre, mais je fais ce que je peux. J'examine avec lui les différents symboles de l'écran, dont je ne parviens pas à déchiffrer le sens (deux poules sur le quai face à une montre…). Bien entendu je n'arrive à rien. « Tu comprends rien ! », conclut-il sur un ton peu diplomate avant de chercher quelqu'un de plus compétent (le quai, entre-temps, s'est rempli d'une poignée de mal réveillés). Pour une fois, voici un téléphone portable qui aura vraiment permis le contact entre les gens, que je vois se pencher après moi sur le bidule vibreur…

 

Le train file en direction du Sud, Grenoble, Saint-Marcellin… Mon reflet pas très vaillant (j'ai oublié ma veste et j'ai froid) se mêle aux images de la forêt qui s’éveille et de la montagne barrée de brouillard. On se croirait dans Quartier lointain. On sent venir le choc. Je voudrais m'enfouir, me blottir, m'endormir et me réveiller dans la peau d’un autre... Une maison au toit éventré me traverse la tête. Des murs tagués. Des souvenirs de l'an passé. Des jardins en friche, des lotissements bien balisés et des bouts de chansons. Une camionnette orange sur laquelle on peut lire : « la route avance » et puis, toutes ces voitures qui me dépassent.

Tout me dépasse.

Le voyage me dépasse.

D'où diable est-elle sortie, cette montagne illuminée qui surplombe les immeubles ? On croirait un de ces châteaux de la Merveille qu'on croise dans les romans arthuriens — mais mon chemin aujourd'hui s'en détourne, et le train traverse la ville.

Grenoble. Une balle de tennis empalée dans les piques anti-pigeons attend qu’on la retire. À cette heure les rues sont encore presque désertes, les magasins fermés. Je fixe au passage quelques silhouettes, quelques clichés de plus.

Tous ces gens qu'on laisse derrière soi parce que notre train file.

Un moment je regarde les tags qui ornent la moindre paroi disponible le long de la voie, et je m'étonne de cette obstination à imprimer sa marque sur le paysage. Nos ancêtres du paléolithique faisaient déjà cela, ornant de signes, de sculptures, de peintures, des vallées entières (comme la vallée de Côa, au Portugal, où j’aimerais tant aller). Je reconnais certains motifs dont la disposition montre que leur auteur a dû arpenter pendant bien des kilomètres et probablement de nuit ce no man's land urbain. Je ne me suis jamais intéressé au « street art », ni vraiment à ces graffitis dont la laideur et le manque de rapport au support et au lieu dans lequel ils ne s'intègrent qu'avec violence me choquent (leurs auteurs, de fait, s’attaquent indifféremment à un container SNCF, à un train abandonné ou flambant neuf et à une façade XIXe) ; mais je peux en concevoir la nécessité. La volonté de contrôler un territoire plutôt que de l'habiter et de travailler le lien qui nous unit à lui, me gêne cependant plus encore que la laideur criarde des signes. 

(Moi aussi j’ai naguère arpenté nocturnement la ville, mais sans laisser de traces. Je suivais les nuages. Je marchais sur le fleuve. Parfois je me faisais mouette, où réverbère, ou lampe à la fenêtre. Rôdeur de nuit inquiet, ébloui d'être là parmi toutes ces lueurs et porté par le vent, oublieux du but et de l'attente, juste porté, juste étonné d'être seul dans la ville et si jeune, et si perdu, et si heureux au fond à cause du vent qui soufflait, des lumières aux fenêtres et de la course des nuages. En ce temps j'étais bien insouciant : je ne laissais pas de traces.)

 

Le train cependant a quitté la ville depuis belle lurette et c'est la brume qui tague la vitre de traits horizontaux.

Des hangars, des cours d'usine balayées par la pluie. 

Un cheval attaché. 

La route toute luisante et mon reflet flouté. 

Une châtaigneraie. 

Un petit torrent fatigué qui tourbillonne. 

Tout tourbillonne. 

Je pose ma tête contre le front froid de la vitre et je sombre dans un tunnel.

 

*

 

Au réveil ce sont toujours mes mains qui sont posées sur le carnet, mes mains nullement tavelées, encore jeunes, mais quand même plus des mains d'enfant. Dans la grande confusion des rêves j'entends une voix qui m'appelle, qui parle de Bruxelles et de Valence mais ce n'est pas possible car personne ne bouge. Je me précipite à la porte que je regarde se refermer. Ainsi le voyage s'arrête, parce que j'ai raté la seule correspondance qui lui donnait son sens — et me voici absurdement rembarqué en sens inverse, face à ce reflet aux yeux cernés qui me regarde avec un air stupide. Le soleil de face jette sur les champs de blé une sorte de poudre grise, tout le paysage semble poussiéreux, à cause de la crasse accumulée sur la vitre extérieure.

A Romans je pense à Bruxelles, où j'aurais dû aller m'ensauvager, visiter le Muséum, le Jardin Botanique et la ville en bonne compagnie. Un passager là-derrière soupire théâtralement. Le lierre aussi paraphe les façades et je griffonne pour ne plus m'endormir. 

Dormir est toujours un repli (c’est Michaux qui le dit), un renoncement au réel, la marque d'une lassitude devant ce qu'on a à vivre. Je ne veux pas dire par là qu'il faudrait rester toujours éveillé : ce serait évidemment inhumain et ne mènerait qu'à l'épuisement. Mais il y a des situations où la vigilance est de mise, où il faut se faire violence, ne pas baisser la garde, lutter contre tout ce qu'il y a en nous de torpeur. — Facile à dire, de toute façon tu n'as rien vu venir, tu es tombé d'un coup. — Mais si, j'ai vu venir ! J'ai bien senti que ce paysage ne me parlait plus, que je n'avais plus rien à lui dire ni envie de rien entendre de lui. Je me suis recroquevillé, j'ai serré mon sac contre mon ventre et je me suis laissé sombrer, parce que je croyais descendre au terminus du train en gare de Valence (« Valence TGV » est l'arrêt précédent). Je me disais que j’aurais bien le temps ensuite de regarder et d’écrire. Je pensais pouvoir me permettre cette trêve...

Il n'y a pas de trêve en voyage. Il faut maintenir la vigilance, sous peine de passer directement de l'aller au retour, qui déjà ne fait presque plus partie du voyage. 

Celui-ci cependant continue. Le train traverse un tunnel, puis un paysage vert sombre orné de nuages très gris, de nouveau intense. On sent se rouvrir les possibles. Toutes ces voies, toutes ces routes qu'on n'emprunte pas, toutes ces correspondances dédaignées ou ratées au profit du seul trajet permis ne rendent pas le voyage moins vrai, mais plus fragile, plus étonnant au fond car on sent bien que l'on pourrait toujours être ailleurs (en l'occurrence je ne devrais absolument pas me trouver à Tullin-Fures à cette heure).

Savoure, savoure quand même. Ne te laisse pas bercer (sinon ce sera à coup sûr le terminus en gare d'Annecy…) mais savoure les courbes de la voie, la rondeur des meules, cette lumière d'orage et le sifflement frais du train. 

On traverse encore un tunnel. On file indubitablement vers l'orage, et ces nuages noirs qui font comme une mâchoire, et cette clarté électrique sur la montagne verte. Un train en sens inverse claque. Les graffitis en festons claquent aussi comme des haubans leurs vocables bariolés — « liberté », ai-je cru lire. La montagne aussi claque, craque, et puis voici ce très bel anticlinal masqué par les pylônes, que je photographie à cause de la lumière.

Joie de la vie rapide et de la ville vite traversée, puisque voici de nouveau Grenoble.

Un musicien près de moi parle au téléphone de son concert du soir — « et surtout, pas une goutte d'alcool… on ne peut pas se le permettre… » Il répète interminablement un numéro de téléphone que plus personne n’ignore, sauf manifestement l'interlocuteur sourd, distrait ou éméché à qui il s'adresse. Des ados passent, chargés de sacs à dos. Une corneille en suspens joue les équilibristes à quelques centimètres au-dessus de la rambarde de l'autoroute. L'orage s'est éloigné, le soleil ravive le rouge vif d'un champ de coquelicots — et moi je file vers ma vallée, et je sens battre en moi, comme si j'étais parti, comme si j'avais vraiment réussi à partir, je sens quand même battre l'impatience du retour.

 

 

19 juin 2015

 


 

 

 

SOUBRESAUTS EN NOVEMBRE

(Pontcharra-Grenoble)

 

Pontcharra Grenoblenovembre2016

 

Crêtes blanches, plaine ocre sombre frappée ici ou là d’une traînée claire. Des pans de bleu dans le ciel gris, et la lumière qui passe quand même. C’est jour de voyage, de rencontre et de deuil : lu ce matin, juste avant le départ, que « Leonard Cohen nous a quittés ». Me frappe cette façon qu’ont eu récemment certains chanteurs que j'aime de s’appuyer sur leur disparition (ou, dans le cas de Nick Cave et de son très hivernal « Skeleton tree », sur celle de son fils) pour continuer quand même leur œuvre : Bowie, Cohen, Cave, Higelin…

Silence, recueillement ; je laisse paresseusement remonter des images de scènes, échos de chansons et petits bouts de vie, puis tente d'ajouter, en gris dans le carnet gris, quelques lignes à ce qui pourrait former, avec le temps, un journal ferroviaire.

 

*

 

Le train file vers Grenoble, avec son lot habituel de passagers distraits, dont l’observation distrait. On regarde alternativement vers la montagne et vers eux : le joli jeune homme aux écouteurs bleu ciel et aux cheveux bouclés qui, en se tournant machinalement vers la vitre, croise mon regard, semble s’en étonner, se détourne, baille un peu puis ferme les yeux ; la fille occupée à pianoter des deux pouces, avec une rapidité sidérante, sur son téléphone portable blanc, ses lourds bagages posés près d’elle pour un retour familial, peut-être, le temps d’un long week-end ; l’homme de cinquante ans qui dort lourdement écrasé contre la vitre, et puis mon reflet flou qui écrit et ne me ressemble plus tout à fait (je suis plus jeune que lui).

Le train, donc, file, et comme je me suis scrupuleusement installé dans le sens inverse de la marche (suivant les recommandations de Réda) je vois le Granier qui s’éloigne cependant que se rapprochent les falaises grises de la Chartreuse, que la voie ferrée semble contourner et à laquelle les petites maisons pavillonnaires et les boîtes colorées des appartements modernes tournent le dos. Le trajet est trop bref, qu’on aimerait prolonger indéfiniment pour enfin pouvoir tout faire, tout voir, tout vivre, tout lire (je n’aurai pas même eu le temps de l’ouvrir, ce Journal du dehors d’Annie Ernaux que j’ai commencé à lire cette nuit et glissé dans mon sac à dos noir en partant), tout écrire aussi − mais il faudrait refaire très souvent ce trajet, ou le faire très lentement, ou, mieux, se laisser tout à fait ballotter d’image en image sans plus chercher à saisir…

Les falaises éclatantes des immeubles.

Les éclats de neige, de peupliers en feu, de nuages.

La peinture gris métallisé des tags, éclatante elle aussi.

Les jeux de miroir de la mémoire et des reflets (en ce même train, l’ultime retour de Paris avec ma mère en vie).

La montagne et la ville mêlées.

Les mots, la peur, l’attente.

La lenteur soudaine à l’approche de la gare, et cet instant d’équilibre qui précède l’arrêt.

Le dernier soubresaut.

 

11 novembre 2016

 


 

 

 

AYANT PRIS LE LARGE (ÉTROIT)

(Grenoble-Pontcharra)

 

Grenoble Pontcharra 5 mai 2017

 

D’abord je me suis échappé, j’ai fait trois pas de côté et pris le large étroit – puis me suis égaré. Deux étrangers aussi paumés que moi m’ont demandé le quai B, quai B, et j’ai répété ainsi hébété que je cherchais comme eux le quai B, tant et si bien que ce sont eux qui ont trouvé et m’ont indiqué le chemin. (Pardonnez-moi : c’est à cause du tic-tac de l’horloge, à cause du tac-tac de mes talons sur les pavés qui tant me trouble en faisant revenir le passé, que je suis tellement incertain et partout perdu.)

Les carreaux écaillés du verre fragmentent la montagne et le train se plaint comme un vieux chien essoufflé. Il est bon cependant d’être assis là sans plus avoir à se soucier d’une direction à choisir et sans autre choix, puisque la porte est verrouillée et que des inconnus s’occupent des aiguillages, que d’ouvrir ou de fermer les yeux, de parler ou de se taire, de regarder le paysage ou ce reflet dont le soleil de mai creuse les traits, ou encore les rares passagers perdus, eux, dans le maelstrom pixellisé de leurs écrans.

Un contrôleur jeune demande avec timidité au passager affalé d'en face de ne pas mettre ses chaussures sur les sièges ; lui, oreilles bouchées par les écouteurs, n’entend pas – ou fait mine de ne pas entendre – ce jeune homme d’origine étrangère qui l’appelle, « Monsieur, Monsieur », qui l’implore presque, et la scène se tend dans l’attente d’un dénouement qui pourrait aller de l’humiliation discrète (le contrôleur passant finalement son chemin) au drame ; mais le malotrus finalement s’exécute et le train reprend sa course, s’arrête à Grenoble-Université, repart avec son chargement d’étudiants affairés.

Cliquetis, vibrations, lampes allumées en plein soleil. Les courses se poursuivent : course du train, course du soleil, course de mon feutre dont la pointe noire prolongeant l’ombre portée de la main sur le carnet trace ces lignes cependant que défile, en rouge sur fond noir, l’annonce inéluctable dont la réalisation mettra fin à la pause, à la fuite – et il faudra de nouveau courir, agir, se repérer : « Prochain arrêt Pontcharra-sur-Breda-Allevard, arrivée à... ».

 

Grenoble-Pontcharra, 5 mai 2017

 


 

 

 

LE TRAIN DU GRAND-LENT

(Pontcharra-Le Grand Lemps)

 

 

Le Grand Lemps

 

 

J’attends le train pour le Grand Lemps – autant dire, le temps converti en tempo, lento, lento, avec aussi l’idée d’une certaine solennité, de quelque chose d’ample et de grave dans cette lenteur qui semble comme lestée par le poids des ans qui assagit, dit-on.

J’attends le train pour le Grand Lemps. Je suis assis sur le goudron brûlant, au bord de ce quai blanc que traverse une très grosse femme qui tire par la main une toute petite fille qui marche à peine, s’accroche à elle – et il se dégage de cette présence massive de la femme quelque chose d'étouffant, d'inquiétant, tant sa mine peu amène et son allure évoquent l’ogresse (mais c’est naturellement pure affabulation, car l’instant d’après la fillette saute sur le genou gigantesque de sa mère qui s'est finalement assise sur un banc et dont le visage, que l'effort de la marche au soleil avait durci, se détend, se fait aimant).

J’attends le train qui, dans cinq minutes à peine arrivera et m’emportera vers le Grand Lemps, lui continuant jusqu’à sa destination ultime de St-André-le-Gaz.

Deux jeunes skateurs aux cheveux ondoyants, ainsi qu'un TGV, passent et déplacent l’air qui retombe aussitôt.

Lento, lento.

Sur le quai d’en face une femme affolée demande où l’on peut prendre des billets de train, et comme les quelques passagers qui attendent le Grenoble-Chambéry lui indiquent le quai où j’attends, elle reste interdite, car traverser signifierait renoncer à prendre le train qui est déjà annoncé, et ne pas traverser serait prendre le risque de l’amende ; elle disparaît finalement dans l’escalier, puis reparaît en claudiquant un peu sur le quai A, en quête du distributeur de billets, au moment où apparaissent son train et le mien.

Je suis assis dans le train qui m’emporte vers le Grand Lemps, dont la voix robotique du haut-parleur m’apprend qu’il ne se prononce pas comme « temps » mais plutôt (c’est ce que je comprends sur le moment) quelque chose comme « lèmpse », et c’est peu dire que je suis déçu, tant me convenait cette assonance en « an » et tout le réseau de significations qu’elle engendrait et que brise cette finale triplement consonantique qui ne suggère plus qu’une sorte d’interpellation à peine polie, hep ! psss !, à la façon de Maude alpaguant Harold dans l’église lors de leur première rencontre – mais il n’y a ni Maude, ni Harold, ni personne à interpeller ou qui pourrait m'interpeller dans ce compartiment désert aux sièges ornés de tissu violet, couleur de demi-deuil.

Ainsi je remonte une fois de plus la Vallée du Grésivaudan, ayant cédé aux sirènes de la Musique (car je m'en vais quérir un Saxophone soprano qui me plaisait), seules sans doute assez sonores pour me pousser à partir ainsi dans l’air moite alors que j’avais le choix, que j’aurais pu rester au frais dans ma Cave à dormir.

Voici Brignoud : un escalier pour aller se perdre parmi les frondaisons, une pancarte en blanc sur bleu, de rares nuages dans le ciel trop  bleu, et ce nom vite effacé parce que le train s’arrête à peine, happé par l’espace, appelé, interpellé si on veut par la nécessité de rejoindre sa destination quelque part au-delà du Vercors.

Lancey – relancé –, danger. Une femme créole monte et s’assoit, dont je ne vois que les cheveux crépus, le bandeau noir, les yeux noirs qui se reflètent dans la vitre et ravivent aussitôt des images et des sensations de Guyane (à cause aussi de la chaleur, de l’air conditionné, des palissades le long du lotissement). Un planeur s’envole, traîné par un avion de l’aéroclub qu’on voit un peu plus loin. Quelque chose décidément de lourd plane dans l’air comme une fatigue, et si je fermais les yeux il est probable que je ne me réveillerais pas avant le terminus et ce serait fâcheux…

Grenoble Universités, Gières : je note le nom de chaque arrêt pour rester vigilant, ne pas dormir, ne pas dormir, ne pas rater l’arrêt – une heure encore – et je prends chaque fois une photographie du quai à l’aide du petit appareil que j’ai emporté.

Champs en friche, tours en briques, barres grises, linge aux fenêtres, bouquets et béton, rideaux tirés face au soleil dans les appartements surchauffés, murs aveugles, puis le tapage de cette enseigne : TAILLAGE D’ENGRENAGES juste avant Échirolles, et je gage qu’on pourrait, avec ces rimes en « age », « sortir du paysage, du pays et de l’âge », changer d’aiguillage et faire sauter la chaîne des engrenages routiniers, dérailler, quitter la voie pour aller s’asseoir à deux pas de son âge, bien sage ou pas, auprès de ces jeunes gens qui pique-niquent en cercle à l’ombre du parc comme dans un tableau de Bonnard (qui est passé par Le Grand Lemps), ou prendre une chambre d’étudiant au-dessus du « Provence », à l’angle de cet immeuble à l’étrave de bateau…

Grenoble – la dame créole descend, une autre la remplace qui pianote sur son téléphone comme je griffonne sur mon antique carnet. « Le voyage n’était pas trop long ? Cow-boy narcoleptique, tu as tenu le coup, cette fois, sans t’endormir ? – Tout est passé très vite, j’ai bavassé sans cesse, ces lignes en attestent… »

Un groupe d’ouvriers en gilets jaunes siglés « SNCF » passe en procession le long de la voie, et je vois dans la besace de l’un d’entre-eux dépasser le pavillon d’un cuivre, trompette ou clairon.

Beaux plissements de la roche jaune clair, grimaces et mimiques du calcaire, on file maintenant vers le Vercors, et pas même le temps de lire les panneaux ni de soigner les mots car tout s’accélère, tout fuit, tout verdit, tout jaunit, tout mugit quand passe en sens inverse un train, tout s’agrandit enfin et ma curiosité aussi grandit parce que je connais peu cette partie de la ligne.

La dame au portable cependant téléphone pour rendre compte des visites du jour. « La cuisine est un peu ringarde, ce n’est pas le luxe comme chez vous », mais au moins les filles seront-elles tout près de Champollion (où j’aurais pu aller, naguère – mais ce fut le Parc à Lyon – et ce serait alors une toute autre mémoire qu’animeraient ces mots). Demain il y aura encore d’autres visites, et l’on se dit qu’on a connu cela, qu’on le connaîtra bientôt à nouveau, tout bientôt, bien trop vite, pas le temps de marquer l’arrêt de Voreppe où la dame descend que le train file encore à travers un tunnel, les collines, une grange, un château d’eau, une usine bleue, un silo vert, des containers jaunes et je n’ai pas le temps non plus d'en dire davantage que voici Moirans, nos mémoires nos moires, « faites attention au train » – et une jeune fille enfin s’assoit à la place qu’occupait la dame aux appartements cependant qu’un taon, un gros taon qui est monté en même temps qu’elle sans le vouloir (l’ayant peut-être prise pour une fleur ?) se trouve prisonnier et bourdonne maintenant contre la vitre qui ne s’ouvrira pas, bourdonne devant l’écriteau trompeur qu’il ne peut pas lire mais qui dit : « sortie de secours »  et, tu parles, c’est sans issue, ça ne s’arrête jamais et vite, toujours trop vite, file, file, file, file, boogie fou…

Ce n’est toutefois pas une raison pour dédaigner ces étendues vert pomme, la gare de Voiron en rose sur fond turquoise, les clochers de l’église, la paix en gare de Réaumont où personne ne monte ni ne descend, les bouquets de violettes qui tremblent entre les rails, les champs de blé mûr, le viaduc, la vie qui va et vient avec tous ses vertiges ; ce n’est pas une raison surtout pour rater l’arrêt du Grand Lemps, dont j’apprends finalement qu’il se prononce « lince », comme dans « mince » ou comme un « lynx » sans « k », plus étroit, quasi oxymorique – mais il est trop tard pour explorer cette nouvelle piste sonore, et je laisse le train continuer tout seul.

 

5 juillet 2017

 


 

 

 

SANS DISTRACTION

(Chambéry-Lyon)

 

En train Chambéry Lyon

 

Ce goût, ou ce dégoût, ou cette fatalité du départ qui fait qu’on se lève bien trop tôt après une mauvaise nuit, qu’on se retrouve sur un quai de gare, les yeux plissés face au soleil dont les verres fumés ne filtrent pas assez les rayons obliques, à piétiner parmi une foule d’inconnus hébétés ou bizarrement bavards, et que bientôt on se livre à cette gymnastique toujours un peu ridicule qui consiste à se tenir en équilibre sur la pointe des pieds, le dos arqué, les bras levés, pour tenter de hisser la valise trop lourde, puis le sac à dos dont les bretelles gênent, jusqu’aux barres métalliques du porte-bagages toujours trop étroit, avant de se laisser enfin aller au soulagement d’être bien assis, côté fenêtre, comme il convient, et emporté bientôt par la puissance mécanique et la curiosité qu’on éprouve encore pour les choses, pour les gens et tout ce que le hasard ferroviaire offre chaque fois ; ce goût, cette nécessité, cette excitation du départ qui font fi de la tristesse et des atermoiements ordinaires de la vie une fois de plus m’étonnent, et m’étonne l’idée d’être là, d’être moi plutôt qu’un autre – plutôt que cet autre, par exemple, ce jeune homme assis contre la fenêtre d’en face, qui lit avec une attention soutenue un livre de Tolkien que je ne connais pas, et qui pourrait être l’un de mes fils plus tard, ou moi-même du temps où j’étais étudiant et empruntais presque chaque semaine cette même ligne (avec, il est vrai, d’autres livres dans ma besace) pour rentrer chez mes parents ou regagner le petit appartement lyonnais. La fatigue, le départ émoussent la conscience qu’on a de son identité – en cela entraînement parfait et sans douleur au grand départ, à l’ultime dissolution qui est, faut-il le rappeler, notre destination finale.

Encore à l’arrêt le train gronde et vibre. Une femme s’endort sur sa revue de psychologie. Un bébé hurle, quelqu’un parle italien, le soleil qui vient d’émerger à l’horizon de la voie B inonde le compartiment, et le jeune homme à l’instant du départ lève les yeux de son livre pour regarder, avec une gravité qu’induit peut-être le voyage en solo, le quai où personne ne lui fait signe ; puis il replonge dans son livre.

Me voici à l’envers, je veux dire : dans le sens contraire de la marche, et regardant donc s’éloigner la combe, les Bauges, l’Épine – regardant le passé. Une dame déjà âgée, très élégante, vêtue d’un tailleur violet comme la couverture de mon carnet, a fait mine de s’asseoir sur le siège resté vide à ma droite côté couloir, puis s’est ravisée car, a-t-elle dit comme pour s’excuser d’une éventuelle impolitesse, « je préfère être dans le sens de la marche ». Je suppose qu’aller ainsi à l’envers peut désorienter et provoquer un certain malaise. On ne peut plus voir venir, des défenses inconscientes en nous s’enclenchent contre ce mouvement ressenti comme dangereux, contre-nature, qui laisse peut-être pressentir l’accident. Jacques Réda, néanmoins, préconise de voyager ainsi – lui qu’on ne peut guère soupçonner de passéisme – et j’apprécie pour ma part le regard à la fois paisible, prolongé et en même temps décalé, inhabituel et donc potentiellement poétique que permet cette position justifiée seulement par le fait que les trains circulent dans les deux sens sur les voies, mais qui peut devenir une chance.

En gare de Lépin-le-Lac, des jeunes gens avec vélo et sacs au dos s’en vont en escapade. Une fleur d’hortensia laissée sur un banc désert semble un hommage funèbre. À ma droite le jeune homme range son livre et s’empare d’un vieux téléphone bleu qu’il consulte en baillant.

Murmures. Paroles en italien. Babillements. Deux dames qui ne se connaissaient pas se confient, parlent comme de vieilles amies – on ne les entend qu’aux rares arrêts du train ou quand il ralentit. Assis ainsi dans ce train on se reprend à rêver à d’autres vies, d’autres intersections, comme dans le film de Resnais : ou bien ? On sent que frémissent discrètement tous ces possibles qu’on ne suivra jamais qu’en songe et, à mesure que le soleil s’impose et que le paysage d’été se rallume, ce sont aussi de vieux rêves de vacances, de liberté et de voyages qui se raniment.

Mais oui, c’est un nouveau départ. Ma mère est morte depuis trois ans et un jour, et j’inaugure un tout nouveau carnet d’un beau violet de demi-deuil : ainsi, jeune homme, après avoir revêtu de noir toute mon adolescence, étais-je peu à peu revenu à la couleur en passant par le violet, puis le bleu clair pareil à celui de ce ciel d’été matinal, puis le vert guyanais qui est à peu de choses près celui de ce paysage forestier qu’on traverse à présent, et le bordeaux du renoncement enfin et des passions éteintes, et toutes les couleurs.

Le jeune homme a rangé son portable et reste, bras croisés, à regarder le paysage, à s’y perdre même semble-t-il car ses yeux parfois s’abaissent vers cette partie de la vitre où la vitesse et la proximité des bas-côtés ne permettent plus de rien distinguer de précis ; puis il bascule la tête en arrière, regarde le plafond du train, retourne à la contemplation du ciel et de la succession lassante des lotissements, revient au vague des reflets, des souvenirs, des rêves, des attentes, des espoirs – il est en âge de légitimement en nourrir –, offrant ainsi au quidam quadragénaire et lunetté de noir qui, du côté opposé, écrit sur son carnet violet, un double idéal ou le deuxième reflet d’une projection littéraire.

Dans l’étroit couloir central s’avance un autre homme, encore jeune, chemise kaki à carreaux et cheveux blonds, mais qui marche avec une lenteur anormale, curieusement courbé avec les deux bras en avant comme s’il devait s’appuyer sur un déambulateur que, pour l’instant, les sièges me cachent ; quand il arrive à ma hauteur je découvre, entre ses bras tendus, une toute petite fille qui fait ses premiers pas, agrippée aux mains de son papa, et cette image mécaniquement me ramène en arrière, aux enfants que je n’ai pas perdus puisque, dieu merci, ils n’ont fait que grandir, mais que j’ai perdus quand même, à l’enfance perdue, qui perdure, ainsi qu’à cette grande douleur devant le temps perdu que m’avait révélée naguère, à l’âge de quatorze ans, tel départ en gare de Chambéry, lorsque les silhouettes s’éloignant de mes parents m’avaient fait comprendre, avec une cruauté qui n’a depuis fait que s’accroître, l’inéluctabilité de leur mort, de notre mort à tous, de la disparition de tout (même la Bettencourt avec ses milliards, poussière, même toi, même moi) – et depuis je renâcle au mouvement, déteste les départs, vomit toute séparation et me nourrit néanmoins de ces refus, tentant par divers moyens principalement littéraires d’en faire des consentements, sans beaucoup avancer je le crains mais faisant au moins avancer, à l’instar du temps et du train, la pointe de mon feutre sur les pages du carnet.

À Bourgoin-Jallieu passent quatre jeunes filles qui font claquer leurs talons le long de l’allée centrale, dans un sens puis dans l’autre, laissant flotter derrières elles des vapeurs de parfums forts et tout un wagon de passagers indifférents qui s’endorment, lassés par ce voyage sans histoire et sans attention qui n’est qu’un simple déplacement – et l’on recommencera à vivre quand on sera arrivé.

Nous voici cependant dans les plaines : plaines jaunes, meules bien roulées, blés coupés ; plaines vertes des maïs ; et puis, parkings démesurés et déserts, terres stériles, marais asséchés des zones industrielles et commerciales, pays sans apprêts devant lequel on est tenté de tirer le rideau, que les vitres sales de toute façon enlaidissent encore, mais que la vitesse embellit quand elle en retend les lignes comme pour un lifting et refait les couleurs en de neuves compositions abstraites que l’on apprécie tout particulièrement lorsque les talus se rapprochent et que l’on ne voit plus rien, dans le rectangle des fenêtres, que des traits de verts variés au premier plan desquels se détachent les visages fragmentés, tremblés et évanescents des passagers.

Désert. Mine de gravier. Château d’eau sans poissons, train de marchandises sans pieds et silo sans visage. Petit Mexique sans cactus. Terre ouverte, monticules, chantier. Le jeune homme contemplatif regarde tout cela, décidément pas plus captif de l’écran du portable que du livre de Tolkien, curieux peut-être, ou acceptant l’ennui, le désœuvrement, la banalité d’un trajet ordinaire, baillant parfois paisiblement comme le fait le chat quand il ne chasse ni ne dort, quand il reste couché en rectangle sur la balustrade de la terrasse et qu’on se demande en vain ce qu’il peut bien trouver à regarder.

Je ne regarde rien.

Juste ce qui vient, ce qui est venu, ce qui passe (puisque je vais à l’envers) : les usines, les faubourgs de la grande ville, la fin qui vient vite.

Je n’ai besoin d’aucune distraction.

 

15 juillet 2017

 


 

 

 

FIN DE LIMITATION DE VITESSE

(Lyon-Paris)

 

En train Lyon Paris

 

Sur le quai où se presse la foule qui attend le TGV de Nantes une mère accompagne ses deux très grands et très maigres fils adolescents qui, comme s’ils n’étaient pas assez maigres, portent l’un et l’autre des jeans si étroits qu’on les croirait juchés sur des échasses, ou deux maigres pattes de faucheux et qui, comme s’ils n’étaient pas assez grands, se perchent sur une balustrade d’où ils devisent avec la tête inclinée vers le bas comme deux grands vautours. Un quidam très gras, comme s’il n’était pas assez gras, dévore à belles dents un sandwich monumental dont la moitié pourrait nourrir pendant plusieurs jours le mendiant famélique croisé auparavant. Comme si la vie n’était pas assez courte, assez évanescente, une femme fume et forme sur le quai un assez beau nuage. Et moi, comme si je n’étais pas déjà assez bavard et comme si la masse des textes accumulés pour rien n’était pas déjà déraisonnable, je trace encore ces lignes.

Voici cependant que le train longe à vitesse réduite le Parc de la Tête d’Or, avec ses souvenirs en pagaille de promenades, de roses en mai ou de pique-nique sur l’Île – toutes les bribes de cette histoire qu’une parole habituée au mensonge pourra réinventer, sans doute, pour la dire bancale et vouée à l’échec, mais qui fut si belle qu’on préfère maintenant en tenir à distance les images, regardant de haut, se détournant même des grandes serres qui furent prélude au grand voyage, attendant que ça passe.

Dans ce TGV-là on n’entend aucun bruit, nulle conversation. Les écrans luisent, les écouteurs grésillent à peine. À ma gauche mon voisin est plongé dans la lecture d’un énorme dossier qui traite, si je ne m’abuse, de la transplantation d’organes. À ma droite s’éloignent les montagnes, défilent les lignes des maïs, les tournesols qui vous tournent le dos, les champs de blé brûlés, les nuages ovales, le ciel opaque où s’efface une demi-lune tremblotante.

La vitesse déjà excessive du train m’inquiète comme le fait l’avion au moment si terrible du décollage. On ne maîtrise rien. On fait un pas de plus – on avance à vitesse forcée – sur le chemin de la dépossession. Dans la même minute on embrasse, on ramasse, des images de vaches et de cimetières, de fermes et de routes, de champs, de barrières, de pylônes, de lacs, de cygnes, de cyprès. On s’éloigne. Sans doute est-ce à cause de la vitesse, des prés abstraits, des plaines, que chacun se tait, se détourne. À voix basse mais sifflante une toute jeune fille cependant s’indigne de ce que le garçon assis à côté d’elle – et qui proteste en vain, pas du tout écouté – la dise « intolérante ». À perte de vignes l’engin mécanisé pulvérise ses poisons. À perte de paysage le soleil projette ses bienfaits, ses brûlures, ses ombres. Vus de haut les veaux évoquent de blancs rosés plantés en rond dans l’herbe verte, ô la belle cueillette.

Une corneille sur une meule.

Tous les nuages qui se rejoignent, le ciel qui s’assombrit.

Une chapelle en ruines, fréquentée sans doute seulement par les fouines et les chouettes.

Des caravanes, des vaches blanches, des meules empaquetées dans du plastique noir, une façade en réfection, et mon portrait dans la glace.

Deux poulains parmi les fleurs, des fermes dorées, des prés ras, des bosquets, une mare ronde où poussent des roseaux, un canal, des cours d’eau, un faucon crécerelle en vol du Saint-Esprit, mille sentiers où l’on n’ira jamais, un clocher, une forêt, le regard qui se brouille et mon portrait dans la glace.

Naturellement je me souviens de certaines escapades normandes, à cause de ces prés, de ce chemin, de ces poulains. Les nuages se resserrent à nouveau, le ciel blanchit et je m’égare dans l’illusion de quelque nouveau départ, d’un renouveau, d’une autre vie qui s’ouvrirait ici, maintenant, à mon insu. Je voudrais faire de ce voyage – de ces lignes – la première impulsion vers une vision vraiment neuve, plus vive, moins entravée, sans entraves même.

Sans doute est-ce toujours cette sorte de rêves qui pousse les vacanciers dans les trains, sur les routes, et sans doute nous égarons-nous tous peu ou prou.

Au bout de l’aiguillage, quelle « modification » ?

Une longue route droite et jaune coupe en deux un champ jaune, sur laquelle aucune voiture ne roule. On voit, au premier plan, en noir et blanc, le soixante-dix barré d’un panneau de fin de limitation de vitesse, et ce panneau me touche bizarrement – peut-être parce que ce signe familier déplacé dans un paysage trop épuré qui en devient hostile, où l’on ne pourrait en tout cas trouver aucun plaisir à s’attarder, dit la possibilité d’un changement de rythme, d’une accélération, d’un dépassement des clôtures, des peurs, des limites.

Puisque le train va plus vite, puisque la vie va si vite dont la force centrifuge me propulse vers l’extérieur du cercle au risque de verser, il faut – je veux, je voudrais, j’aurais voulu – apprendre à changer de rythme, apprendre l’anacrose, le swing ou la polyrythmie afro-jazz, apprendre aussi à étreindre plus large, s’élargir, reprendre sinon de la hauteur au moins de l’envergure.

Voici ainsi ce que suggèrent le panneau, les étendues vert-jaune, le ciel changeant mais sans obstacles, et la vitesse à laquelle on finit par s’habituer un peu et qui grise, alors.

Et ce que disent ces fermes isolées, ces ruines éparses, ces lignes blanches ou le lent ballet des élégantes éoliennes ? – L’étreinte quand même, plus humble, plus étroite, l’amour inentamé, inentamable, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, malgré l’éloignement indubitable le rapprochement final, post-mortem, au fond du paysage où les parallèles, dit-on, se rejoignent.

 

15 juillet 2017

 


 

 

LES VOILES

(Massy TGV-Poitiers)

 

En train les voiles

 

La gare de Massy-TGV n’est pas une gare mais un tunnel, dans lequel on s’attend à voir surgir les wagons du R.E.R. mais en aucun cas un T.G.V. On marche un moment jusqu’à la lumière pour se préparer à monter dans la voiture d’arrière de ce train interminable dont l’habituelle voix robotique annonce l’arrivée. Le tunnel, cependant, joue un tour à la voix désincarnée dont les syllabes se trouvent de haut-parleur en haut-parleur décalée, déformée, répercutée sur les parois du tunnel en une infernale cacophonie de pythie détraquée, et l’on embarque sous les huées.

Parmi les infimes anicroches que réservent les si paisibles voyages en train – retards, panne de chauffage ou de climatisation, passagers indélicats aux portables tonitruants, etc. – en voici deux qui me déçoivent.

D’abord, entrer dans un T.G.V. qui vient d’assez loin (en l’occurrence, Strasbourg), qui continue plus loin (Bordeaux), qui est déjà plein de vacanciers et qui ne laisse plus la moindre place pour caser un saxophone alto ; je le glisse finalement sous le fauteuil étroit, ce qui me permet de voyager au plus près de lui.

Ensuite, c’est nettement plus fâcheux : devoir partager une fenêtre avec un voisin qui, avec une certaine autorité, baisse le store (il est vrai que le soleil est violent). Le remonter serait indélicat, mais me voici privé du paysage de cette ligne que je ne connais pas.

Je me rabats sur les vitres d’en face – éoliennes et champs jaunes, éoliennes et champs jaunes – puis sur le spectacle de la vie des gens. Un petit garçon juché sur son siège et tourné vers l’arrière parle très fort, d’une voix stridente, dans une langue que je ne reconnais pas – soit qu’il la parle mal, soit qu’elle soit tout à fait exotique, soit (je penche pour cette dernière solution) qu’il l’invente à mesure. Au moment où j’allais me réjouir de ce que ma voisine de gauche soit en train de lire un livre, la voici qui le délaisse au profit d’un de ces téléphones portables dont je n’ai pas dit avec assez de véhémence tout le mal qu’il faudrait : destructeurs des forêts congolaises, pourvoyeurs de misère et de guerre à cause du coltan, catastrophes écologiques, massacreurs de cervelles, ils sont utiles, je sais bien – et c’est le piège – utiles aux hommes déboussolés, utiles aussi aux migrants, aux réfugiés, aux pauvres gens qui, en ce moment, errent de barbelés en barbelés pendant que je suis là bien assis sur mon siège, mais ce sont d’abord et avant tout des armes abominables parce que, voyez-vous, des femmes s’en servent dans la maison pour tromper, pour trahir, pour bafouer des maris irréprochables qui se croyaient, pauvres fous, bien à l’abri du mal, et elles parlent, elles parlent avec leurs amants qu’il n’est même plus nécessaire de cacher dans le placard, qu’elles glissent dans leur chevet sitôt que revient le mari et ça, vraiment, cela seulement, « c’est de l’horreur, c’est de l’assassinat » (comme le chantait Norge).

Passons.

La femme, dieu merci, a rangé le machin et ressorti le livre, cependant que l’enfant cesse ses criailleries, rivé au bel écran interactif que lui a refourgué sa mère…

Soudain je m’avise de ce que ce paysage qui défile à ma droite dans le sens contraire de la marche et qui semble voilé de gris comme pour quelque spectacle de marionnettes, n’est pas sans intérêt, et même, en vérité, semble plus mystérieux, plus abstrait, moins uniforme que celui que je peux voir sans filtre sur les vitres d’en face. D’être ainsi cachées les formes y prennent une dimension quasiment érotiques, propices en tout cas à toutes les projections. À la place de la litanie navrante des monocultures on peut voir les lignes d’un corps nu, un lac interminable, ou un désert de sel semblable à celui que je me souviens avoir traversé de nuit, autrefois, en Tunisie, il y a vingt ans de cela pour rejoindre le Grand Erg Oriental (en ce voyage qui aurait dû sceller à jamais le mariage aujourd’hui descellé) – et c’était un spectacle fascinant. Les silhouettes des arbres rappellent les forêts que l’on voit à la lueur des phares quand, enfant, on s’endort sur la banquette arrière, et l’on se dit qu’on est encore cet enfant qui s’endort, seul et triste, et que le voyage est bien long. Les bosquets naturellement sont des rochers, des récifs, les champs deviennent vase, une baie à marée basse, et le ciel où le blanc grisonnant et le bleu violet se trouvent trop violemment séparés, semble faux, filandreux, irréel, traversé de méduses, de fantômes – on ne peut pas y croire.

Le maillage serré du store cependant s’impose, on ne voit plus que ses points noirs et les dix-mille points brillants qu’il tient captifs, cela donne la nausée et je ferme les yeux en même temps que le train ralentit.

L’enfant, qui s’est détourné de l’écran, soudain éclate d’un grand rire cristallin, d’un rire vraiment touchant, et se serre dans les bras de sa mère en un accès de tendresse heureuse qui attendrirait une pierre et laisse penser qu’il n’y a que dans l’enfance que le bonheur est possible ; puis les larmes et les cris succèdent au rire sans qu’on puisse savoir la cause d’un si grand chagrin (celui-là, par contre, pas réservé à l’enfance), ni de la si grande joie qui l’avait précédé.

Silence, froissements.

Un tunnel, des éclairs blancs en bas de la vitre noire – on ne voit rien du paysage.

Soleil lunaire derrière le store, pays de cendres, toits sombres, arrêt en pleine voie juste avant d’entrer en gare de Saint-Pierre-des-Corps (ces corps au pied ? des cors d’harmonie ? des corps d’infanterie, de pompiers ? des corps mourants ?). À voix haute un autre enfant prononce : « Les requins sont-ils dangereux ? », cependant que passent les ailerons tranchants des toits de la gare et des hangars attenants, derrière le store toujours baissé.

On file vers Poitiers.

Une odeur de café et de goudron fumé.

Meules alignées, meules dispersées.

Crépuscule de quinze heures…

 

TGV Massy-Poitiers, 16 juillet 2017

 


 

 

LA FATIGUE

(Poitiers-Paris)

 

En train Poitiers Paris

 

« Et de la fatigue, de la grande fatigue accumulée des retours, lorsque tu sens vraiment que tout t’échappe, que ce n’est pas vers le meilleur mais vers le pire que tu t’en retournes, que tu chancelles et que tu fermes les yeux en suppliant le sommeil de venir t’emporter – qu’est-ce que tu en dis ?

– Il n’y a pas de retours. Rien que des départs. Toujours.

– C’est un peu facile.

– Non, ce n’est pas facile. C’est penser que le voyage est fini, puisqu’on rentre, et qu’il est désormais possible et même inévitable de laisser la lassitude l’emporter sur l’attention, qui est facile. Voir dans le « retour » un autre départ – ce qu’il est fondamentalement –, c’est aussitôt sentir en soi une nouvelle impulsion, l’espoir de l’inattendu, la curiosité ravivée pour tous ces inconnus qui ont pris place comme toi dans le train presque vide en cette heure matinale, t’émouvoir, pourquoi pas, de ce couple qui cinématographiquement s’enlace sur le quai avant de se séparer, de la ville qui s’éloigne, des amis que tu laisses, de ceux peut-être vers qui tu files maintenant bref, rester vivant.

– Arrête, tu me fatigues et tu te fatigues pour rien. Regarde-toi un peu : tu meurs de sommeil.

– Le sommeil c’est la mort, en effet, et, Michaux dixit, la manifestation pernicieuse d’un manque d’intérêt pour ce qu’il nous est donné à vivre : ce voyage solitaire, ce ciel gris, ces chemins, ces étangs, ces maisons, toutes ces vies parallèles. Il n’y a ni fatigue, ni retour. »

Il dit ; puis il baisse la tête et tente de sombrer.

Puis non. Le soleil sur les meules, ce liseré doré au bout des champs qui s’ombrent de nuages violets, des bosquets de brume, ce petit bois de pins adolescents, ces reflets dans la vitre et tous les souvenirs qui de nouveau y défilent comme défilent au loin les nuages bas accrochés aux clochers, font véritablement et bien mieux que tout bavardage du retour, un départ.

On ne dort pas. On regarde. On vit.

Voici que le train ralentit, frôlant les talus gris parsemés de camomille, et l’on entend partout les bips des téléphones sur lesquels pianotent les passagers et que ne couvrent plus le grondement du train – bruit irritant, d’ailleurs, car s’il évoque le chant des crapauds alytes l’été, dans les talus sablonneux, ou (ils se ressemblent) celui du hibou petit-duc, ils ne propagent qu’une seule et même note, et ces sons sans rythme ni mélodie ne font pas une musique.

À main droite un homme rit tout seul en regardant un film sur son ordinateur, casque sur les oreilles, tout en pianotant sur le clavier de son téléphone ; je suis moi aussi homme multi-tâches : je regarde et j’écris, alors que cet autre là-bas, vieux quadra dégarni à lunettes et jogging, ne fait que regarder – encore que le sourire qui soudain anime son visage laisse supposer qu’il ne regarde pas tellement, qu’il songe plutôt à quelque chose de plaisant, à moins que le spectacle de l’arrivée en gare de Saint-Pierre-des-Corps ne soit pour lui une intense source de joie parce que sa femme et ses enfants l’y attendent et qu’il se sait aimé ?

Toits gris, étroites maisons blanches saluant au garde-à-vous le train très important qui, ma parole, m’emporte – qui s’arrête plus loin, qui repart aussitôt, et cela a suffi pour faire vieillir de vingt ans le quadra dégarni devenu soixantenaire échevelé à la barbe poivre et sel. Sur le quai qui, une nouvelle fois, s’éloigne, voici le même profil du même visage, avec trente ans de moins, en ce jeune homme longiligne qui tire fébrilement sur une cigarette tout en tournant en rond.

Des wagons bleus et rond marqués « MILLET » sont alignés ici, à perte de vue – de quoi emporter des départements entiers.

On passe une rivière. On passe l’horizon. On oublie le meilleur et le pire, l’allant, la fatigue.

 

Poitiers-Paris, 24 juillet 2017

 


 

 

 

VOITURE 5, PLACE 23

(Paris-Chambéry)

 

En train Paris

 

Pour décrire la cohue de l’embarquement dans le train, à la voie 5 du hall 2, gare de Lyon, un matin de juillet, il faudrait une autre plume que la mienne : une plume habituée aux foules, capable de croquer avec rapidité et précision un visage, un caractère, une mimique ; la mienne est trop habituée à l’ascèse campagnarde, au silence, et se trouve présentement totalement dépassée.

Il faudrait pouvoir décrire, par exemple, la mine scandalisée de cette dame découvrant, installé à sa place, le bouledogue que sa maîtresse cajole. « Ne vous inquiétez pas, j’irai le mettre plus loin s’il y a de la place ! dit la femme au chien (mais l’hypothèse d’une place vide semble a priori farfelue). – J’espère bien : c’est ma place ! –Pui, bon, si vous voulez… Mais le chien voyagera à vos pieds ! »

Un peu partout des enfants criaillent, bousculent, se bousculent, son bousculés et criaillent de plus belle. Une dame âgée passe en disant gravement : « Il ne faut pas écraser les pieds. » « Arrête ! » « C’est long… » « Quand est-ce qu’on part ? » « Y a plus de place pour ma valise ! » On sent des relents de tabac froid, de chocolat, de noix de coco, de sueur. On entend des phrases en anglais, en français, en italien, en japonais. La Japonaise assise à ma gauche, très élégante, renverse légèrement la tête en arrière et ferme les paupières. La cohue s’apaise puisque le train est une société idéale où chacun trouve sa place (même s’il y a naturellement des différences de classes et de prix).

Tout le monde trouve sa place, mais pas ce couple que j’imagine pakistanais, ou iranien peut-être. Arrivés à quai devant la voiture 5 juste après la fermeture des portes – qu’annonce désormais un signal à la fois sonore et lumineux – ils regardent, incrédules, le train, le quai, les passagers. L’homme fait à l’intention de quelque invisible contrôleur un geste d’incompréhension, de supplication, de révolte ou de colère, mais le train à l’instant s’ébranle et glisse devant eux. La jeune femme voilée regarde avec un air vraiment paniqué. (Naturellement ils auraient dû, se voyant en retard, monter dans la première voiture au lieu de marcher jusqu’à celle qu’ils auraient dû occuper, tout à l’avant, et où seules leurs deux places désormais restent vides).

Le train traverse les banlieues, ignorant la laideur, la beauté, la misère, les joies du monde. C’est un train de vacanciers assez indifférent. On y tient au portable des conversations feutrées et futiles. Égoïstement je me réjouis de m’y trouver et tente d’occuper dignement cette place 23, voiture 5, du Paris-Annecy.

Cette place, décidément privilégiée, me permet de discrètement m’immiscer au sein d’une famille franco-japonaise. Le petit garçon demande à sa maman : « C’est quand, midi ? » et elle lui répond une longue phrase en japonais, qui semble le satisfaire. Une rangée plus loin le père, français, s’adresse à son fils et aux deux fillettes en alternant français et japonais. Je regarde du coin de l’œil la fine écriture dont ma voisine couvre un petit carnet, et dont je ne peux que jalouser l’élégance. Une telle harmonie familiale, linguistique et ferroviaire m’enchante.

Le train cependant a quitté le désert de béton pour celui des monocultures, qui offre au moins à l’œil de beaux à plats couleur fauve, couleur terre, avec un peu de vert jaunissant pour les champs de maïs. Pylônes sur fond gris virant à l’anthracite, bande de gris plus clair à l’horizon, vibrations, saine secousse à chaque croisement. Je crois que cette fois, le Train à Grande Vitesse roule vraiment très vite, et la succession impossible à freiner, à saisir, d’images qui ne semblent plus reliés entre elles – comme d’un film qu’on diffuserait trop vite, par saccades – procure un étourdissement assez plaisant, une ivresse même que la fatigue probablement accroit, une exaltation enfin qui met à l’abri de toute velléité d’endormissement.

Je repars en voyage. Je reviens, je repars.

En transit à Paris sur le quai du métro, entre la gare Montparnasse et la gare de Lyon, la simple idée du départ des petits a suffi, comme toujours, à le faire bêtement fondre en larmes ; déjà j’imaginais mon grand, qui est encore petit, emporté lui-même dans ce maelstrom de la vie, d’une station à une autre, et moi attendant de lui un signe, un appel, un message qui, sans doute, ne viendraient pas, car les fils sont ingrats et les pères sont faits pour s’effacer. Puis je me suis répété, accroché à la barre métallique, que tout est départ, sans cesse, à chaque instant, que c’est très bien ainsi et qu’il ne faut pas chercher à en « profiter », comme on le dit dans une perspective hédoniste qui m’indiffère, mais plutôt à en mastiquer le suc, à en dévorer le sens – vampire, à à en sucer le sang. Tout cela était assez confus. Je me suis répété cette chanson, ce reggae, qui disait : « Give me the power / to devour / every hour » ; cela m’a rasséréné.

De beaux nuages blancs ronds et bas flottent sur les champs jaunes, puis voici de nouveau les éoliennes et mon esprit quitte à nouveau le train pour se promener dans un souvenir de Madère ; je ne l’alimente pas et le laisse s’évanouir. Dans la vitre se reflètent l’intérieur du train, mais aussi, à l’infini, le paysage et les reflets de la vitre d’en face : si l’on va si vite, c’est pour échapper à l’espace, pour défier le temps. Babel horizontale, il faudrait une muraille pour entamer ta démesure, train fou, train humain (quelques rails en moins ou un défaut de signalisation suffiraient – et quant à la muraille, on y va tout droit, assurément, et par tous les moyens…).

N’empêche que le voyage est beau.

Un bref arrêt en gare de Lyon-St-Exupéry-TGV (il y a ainsi d’étranges gares qui ne ressemblent à rien, ne sont que des arrêts…), puis je surveille les talus criblés de trous, guettant les lapins. Ainsi faisais-je aussi pendant certains cours d’anglais que je suivais distraitement, jeune étudiant, sur le campus de l’université Lyon 2 – car j’avais repéré leur ballet, ainsi que les manigances des ouvriers d’un chantier voisin qui posaient des collets que, parfois, je défaisais. J’aperçois enfin un, deux, trois lapins tapis près de la voie et dont je fixe dans la tête les silhouettes parfaites.

Le train file, et le voyage est beau.

 

Paris-Chambéry, 24 juillet 2017

 


 

 

 

LE CONNU, L’INCONNU

(Chambéry-Valence)

 

En train Chambéry Valence

 

M’étonne souvent le naturel avec lequel certaines jeunes filles débordantes de vie et de curiosité engagent la conversation avec des inconnus. Ainsi de celle-ci qui, s’approchant d’une dame âgée peut-être de soixante ou soixante-cinq ans, lui demande si elle peut s’asseoir à côté d’elle, et puis : « Où est-ce que vous allez ? Vous habitez ici ? » Puis les voici bientôt devisant, et l’on dirait une grand-mère avec sa petite-fille. L’intoxication aux écrans n’a donc pas tout à fait entamé le plaisir de parler (qui serait plutôt chez moi plaisir d’écouter et de prendre en notes).

Le quai, cependant, s’emplit, se vide ; seuls restent les pigeons et les inquiets qui, comme moi, sont venus bien trop tôt et attendent.

Cette gare en plein bouleversement ne sera bientôt plus qu’un souvenir : on en parlera en disant : « l’ancienne gare » ; la même chose d’ailleurs pourra sans doute être dite de ces superbes wagons bleus à étage, de ces machines que j’aime dont on dira un jour : « les vieux trains »…

Un père et son fils adolescent se retrouvent, retour de colo semble-t-il, avec une complicité et une joie flagrantes. Alentour des parents attendent, on entend des clameurs…

Je remonte cette fois cette ligne habituelle depuis Chambéry jusqu’au terminus de Valence, et je dois dire qu’il s’agit probablement là de ma configuration préférée : du connu, des repères, puis une poussée jusqu’au moins connu.

Le connu, c’est pour l’heure ces coteaux de Montmélian, au pied de la « Savoyarde » (cette montagne en laquelle une paréidolie chauvine peut faire voir une dame en coiffe traditionnelle qu’on aurait appelé « la Bretonne » ou l’ « Auvergnate » sous d’autres latitudes… Ces coteaux, je ne les ai pourtant jamais vus aussi verts qu’aujourd’hui, parce que le ciel est d’un gris assez uni mais lumineux, qu’il a plu, et que cela fait ressortir comme jamais le vert vif des vignes.

Je regarde la Savoyarde s’éloigner, m’émeut de la traversée de la grise Isère, ainsi que la voix lasse de la jeune fille au téléphone qui dit qu’elle a peu dormi « parce qu’ils nous ont fait dormir tous ensemble ». Sur la plate-forme supérieur l’adolescent est resté seul, après avoir vu partir tous ses camarades – m’a frappé, et me frappe souvent, la politesse avec laquelle les jeunes gens se disent bonjour ou au revoir, qui contraste tellement avec l’idée que l’on s’en fait.

Pontcharra – mon fantôme monte ou descend du train, et me pique quand même au cœur l’idée de ma maison si proche, mes chats, ma chienne, ma cave et mon accordéon – mais l’arrêt ne dure pas deux minutes et je ne bouge pas.

Je regarde Pontcharra s’éloigner.

Le Granier. L’Alpette invisible là-haut, noyée dans les nuages. Le milan qui vacille.

J’aime plus que tout ces T.E.R. où l’on monte sans place attribuée, ce qui permet lorsque le train n’est pas plein de choisir son point de vue, d’en changer si besoin, et qui s’arrêtent à toutes les gares. Présenter comme un progrès le gain de quelques dizaines de minutes sur un long trajet effectué à grande vitesse et presque sans escales me navre. Le T.E.R. n’est pas le T.G.V., train d’élites et de vacanciers, presque aussi lassant que l’avion puisque peu de gens, en cours de voyage, peuvent monter ou descendre, et que la configuration intérieure ne change pas (reste toutefois les charmes habituels du voyage ferroviaire, ainsi, parfois, qu’une certaine exaltation propre à la grande vitesse à laquelle je ne suis pas toujours insensible). Même en été, le T.E.R. sent bon le quotidien des gens, le trajet du travail, la bienveillance familière.

Un hélicoptère rouge tourne dans le ciel nuageux, semble hésiter puis remonte, comme le train, la vallée du Grésivaudan en direction de Grenoble.
Sensation d’espace.

Les bananiers dans les enclos sous la voute gris clair.

Les panaches, les volutes.

À Grenoble Université-Gières, personne ne monte ni ne descend – c’est cité morte. Le liseron s’épanouit sur le ballast, et un moineau inconscient sautille sur les rails.

Les barres H.L.M., certaines en réfection. Une maison brûlée. Le soleil éclaire les tags, le zinc des entrepôts, les ordures le long de la voie – un parapluie cassé, un pneu, un pare-chocs, une chaise. Poussent ici une forêt de sumacs, et toutes les plantes invasives des jardins qui semblent retournées à l’état sauvage. On trouve aussi parfois un petit potager, dont on se demande quel marginal peut en être le « propriétaire ».

On passe Grenoble et voici le Vercors.

Passent aussi, dans un sens, dans un autre, une mère et sa fille – « tu avances doucement, tu te tiens… tu te tiens » dit chaque fois la mère avec un ton inquiet, comme si le train, pourtant d’une stabilité remarquable, risquait à tout moment de se cabrer – « mais Madame, vous savez, la mer est calme et on n’annonce nulle tempête ! » La petite, d’ailleurs, n’effleure que pour la forme les barres métalliques et marche nonchalamment.

Moirans, miroir aux nuages.

Tullins-Fures, Tullins-Fures, tu es sûr ?

Regret des toutes ces gares où le train ne s’arrête pas et dont les noms sont doux, sont veloutés, parfois, comme celui de Velay.

Bar-tabac-carburant, les noyers de Beaulieu.

Cogne, fenêtres et vitres.

À Saint-Marcellin, quelle est cette grande demeure juchée sur une sorte de promontoire comme quelque chat perché au-dessus des maïs et de la combe ? Un hôtel-restaurant, sans doute, à en juger par la terrasse. Mais je repense à Barbara, à « Mon enfance », à ma nomade à moi et : « Où êtes-vous ma nomade, où êtes-vous à présent ? Avec votre âme nomade, vous voyagez dans le temps… » – ou bien : « J’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces tout comme au temps de mon enfance… »

Est-ce qu’il est encore là, l’arbre de Barbara ?

NA 350 N31 3592 : lu sur le rail luisant, pendant l’arrêt, ce message sibyllin.

Un vol de pigeon me rappelle un rêve fait cette nuit, dans lequel des vols multicolores d’aras macao, chloroptère et même – ce sont les plus grands, les plus beaux – hyacinthe se posaient sur les arbres le long d’une route montagnarde – et je me réjouissais de ce que l’ara soit désormais un oiseau commun en France métropolitaine…

Vieilles fermes, vieux murs effondrés.

Les rires d’enfants sont des flammèches que les parents tentent d’étouffer avant qu’ils n’incendient le calme du wagon, mais qui repartent au moindre courant d’air. (À ce propos, Saint-Hilaire-Saint-Nazaire, cela ne manque pas d’air.)

Romans Bourg-de-Péage : « Regarde, le gris nuage ! »

À Valence-TGV je sens de nouveau une sorte de trou noir, une poussée de fatigue qui me rappelle ce voyage lamentable qui, au lieu de me mener à Bruxelles, s’était achevé à Valence ville après que j’eus raté la correspondance – et il est vrai que le paysage, ici, ne dit plus rien qui vaille, et que le voyage hélas se fait long…

 

25 juillet 2017

 


 

 

 

PREMIÈRE CLASSE

(Valence-Avignon)

 

 En train Valence Chambéry

 

Les hasards d’une promotion, d’un reclassement, me font goûter au luxe de la 1ère : un large siège pour moi tout seul, là où on pourrait en mettre deux. Une bachelière de fraîche date, passée au rattrapage, parle en langage châtié avec quelqu’un qui repasse sa prépa, (« putain faut qu’on s’voye », etc.). À part ça, calme plat : même les enfants dorment. Je compte, dans mon champ de vision, cinq livres pour un écran ; parmi les livres, l’un est fermé, l’autre est en fait une grille de jeux chiffrés, un troisième un ouvrage sur « la socialisation ».

Le paysage cependant est devenu sec, jaune et plat, balayé par un vent qu’on ne sent pas, mais qu’on voit. Palmiers, petites maisons couleur chamois clair avec des volets bleus et des tuiles orange. On longe les hautes tours de la centrale nucléaire – peut-être Tricastin ? – puis vient Montélimar. Je regarde descendre les passagers de 1ère, qui luttent contre le vent : une petite en grand châle jaune, de vieux couples, une fillette qui porte sa guitare sur le dos, un homme en blazer qui, malgré le vent, s’empresse d’allumer sa cigarette. Puis les images de nouveau défilent.

Des pins parasols. Une aigrette garzette qui pêche. Des H.L.M. roses. Les nuages qui s’allongent, s’éloignent les uns des autres, séparés par des bandes de ciel bleu. Des cyprès si pointus qu’on se dit que ce sont des ifs, sans doute.

Voici que le train longe le Rhône, que remonte un bateau de plaisance. Au-dessus de ces montagnettes planent les vautours, les circaètes, c’est sûr, et l’on doit voir des huppes, des guêpiers, des rolliers certainement…

Tout un champ de panneaux solaires, étrange plantation. Une autre centrale nucléaire, puis quelques éoliennes. Des eucalyptus. La garrigue.

Orange. Champs jaunes, terre sèche, piscine déglinguée dans un coin d’entrepôt, maison aux volets verts, grand figuier, puis la gare et ses panneaux qui tremblent – à cause du vent.

(« Qu’est-ce que tu vas prendre en sortant ! », dit le vent.)

Pas un bruit de voix dans le wagon endormi, où il est quinze heures pourtant – et l’on croirait minuit. Seule soupire, là-derrière, la fille de toute à l’heure qui, même seule, ne peut pas prononcer une seule phrase sans jurer (ce qui donne, dans un souffle : « putain… c’est long… »).

L’arrivée en gare d’Avignon met fin au soliloque.

 

25 juillet 2017

 


 

 

 

 

ON NE PLEURE PAS PARCE QU'UN TRAIN S'EN VA...

(Chambéry-Paris)

 

 

Chambéry Paris

 

« C’est là aussi de ces aventures que présentent les trajets en train. La passivité à laquelle ils nous réduisent laisse affleurer et fleurir toutes les suggestions de nos goûts, de nos désirs lâchés comme des chiens fous. »

Patrick Drevet, La Micheline.

 

À cette scène-là je reviens tout le temps, comme reviennent les vieux sur les lieux de l’enfance, les saumons à la source ou les rêves au rêveur. Faut-il la dire encore ? Le hasard a voulu que le train d’aujourd’hui parte du même quai, et que la place que j’occupe au deuxième étage de ce train trop neuf près de l'enfant soit la même que naguère, la même en tout cas que dans mon souvenir.

Ainsi j’ai quatorze ans et je m’en vais, assis seul sur le siège étroit d’un train beaucoup moins rutilant que celui d’aujourd’hui, rejoindre à Montluçon mes grands-parents. Comme dans le poème de Verlaine il pleut et je pleure – mais pas sans raison. À mesure que le train s’ébranle je vois les silhouettes de mon père et ma mère qui s’effacent, et je pleure parce que j’ai compris vers quel éloignement de tout me conduirait le train, nous conduisait tout train.

 

« On ne pleure pas parce qu’un train s’en va... »

 

Une voix à l’entrain même pas mécanique mais chaleureuse, naturelle (on engagerait volontiers la conversation avec ce chef de train) annonce que le départ est imminent. Quelque part derrière moi un père accompagne ses deux fils, dont l’un s’appelle Clément, aux petits soins, « est-ce que tu veux faire une partie de Uno mon chéri », encore un divorcé sans doute, un égaré qui joue les rassurants pour être rassuré, un qui part en voyage avec ses fils pour fabriquer encore des souvenirs avant de disparaître. 

 

Voyager en train est une façon douce d’apprendre à disparaître. On pourrait presque oublier le mouvement (quoique moins facilement qu’en avion ou dans les grands ferries qui, par ciels sereins et mers sans remous, ne laissent plus rien voir du monde) ; mais le paysage rayé de part et d'autre nous serre, et il y a ces tunnels qui de loin en loin nous ramènent à la réalité de ce qu’on vit, de ce qu’on est : ce visage cerné de nuit, criblé de lampes, puis supplanté par le paysage d’automne (du jaune pâle et du gris plein la mémoire de l'enfant), ce visage plus si jeune, jeune encore mais qui se creuse, cette face pas rasée (et je me demande en passant s’il est vraiment nécessaire de montrer aussi ostentatoirement ma défaite par une telle négligence, moi qui ai jusqu’alors pris si grand soin de conserver l’apparence androgyne qui était la mienne, toujours rasé de près, garçon sage, comme imberbe, qu’est-ce que c’est que ce type hirsute au teint gris ?), et puis l’autre visage rond, épanoui, rêveur, qui regarde tout, regarde le ciel gris, les fougères jaunes, les travaux, les pylônes « danger de mort », les chevaux clairs dans le pré sombre, la plaine labourée, les vaches, le chat à l’affût, la buse, les montagnes qui s’éloignent.

 

Grand calme dans le long train, douceur feutrée, et partout cette tendresse familiale me désarçonne – allez, tu me rattrapes, tu m’épaules bien, tu regardes pour moi, regardes mieux que moi, et je sens bien qu’il est doux malgré tout de voyager ainsi avec toi. On partage, trop tôt mais le train donne faim, le cake aux tomates séchées, la salade, le thé – « oh mais tu manges comme un Hobbit ! ». Tu parles du livre que tu lis, de tes jeux, de tes histoires d’enfant, dévores la salade, jettes un œil intrigué au texte que j’écris, puis tout te ramène à cette fenêtre que nous partageons, tu poses à nouveau ta tête sur tes mains et tu regardes, intensément, sans distraction, tout ce qui file, tes rêves qui filent.

 

Le thé, le train, l’automne, Paris qui nous attend, la vie qui t’attend, la musique, Clément...

 

Passe un petit garçon avec son violon – mais oui, c’est moi enfant, et la fillette blonde aux yeux clairs qui s’est levée devant est mon amour d’enfance.

 

Passe le temps, les champs s’éclairent, l’espace s’ouvre et tu attaques avec fierté le tout dernier chapitre de ton épais volume qui s’intitule, je lis de biais, « le commencement ».

 

Le temps, l’espace, le passé, l’avenir, les troubles, les éclats, la plaine, le sommeil, les visions, l’abandon – le voyage en train, c’est cela.

 

Les collines sont rousses, les visages brouillés, je ne sais plus mon âge. Adolescent diaphane je me suis emparé de la revue pour y lire les quatre pages d’interview du chanteur et puis, l’article lu, je m’attarde sur cette image toute autre du modèle qui pose en pleine page, torse nu, jean bleu ciel, yeux noisette, délicat, désirable, désarmant de candeur feinte, et je projette dans la vitre et le ciel cette autre silhouette ; puis je tourne les pages de la revue et discrètement y glane les bribes d’une autre vie que je vivrai, que je ne vivrai pas, comment savoir vers où ton train s’en va...

 

Engrenages, enchaînements, sens uniques, trains qui bifurquent, désris retenus ou « lâchés comme des chiens fous », aiguillages qui s’enclenchent ou se bloquent, et allers sans retours, allers simples toujours.

 

Puis le train du présent – qui est déjà, qui était, qui sera train du passé – s’alanguit, s’arrête même longtemps à cause, dit la voix enjouée, d’une bête percutée par le train précédent et dont il faut enlever les morceaux (de la bête ou du train, on ne sait plus...), le temps s’étire, tu bailles, je m’assoupis, tu t’endors et tous deux nous rêvons d’un voyage sans fin.

 

4 novembre 2017

 


 

 

UN TRAIN DANS LA BRUME

(Pontcharra-Paris)

 

 Dans la brume

 

Le train traverse la brume froide et bleue, de larges pans de brume bleutée, polluée sans doute et qui stagnent ainsi tout l’hiver en fond de vallée, mais qui, rabotant le paysage de toute façon tellement triste de novembre, ont peut-être aussi le pouvoir d’abolir le temps, qui sait, ou d’en atténuer les contours...

 

Deux collégiens discutent avec un air grave sur la banquette d’en face. Chacun évoque le parcours qui l'a conduit dans ce train, car un collégien obligé de prendre le train pour rejoindre son établissement a toutes les chances d’avoir été exclu de son collège de secteur. Ce tout jeune garçon aux yeux clairs, à peine en cinquième, bon élève, germaniste, latiniste et excellent causeur, était, dit-il, harcelé par d’autres ; c’est lui qui est parti, qui part, pour Chambéry... Et les deux garçons de s’échanger leurs emplois du temps, leurs résultats, leurs souvenirs, de s’étonner avec candeur de broutilles, cependant que le train frôle les coteaux roux de Montmélian.

Pendant que ces deux-là se livrent à leur si sérieuse conversation un homme, un adulte encore jeune, comme on dit, lit avec une extrême attention un manga, et une femme, après s’être consciencieusement rongé les ongles, pianote sur son téléphone.

 

*

 

Sur le quai de la gare de Chambéry deux quidams en capuches et jeans déchirés s’agitent bruyamment dans un nuage de fumée, occupant tout l’espace de leur parole sonore qui, comme des cris d’étourneaux, semble interpeller la terre entière. Le plus bruyant des deux est un gaillard massif à l’air buté, qui crache sur le sol, trace dans l’air froid des cercles de fumée et laisse ses longs bras ballotter tout en suivant docilement son comparse, un jeune gars sec, jean bleu ciel déchiré et portable à l’oreille. Lenny et Georges.

 

*

 

Des troncs noirs sur fond gris. Des troncs tordus, des arbres courbés, des fermes sans lumière, des routes désertes, un bateau échoué en plein champ, la tache orange d’un chasseur qui marche seul avec son chien sur la terre noire, et puis le ventre ouvert, fumant, d’une décharge, une barrière sans personne, un chemin dont aucun écolier ne vient briser la glace, une corbeille, beaucoup de brouillard, trois tunnels : voilà ce qui d’abord passe sur mon visage, projetant sur la vitre les images fuyantes de mon autoportrait en novembre.

Puis tout cela insensiblement s’éclaircit et s’affine – la dentelle des rameaux nus, les festons du lierre et des boules de gui, les derniers feux des saules pleureurs, des bouleaux...

La ville que l’on traverse est pleine de vie, de voitures, de lumières qui rassurent. Comme passant près d'un rivage en bateau on salue un grand immeuble en construction, des ouvriers en gilets fluorescents qui, debout sur un toit, se font des signes, et qui sont eux-mêmes dans ce monde gris tout saturé de signes, des signes pour dire la persistance de la vie au seuil de l’hiver, comme l'est peut-être à leurs yeux le train lui-même – qui soudain accélère – car tout de même se déplacer c’est vivre, être là dans ce train en route une fois encore vers Paris c’est vouloir vivre encore, même mal, maladroitement, tristement, même esseulé, c’est braver novembre et le poids de l’absence, des absentes, des trahisons, de tout ce qui en soi et alentour continue à sombrer, c’est bien au bout du compte l’équivalent non-verbal, mais vital, de ces lignes que je continue à tracer pour me convaincre de ce que je suis bien vivant et que le train avance et aimer sa puissance, acquiescer à la force qui le fait parcourir de plus en plus vite sa route balisée – et de cet acquiescement naît (naturellement je sais que ce n’est qu’une coïncidence, mais choisir de le dire en fait encore un signe) de la lumière, plus de lumière, car le brouillard pour la première fois depuis notre départ un bref instant s’est dissipé et qu’on a aperçu (c’est déjà terminé et je n’en fais pas un drame car je suis dans la grisaille à mon aise) un petit coin de bleu.

Ainsi l’on continue de filer à travers les bribes grises de ce monde insensé. Ainsi, déboussolé mais pas égaré, on s’en remet à la force du train, à la certitude des rails, comme à l’une de ces divinités sévères ou débonnaires qui naguère, aux temps où l’homme était moins libre et moins seul, auraient pu nous guider. Par cette parole pianotée dans la tête on s’approprie le passage, on en fait, dirait Bouvier entre deux bouffées de tabac, notre passage, notre fumée, notre brouillard ou notre train à nous. On peut maintenant se détendre, s’oublier, s’effacer, se laisser emporter. Ouvrir ou fermer les yeux maintenant c’est tout comme : nous fûmes brume, nous avons fumé la brume et maintenant nous rêvons.

Les prés sont blancs, la terre tremble, le voyage est immense.

 

20 novembre 2017

 


 

 

DES PERSPECTIVES 

(Paris-Pontcharra)

 

Des perspectives

  

Encore un train, encore un aller, un retour, et encore des mots pour broder sur cela quelle dentelle ? Plus j’avance moins je comprends. Je ne comprends ni ces gens, ni ces remous, ni ces cris, ni ces silences, ni le sens de la marche, ni surtout ce que je fiche ici tout seul assis à cette place côté fenêtre où il n’y a pas de fenêtre, embarqué pour quelle vie sans retour ?

 

La petite dame asiatique à main gauche se réjouit de ce que le train part à l’heure, un homme au téléphone parle arabe et je comprends « Aix-les-Bains »: c’est donc que je ne suis pas si loin, pas si loin des lieux, sinon du temps, de l’enfance, pas si loin de l’enfant ?

 

J’aime cette affiche de cinéma qui, sur le quai en face, montre un jeune homme assis dans un train, côté fenêtre, près du reflet de son enfance. Je pourrais aller voir un film pour cette seule image-là.

 

Je reviens, quoi qu’il en soit, pas si perdu, pas si seul que cela puisqu’attendu encore par deux enfants et des bêtes, bien moins perdu que nombre des égarés croisés dans les souterrains de la ville, et pourtant je sens bien à mesure que le train s’ébranle et remonte les quais où s’effacent les gens, à présent que la belle image du jeune homme au reflet enfantin a été supplantée par des barres d’immeubles, des hangars, des câbles, des tags, des tunnels, des tours à l’infini, des lieux coupants, des banlieues invivables où l’on vit pourtant, je sens bien qu’il y a en moi un enfant qui s’affole, qui voudrait crier et pleurer mais qui n’ose pas, comme naguère ma grand-mère jetée à sept ans dans le train italien qui l’emmenait vers des années de servitude, et l’enfant en moi maintenant pleure sa grand-mère, son grand-père dont les voix se sont tues, pleure plus que jamais sa mère toujours pas revenue, pleure l’infidèle que l’adulte, tantôt, de rancœur et de rage giflait en rêve, pleure ses idéaux perdus, sa foi en l’autre, en soi perdue, et tous ses mondes perdus.

 

Le train ralentit et s’arrête dans un long sifflement qui s’achève dans les graves. Des silos. Des camions toupies. Des pylônes. L’alignement des bouleaux maigres, les murs tagués et puis, à peine visible dans la brume sale, l’échappée d’un avion.

 

Le train s’ébranle à nouveau, repart dans un frémissement de tôles et de plastiques usés. Des barres d’immeubles. Un chantier. L’alignement des travaux et des jours, le carnet griffonné et puis, dans la bouche, le goût d’ail et de moisi de l’affreux sandwich auquel le mouvement ou l’arrêt du train ne changent rien.

 

C’est à ce moment-là et dans ces circonstances qu’on préfère assez sagement se taire, se détourner de tout paysage intérieur, extérieur, et dormir. On se retrouve à l’eau, nageant, dérivant dans une eau assez calme mais dangereuse, car un courant insensible déporte peu à peu du rivage qui semble si proche qu’on ne s’affole pas, mais qui pourtant s’éloigne tant et si bien que, lorsqu’on veut retourner on se rend compte qu’ il est trop tard, que tout effort est vain, que crier même est inutile, et qu’il n’y a plus qu’à faire la planche pour ne pas fatiguer, ou se laisser couler – ce que, même en rêve, on rechigne à faire.

 

*

 

Au réveil pourtant tout baigne dans la lumière. Des champs verts, des moutons blancs, la brume légère éblouissante, les dernières dorures des bouleaux.

On pourrait croire qu’on a passé quelque frontière mentale, on est tout prêt à croire à ce genre de chimères dont les faisceaux des rayons comme des projecteurs sur une scène dessinent les contours artificiels.

Ainsi, autrefois, au Brésil, après avoir suivi jusqu’au bout une piste dangereuse, traversé sous la pluie le bourg hostile de Maruda, manqué tomber dans l’eau du port et m’être endormi dans un rafiot rouillé en route pour un lieu qu’on me promettait détestable, c’est au Paradis, je ne mens pas, que je m’étais réveillé, et je donnerais bien la moitié de ma peau de chagrin pour retrouver ce paradis et cette époque-là.

Bientôt la lumière des champs est encore redoublée, multipliée par celles du lac que le train longe et, regardant entre les joncs les foulques, les grèbes, les cormorans, m’émerveillant une fois de plus de la courbe de l’Epine, dernier contrefort du Jura, des dix-mille paillettes offertes par le contre-jour ou de la barque à la dérive, je constate à quel point le monde se moque de nous et réciproquement, tant il est facile de se fabriquer de belles images et de se réinventer des paradis de pacotille.

Il n’y aura plus de paradis mais peut-être, ici et là, à l’improviste, quelques lambeaux, quelques échos de l’harmonie peut-être pas tant perdue que rêvée et qu’on croit retrouver quelquefois dans certaines perspectives offertes par la vie, par le train.

 

 21 novembre 2017

 

 


 

 

À LA LUMIÈRE D’ÉTÉ

(Chambéry-Amiens) 

 

Chambéry Amiens

 

Désormais chaque voyageur ferroviaire reste dans sa bulle numérique, accroché à son monde rassurant ; on pourrait s’en plaindre, mais cela offre à mon goût au moins deux avantages : les conversations étant de plus en plus rares, cela confère au wagon une atmosphère de recueillement qu’on serait souvent bien en peine de trouver dans les églises qui ne sont plus guère fréquentées que par les touristes ; et le fait que les regards ne se cherchent plus tellement, chacun ainsi penché sur son écran, offre au voyeur que je suis resté la possibilité de scruter à loisir les visages.

Voici donc la petite jeune fille à l’air rêveur, qu’on n’imagine pas voyager pour une autre raison que de rejoindre son amoureux. Voici l’éternel business man affairé sur son portable, concentré, paisible au fond, car on voit bien qu’il savoure comme moi le calme du train et, de temps en temps, à la dérobée, la magnificence du paysage encore montagnard qu’éclairent les premiers rayons du soleil qui projette de beaux reflets dorés sur les cheveux bruns de la jeune fille (mais cela, je suis seul à le voir). Il y a aussi un prêtre en civil, qui pianote quant à lui sur son ordinateur une étude consacrée à la catéchèse au Bénin et aux « nouvelles croyances ». Au fond à gauche deux vieilles dames discutent encore à l’ancienne, avec beaucoup d’animation, dans une langue que je n’identifie pas tout de suite comme étant du portugais parce qu’elle n’a pas la douceur traînante du brésilien qui m’est plus familier ; elles regardent filer le lac du Bourget, qui est encore dans l’ombre, et désignent du doigt l’abbaye de Hautecombe.

 

« Vous êtes organisé, vous ! » s’exclame cependant la petite dame site à côté de moi en considérant le Thermos de thé, le cake au citron, le volume de la pléiade, le carnet. Puis, comme un quidam en passant me bouscule au moment où je versais le thé dans la tasse, me forçant à éponger le liquide répandu : « J’essaie, mais on n’est jamais à l’abri d’une anicroche. » Parmi les rares éléments qui peuvent aujourd’hui comme naguère rompre la glace entre les voyageurs, il y a les bêtes et il y a la peur. On parle du petit chien qui reste bien tranquille sur ses genoux et à qui je donne un morceau de mon cake. Puis ses questions sur Paris me font comprendre son inquiétude à elle : c’est la première fois qu’elle prend le train depuis vingt ans, elle ne connaît pas Paris et doit, comme moi, aller de la Gare de Lyon à la Gare du Nord pour rejoindre Amiens. Nous ferons donc le changement ensemble, et nos inquiétudes réunies aussitôt nous rassurent − car je joue les bravaches en paraissant considérer ce changement de gare auquel je ne suis nullement habitué, et qu’un retard du train occasionné par un glissement de terrain rend un peu plus tendu car le temps risque de manquer, comme relevant de la simple routine.

 

Plein soleil, pleins feux sur la forêt, les écrans, les yeux des voyageurs. Comme un lys orangé auquel ma tenue d’aujourd’hui m’associe je me redresse et accueille la lumière. Je suis plante vivante, plante nomade, plante accueillante. Je suis dans la lumière, je vais vers la lumière, je sens bien que c’est en ce jour un voyage très lumineux que je mène, que mènent pareillement la jeune fille romantique, la petite dame au chien, les deux portugaises, le business man, le prêtre. Le poids du temps s’est allégé. Le soleil efface les rides sur mon reflet. Le train va bien, file bien, malgré tous les glissements de terrain. Je ne connais pas Amiens, qui n’évoque pour moi que des images proustiennes et le souvenir d’une ancienne correspondance, je ne sais pas où je m’en vais mais je sais vers quel aimable inconnu. Le voyage sera long et nous aurons le temps, répété-je ; puis le temps comme un ressac sans désir de vengeance se vengera, emportera nos châteaux de sable et la petite pelle rouge, nous pleurerons bien, heureux d’avoir pu vivre, aimer et voyager quand même, miraculeusement. On se souviendra de ces voyages en train, de ces attentes, de ces espoirs, de cette avidité qui nous tenait les yeux bien ouverts sur autre chose qu’un paysage, dans l’étonnement de l’en allée et l’impatience de l’arrivée. On se souviendra du grand ciel délavé, des ombres sur les falaises calcaire un peu avant Culoz par où le train a été détourné, des façades décrépies, des usines mortes, du goût du thé, du voyage.

 

Bientôt on s’endort, le cou raide ou le front contre la vitre, bercé comme un enfant par le balancement du train. C’est merveille de se réveiller glissant dans ce paysage simplifié de champs jaunes sous le soleil jaune dans le ciel bleu ciel qui semble avoir été dessiné par une main d’enfant. Cette plaine sans apprêts, désert de monocultures saturé de produits chimiques où ne volent plus d’oiseaux ni d’insectes, est un tableau abstrait plein de lumière, les quelques châteaux d’eau, villages perdus ou bosquets de bouleaux maigres qui le ponctuent semblent des tourelles moyenâgeuses, des bourgs paisibles, de véritables forêts, la conversation toujours tonitruante des portugaises résonne comme une célébration et l’on est tenté de prendre à parti le prêtre (qui travaille toujours à son étude, deux carnets posés près de l’ordinateur, tantôt pianotant tantôt écrivant) pour lui dire : n’est-ce pas que le monde est merveilleux ? Il faut profiter sans vergogne de la candeur de ces premiers regards et de ces exaltations enfantines, se repaitre de lumière tant qu’on peut, et chanter bien fort dans sa tête : « des étendues, j’en veux encore... »

 

Le train s’approche de Paris.

 

Longue attente tranquille sur le quai vide. Un homme a été percuté par un train à grande vitesse, répète la voix robotique, et tous les TGV sont déviés. Rien ne bouge sur le quai sans train, sans voyageur. Puis la petite dame qui a fait le transfert avec moi, retour d’Annecy où travaille son fils, secoue mon apathie contemplative en me disant qu’il n’est pas normal que rien ne bouge, et l’on court pour retrouver le train de Boulogne dont le quai a été changé en catimini.

 

Un jeune homme asiatique au visage tout lisse et aux traits réguliers dort, la bouche entrouverte, sa veste serrée contre son ventre, dodelinant dangereusement de la tête comme le ferait une pivoine sous l’averse. Une vieille dame derrière lui remplit une grille de mots fléchés, indifférente au paysage traversé, à cette petite rivière inconnue, au ciel brouillé, aux bâtiments désaffectés, aux tags tristes, à cette gare de Creil où l’on ne s’arrête pas, à la litanie des petits pavillons piqués de thuyas et de drapeaux français. La tonalité a changé, plus humble, plus voilée. Le jeune homme continue d’osciller de la tête, liseron sans tuteur, et l’on comprend en le voyant qu’il ne faut pas voyager seul, qu’il ne faut pas vivre seul, qu’on a absolument besoin d’une épaule où reposer sa tête quand on est épuisé et qu’on occupe par déveine la place côté couloir au lieu de la fenêtre. Puis on traverse plus lentement un très grand champ de blé couleur vieil or qui remet en tête des images amoureuses, à cause de la blondeur de cette fillette aimée dans l’enfance ou de cette photographie d’un couple s’embrassant dans les hautes herbes ou dans un champ de blé, quelle idée, support figé des tout premiers émois...

 

Les éoliennes, qu’on me pardonne, mais je les aime ! Indépendamment même de leur fonction et de leurs vertus, j’aime les formes épurés de ces moulins du ciel qui, brassant les nuages, apportent à ce paysage plat à donner le vertige l’esquisse de quelques lignes verticales. Elles n’ont pas la lourdeur sombre et métallique des pylônes électriques emberlificotés de câbles, on pourrait les croire d’abord décoratives (elles le sont à mes yeux), prêtes à s’envoler ou à faire s’envoler le cargo de cette plaine dont elles sont les hélices. Immobiles, elles évoquent un planeur, un rapace au franchissement du col. En mouvement elles semblent des ventilateurs incongrus, trop grands pour les humains, trop petits pour les géants du monde...

 

On s’enfonce décidément dans le gris et le terne, apaisement des yeux loin des éclats trop tranchants du sud. Un téléphone fait retentir sa sonnerie d’ancien réveil, et le joli jeune homme sursaute. Quoi, déjà ? Amiens, si proche? J’aurais voulu que ce voyage s’éternise, rêver encore, et regarder...

 

 

Chambéry-Amiens, 13 juillet 2018

 


 

 

ET, CEPENDANT...

(Amiens-Paris-Chambéry)

 

 

 

Ciel gris encore, ruines et runes grises des faubourgs de la ville qui défilent derrière les vitres poussiéreuses et qu’on regarde à peine. Baraque vert d’eau au bord d’une mare, toute petite maison à vendre, coincée entre le cimetière et la voie ferrée – qui en voudrait ? L’abstraction lassante des talus et des murs de brique laisse entrevoir ici ou là des hangars, des champs de blé ou de lin piquetés de corbeaux, des châteaux d’eau, des tags et des fleurs mauves, des à plats de lumière crue.

 

« Je sens déjà la chaleur qui monte », dit d’une voix un peu plaintive le passager en ôtant son gilet.

 

Canicule sur le plateau picard. Gare de Saint-Just – est-ce pour échapper à la laideur et à la platitude que ce jeune homme s’est fait révolutionnaire ? Est-ce que la ville d’alors était déjà si laide, ou n’est-ce que la modernité qui l’a à ce point enlaidie ? Les cyprès dans le ciel clair et les hautes maisons de brique masquent cependant la dite laideur, qu’on ne verra pas davantage car le train repart aussitôt.

 

Deux vanneaux au vol mou moulinent à reculons au-dessus du champ de blé – il faudrait un moulin ici, pour compléter l’image, ou bien une éolienne qui en ferait office mais mécontenterait certainement les amateurs de beaux paysages (celui-ci toutefois, est si morne que rien ne pourrait vraiment le gâcher). Un livre sur la laideur des pays, des paysages abandonnés, et qui ne chercherait pas à projeter partout une beauté littéraire, pourquoi pas ?

 

Entre deux champs nus, entre deux riens, tout de même, ce petit bois dont les troncs clairs prennent bien la lumière – puis les entrepôts de Clermont de l’Oise, les murs pisseux, l’alignement des bidons bleus, l’imposante école communale toute en longueur qui semble une prison.

 

Le train, vide à Amiens, à chaque étape se remplit. Mala de bois au poignet, un Créole à la mine sévère lit gravement un gros livre en prenant des notes au bic bleu sur son carnet ligné. Un Pierrot lunaire à la mine lointaine regarde droit devant lui et, dédaignant les lotissements, les grues, les fabriques, les wagons rouillés et l’hôtel du Nord de la gare de Creil, rêve de Chantilly, qu’on va traverser bientôt, et où étaient exposées récemment des gravures de Rembrandt. Échappée à son insu d’un tableau hollandais une jeune fille très brune, très lisse, très pâle, pianote consciencieusement sur les touches de son téléphone, puis se plonge dans la lecture du deuxième chapitre d’un assez gros roman (« Un plan audacieux »). Grâce soit rendue à cette femme africaine dont le boubou bariolé apporte au wagon gris les couleurs qui lui faisaient défaut ! – Gilets orange des ouvriers au travail sur les voies, wagons jaunes, foulards mauves, font comme des tags colorés dans cette grande banlieue triste.

 

 

À l’approche de Paris la vue se brouille et l’attention se perd, qu’on a laissée en arrière dans une rêverie de château.

 

 

Un jeune garçon pris dans la cohue de l’arrivée serre contre lui son petit chien. Tous ces gens qui attendent, qui marchent dans tous les sens avec la mâchoire crispée et le regard fixe, tous ces gens de tout âge, de toutes tailles, et venant de partout, toutes ces paroles échangées dans le brouhaha général, tous ces objets que l’on tient, auxquels on tient, tous ces enfants perdus qui hurlent seuls dans la foule, tous ces cris qu’on entend, qu’on n’entend pas, ces colères, ces peurs, cet épuisement que ne porte plus aucun goût du voyage, tout cela donne parfois une terrible envie de mordre ou de se coucher sur le flanc jusqu’à ce que ça s’arrête. Un jeune homme, cependant, s’assoit au piano de la gare, se met à jouer « Summertime », et la tension s’allège.

 

Au Montreux Jazz Café on commande café et pain au chocolat. Assis sur la banquette un garçonnet raconte ses vacances en Bretagne, la plage, les flaques, les crabes, brisant le cœur de la pleureuse en transit. La serveuse au visage sévère pique une colère contre le couple chic qui, ayant commandé des cafés et pris des jetons pour aller aux toilettes, est parti sans attendre la commande mais en profitant des toilettes – « C’est ça la France! », dit-elle. On regarde distraitement les affiches du festival de jazz, dont les dates plus ou moins anciennes – de 1971 à 2003 si je m’en tiens à mon seul champ de vision – ravivent la nostalgie que rien, de toute façon, n’atténue jamais vraiment. On parle du lac qu’on longera bientôt, et du train qui sans doute ne sera pas plein, et l’on pourra alors se déplacer côté lac même si, par malchance, les sièges réservés sont de l’autre côté. Décalés par rapport au rythme trépidant de l’orchestre de variétés-jazz dont les haut-parleurs diffusent un enregistrement criard déjà daté, passent à pas lents un couple d’aveugles, un jeune homme à guitare, un gros monsieur à la grande barbe poivre et sel et au pantalon jaune. Passe plus lentement encore le temps que marque la vieille horloge de la gare. Une mère et sa fille assises en miroir boivent un café, et la photographie que l’on pourrait prendre de la scène ferait une belle vanité. La chanson finie le public applaudit et les passagers se relèvent pour attraper le prochain TGV ; d’autres prennent aussitôt leurs places sur le manège qui tourne à vide, tourne pour rien et continuera de tourner bien après la mort de l’ensemble des protagonistes de cette petite scène qui n’est pas un drame.

 

Le drame c’est, pour ces deux petites dames déjà âgées et encombrées de lourdes valises, d’être montées dans le mauvais train et de devoir en descendre en catastrophe quelques instants avant le départ, dans l’affolement, sous le regard narquois, compatissant ou inquiet des autres voyageurs qui parient discrètement sur les chances qu’elles ont de parvenir ou non à venir à bout de leur déménagement avant que les portes se referment – « Alors, où en sont-elles? – Ça y est, l’une des deux est sur le quai ! – Et si elles sont séparées ? »

« Mesdames, Messieurs, Mme M. Sylvie sera amenée à se présenter au contrôle étant donné que c’est moi qui ai ses titres de transport... Par ailleurs des bagages ont été oubliés en voiture 8 par une personne qui est priée de venir les récupérer afin d’éviter qu’ils ne soient considérés comme perdus et, donc, détruits. »

Perdus sont les passagers des trains en ces jours de vacances, et soi-même on vérifie avec anxiété et pour la quinzième fois que l’on est bien dans le bon train, celui d’Annecy, sur les bons sièges de la bonne voiture avec le bon billet...

Puis voici le tunnel et l’on se détend, on baille, on se recoiffe au miroir de la vitre, on se laisse aller aux ballottements, aux grincements, à la pure insouciance d’être une fois de plus emporté vers une destination prévisible au gré d’images et de sensations dont seule l’agencement demeure imprévisible. Un grand panneau proclame alors en lettres vertes : « etc. », comme pour couper court à ce radotage ferroviaire.

 

Etc.

 

Etc.

 

Et, cependant, un jeune homme se penche sur une notice bibliographique présentant les trois œuvres à lire impérativement pour sa rentrée en prépa scientifique, Le Banquet, Shakespeare et Stendhal (thématique : l’amour) pendant que l’homme qui l’accompagne et qui est peut-être son père lit Le Figaro sur l’écran de son téléphone.

 

Et, cependant, passe un autre jeune homme aux yeux bleus et tristes, portant kippa, qui ne regarde pas le couple de garçons qui discrètement se tient par la main.

 

Et, cependant, il fait de plus en plus chaud dans ce train qui grince de toute part parce que c’est un vieux train, et l’on parle de la température de l’eau ou de la couleur orange des TGV de naguère, tu te souviens, c’était, ces trains orange, au début des années quatre-vingt, ce temps de la brève euphorie et des désillusions durables.

 

Et, cependant, les champs de blé flambent, le paysage brûle, tout brûle et flambe sur la plaine au soleil de midi.

 

 

Amiens-Paris-Chambéry, 17 juillet 2018

 


 

 

LES PARADIS PERDUS AUX FENÊTRES DES TRAINS

(Avignon-Chambéry)

 

Centralefenêtretrain

 

 « On rêve beaucoup du paradis, ou plutôt de nombreux paradis successifs, mais ce sont tous, bien avant qu’on ne meure, des paradis perdus, et où l’on se sentirait perdus. »

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe

 

 

« On va à la piscine direct ! » clame avec emphase et l’accent du midi le jeune homme monté, avec d’autres tout aussi jeunes, dans le TGV Marseille-Paris en gare d’Avignon pour un arrêt, dix minutes plus tard, en gare d’Orange – et tous de s’amuser d’être ainsi mêlés à la foule des familles en partance, des Maghrébins regagnant leur banlieue, des bourgeois revenant du festival de théâtre, chacun son éden. La triste périphérie d’Avignon, dont on n’avait vu que les beautés du centre, s’éloigne rapidement. L’enfant a délaissé son livre pour regarder par la fenêtre, le menton sur la paume, le ciel blanc, les maisons, ses souvenirs, son reflet, toutes les lignes colorées du paysage, les champs de tournesol et le reste. Vacarme d’un dessin animé criard qu’un téléphone diffuse à tue-tête, vacarme des souvenirs dans la tête, et l’on cherche au fond du paysage, très loin du côté des montagnes bleues, une zone de silence. On cherche à faire silence en soi.

 

Bientôt voici, sur ce fond de soleil couchant qui dore les cheveux sombres de l’enfant, les hautes tours fumantes en forme de cratères de la centrale nucléaire, vieux titan faussement domestiqué de l’ancien monde qui vapote paisiblement dans l’air du soir tout en digérant pour les siècles à venir la catastrophe invisible, trop prévisible, le chaos radieux, l’ultime expulsion de ce qui fut un paradis...

 

Des jets d’eau dans le couchant, de hautes tours, de neuves tours, de vieilles tours et mille tours de roues, mille détours, mille cahots avant le retour au chaos.

 

De vrais villages, de vieux villages avec leurs vieux clochers dans le soleil couchant, et le regard neuf d’un enfant qui s’y attarde encore malgré l’indifférence générale, cependant que le merveilleux tacot régional s’arrête débonnairement dans toutes les petites gares.

 

Avignon-Chambéry, 28 juillet 2018

 

 


 

 

 

« OH ! LES BEAUX JOURS »

(Chambéry-Paris)

 

 

Trainsoir

 

 

  

Le jeune pigeon peut-être tombé du nid pousse de pitoyables cris d’oisillon blessé et tente en vain de becqueter les miettes qu’on lui jette, qu’il ne semble même pas voir et dont les adultes s’emparent avant lui. Il bat des ailes mais ne sait pas voler. Son duvet d’adolescent semble encore humide. Il zigzague entre les jambes des passants, peu visible tant le gris de son plumage se confond avec celui du bitume. La haute grue blanc et rouge cependant lance dans le ciel agité l’étincelle de son feu. Le vieil homme assis à la terrasse du café de la gare qui la regarde a une tête de morse. La voix robotique annonce les arrivées, les départs, dont les échos viennent battre le quai de gare, le quai du bar, le quai du port, le quai des envols, des naufrages.

 

Oh ! les beaux jours, les belles lumières sur le lac et dans les yeux de l’enfant en partance ! Oh les beautés du couchant sur les falaises blanches griffées par les derniers effondrements et la pointe aiguë de la Dent du Chat depuis laquelle un groupe de randonneurs considère avec émerveillement la combe, le lac et le train qui s’en va ! On se presse sur les quais pour changer de train, il faut voir avec quelles têtes de poissons hébétés ! On se hâte paisiblement, emporté par l’insouciance vacancière et le banc des poissons passagers, jusqu’à ce siège strié de jaune et bleu en lequel on s’enfonce avec quelle volupté ! On tente de prendre en photos le paysage qui s’échappe, nos reflets réunis dans la même vitre, le même instant, cependant que les ombres s’allongent et agrandissent encore les yeux de l’enfant qui regarde tout, s’enivre de tout et ne sait pas encore (car il faut en être sorti pour le savoir) qu’il est au Paradis, mon dieu, et la proximité inaccessible du Paradis ainsi reflété dans un regard d’enfant éblouit et fait baisser les yeux des autres passagers plus sûrement que le soleil rasant qui embrase le verre poussiéreux de la vitre.

 

Gare de Bourg-en-Bresse, les entrepôts tagués, les bureaux du comité de pétanque, les mêmes pubs partout et les mêmes gens ployant sous leurs sacs démesurés. « Danger! Il est interdit de traverser les voies » – et le regard prudemment s’arrête au bord du quai, à cet endroit précis où poussent les herbes sèches affolées par le vent du soir et le souffle des trains. On s’arrête, on ne regarde pas plus loin, car il y a déjà là toute la vie précaire et la mémoire du monde, des souvenirs d’escargots blancs et de séparations en été, des souvenirs d’étés blancs, d’étés brûlants, d’été tranchants, de beaux jours d’étés, qui oscillent le long de la bande blanche qu’on ne doit pas franchir.

 

Le train est reparti, ne t’endors pas encore car des troupeaux de vaches brunes comme des chamois et des vols de pigeons avancent à l’envers. Vers où tu vas ainsi emporté à l’envers? Il fait de plus en plus sombre dehors, la campagne est triste et les reflets dorés l’ignorent, qui bougent à peine dans le rectangle des vitres en devisant, en jouant, en lisant. Arriver, je n’en ai pas tellement envie au fond car il fera nuit dans la ville. Laisse-moi poser ma tête contre ton ombre et reposer longtemps : je ne suis pas fatigué, je veux juste reposer et laisser sans rien dire ni écrire les images filer parce qu’il y a peut-être dans l’oubli, qui sait, dans l’abandon et le mouvement paisible du train mieux que dans les yeux des enfants la possibilité de frôler à nouveau le Paradis perdu…

 

Le soleil... encore... le revoilà, on le croyait couché, mais la colline est derrière nous et, donc, le revoilà, qui transforme les fermes en châteaux, les usines en chapelles et tout le paysage en un chromo chiqué. Pardon, ma vie se brouille et ma langue bafouille... Ici, là-bas, dans le fleuve, dans le champ, à l’horizon bleuté, dans l’ocre des nuages – elle est retrouvée... quoi donc ?

 

Gare de Mâcon Loché TGV. « Les gens, ils dorment dans le train? Et celui qui conduit, il conduit tout seul ? Je cherche papa et maman... C’est le même chien que tout à l’heure qu’on a vu, ici ! On va descendre à quel arrêt, nous ? » Toutes ces questions babillées à voix haute et claire résonnent dans le wagon sans que les réponses que, probablement, doivent bougonner les adultes, ne soient audibles, si bien qu’on pourrait croire que l’enfant qui les pose parle seul, est tout seul, emporté dans ce train qui, déjà, est reparti, comme dans un rêve...

 

Des vaches blanches dans des champs noirs dérivent... Des filaments de nuages roses, des néons jaunes dans le ciel noir... on s’endort, on rêve déjà... « C’est quoi un terminus ? C’est quoi le terminus ?... » On dort, on rêve, on ne s’arrête jamais ou bien – le terminus, petit, crois-le si tu peux car moi je n’y crois pas, c’est l’autre nom du Paradis...

 

Chambéry-Paris, 14 août 2018

 

 


 

 

 

RÊVERIES FERROVIAIRES

(Chambéry-Beauvais)

 

 

Chambéry Beauvais octobre 2018

 

 

Puis le train file dans la nuit éblouie de lune et de lampes, toute trouée, ébouriffée, hagarde et laissant derrière elle la hulotte dont on n’entend plus la plainte, le train glisse presque en silence et sans effort comme une barque sur son erre, avec seulement quelques grincements de poulies, l’ostinato des souffleries, les raclements de gorge sporadiques du vieux voisin renfrogné qui fixe la vitre noire, et la conversation très douce, veloutée, on croirait un duo de violoncelle et d’alto, de deux jeunes hommes dont l’un, en jeans gris, chaussures de toile grise et gilet noir n’a que vingt ans, comme le dit la chanson d’Aznavour dont il a enregistré la mélodie sur son portable en guise de clin d’œil à son âge, ainsi qu’il l’explique à son compère, et comme on n’est plus soi-même si jeune on se sent, à les regarder, à les écouter tous les deux (la mélodie policée de leurs voix plutôt que les paroles) attendri, emporté par une nostalgie sans violence comme par la marche du temps et de ce train où l’on parle ainsi à voix basse et où l’on dort beaucoup, la petite jeune fille là derrière pelotonnée contre la vitre comme un chat, la femme quadragénaire appuyée douloureusement sur son poing, le vieil homme à présent renversé en arrière avec un masque noir sur le visage, l’étudiant effondré en avant comme en pleurs sur l’ordinateur qu’il a fini par refermer, chacun au fond si seul et si fatigué, on le sent, trop fatigué même pour prêter encore un peu de son inattention aux images des écrans, aux reflets sur les vitres, ou bien il faut avoir vingt ans et un ami de son âge, ou quelque tache vraiment urgente à accomplir, pour résister au sommeil et à la tentation de mettre fin au petit bavardage mental qui maintenait en éveil et plonger complètement dans le rêve auquel le voyage en train, la nuit, ressemble tant...

  

Le rêve file dans la nuit éblouie de regards complaisants et toute trouée de désirs, rejoignant ici la réalité ordinaire de la veille, s’en éloignant plus loin comme de la rive d’un lac invisible, le rêve mélange ses fracas au silence des lèvres et ses images extravagantes de corps offerts, d’île et d’oiseaux au fourmillement noir des paupières closes, et dans sa grande confusion l’on entend une voix aimée prononcer des paroles de réconfort et chanter la berceuse qu’on nous chantait quand nous étions enfant, ou celle que nous-même chantions aux enfants quand ils étaient petits, et dieu que cela qui semble si loin dans la vie éveillée redevient proche dans le rêve, si proche, c’est à pleurer, mais on ne pleure pas ou juste de bonheur car c’est merveille d’entendre à nouveau cette voix et de se laisser bercer, caresser, aimer en ce rêve d’amour et d’éternité retrouvée qui glisse dans la nuit et donne envie de ne surtout jamais se réveiller...

 

 

Les premiers rayons orange flamboyant du soleil émergent à l’horizon et percent la brume qui stagne si densément dans les champs qu’on dirait une mer de nuages et le train, un avion. Un paysage pastel apparaît en même temps que se révèlent les traits des deux jeunes gens qui, pendant les deux heures écoulées, n’ont pas cessé leur sévère conversation à propos de l’esprit, de l’amitié, de l’éducation et du pouvoir des mots (l’un d’eux, jeune enseignant, découvre apparemment le bouddhisme, dont il retranscrit assez posément, sans rien de ridicule, les enseignements). Pendant quelques instants l’automne resplendit, puis tout s’éteint, l’aube est finie et le train s’engouffre dans un tunnel de grisaille, d’arbres flous, d’usines qui semblent désaffectées, de murs taggués – et bientôt on se fraye un chemin à travers le flot de la foule forcément un peu hébétée de la gare, du métro, on affronte le portique étroit où l’on reste coincé à cause de l’accordéon, on écoute une jeune fille compatissante qui conseille de passer par le portique réservé aux femmes enceinte et aux poussettes et l’on se retrouve encore plus bloqué, à quatre pattes au milieu des bagages, puis seul sur le quai gris sur fond de ciel gris et dans le bon train aux banquettes violettes où l’on s’installe à nouveau, où l’on attend derechef le départ – sollicité jusque-là par des mendiants qui déposent sur le velours violet des messages orange rédigés sur un même modèle, « j’ai un, ou deux, ou trois enfants et je suis au chômage, réduit à faire la manche », ce qui discrédite quelque peu leur éventuelle véracité, auxquels personne ne prête attention.

 

 

Chacun maintenant rédige peu ou prou le même message, « je suis dans le train de Beauvais ». À celui-ci qui dit y voir une sorte de miracle, façon excessive sans doute d’exprimer son soulagement d’avoir franchi les obstacles des portiques, des directions, de la vie, on répond que c’est tout simple. Il est tout simple en effet de prendre le train, de choisir finalement une direction, sans doute la bonne, malgré l’invraisemblable enchevêtrement des aiguillages, de comprendre au moment où s’ébranle le train et où la voix mécanique des haut-parleurs déroule la liste des gares desservies jusqu’à Beauvais (et l’on croirait une page de La Recherche, noms de pays: le nom) que l’on est ici à sa place, sans réserve ni réservation, simplement là où il fallait être pour continuer à vivre vivement le voyage doux de la vie. Dans ces moments, même les jardinets minuscules enclos le long des tout petits pavillons de banlieue avec vue sur le train semblent un miracle, le flot des voitures un signe d’abondance, les tags une manifestation de vitalité primitive, les barbelés et les éclats de verre sur les murs une œuvre d’art, les cubes gris des immeubles des dés pour enfants de géants, la cabane en plastique orange au fond du jardin oublié le plus touchant des signes de l’enfance, le moindre bosquet une forêt, les peupliers, des harpes, les bourgs, des fruits. Le train cependant traverse à vitesse réduite une rivière au bord de laquelle fume une décharge. La pie sur l’arbre mort partage notre patience, le train notre impatience. En gare de Persan-Beaumont les beaux trains gris et mauve arrêtés attendent la marée – pourquoi celui-ci porte-t-il le nom de « bombardier ? De Chambly, de Bornel-Belle Église, on ne voit que des entrepôts, des lotissements (la France entière vue du train ne semble faite que de cela): des rêves s’y entassent néanmoins, ici comme partout, que les oiseaux frôlent, que le passage des trains secoue. Il y a, en cette saison, quelque chose décidément de tendre dans les couleurs et les courbes du paysage, du flou dans les lignes, une sensualité latente, paisible mais pas endormie, qui n’a pas l’évidence du printemps mais un charme plus profond.

 

 

À St-Sulpice-Auteuil, une mère en colère demande bien fort à son enfant qui pleure : « Tu veux une fessée ? Tu la veux ? », mais le train s’arrête à peine et on n’entend nulle réponse – si ce n’est, dans la tête, à cause d’une association d’idées, l’inflexion d’une voix chère qui chante : « Âme te souvient-il, au fond du Paradis, de la gare d’Auteuil et des trains de jadis... » Puis, plus tard, plus loin, une autre mère, seule avec sa toute petite fille, embarque avec fracas et emplit tout le wagon de sa voix tonitruante, théâtrale, on se croirait soudain dans une comédie italienne. Sa douceur affichée, affectée, masque mal la violence hystérique, la bêtise, le dérèglement. On n’entend pas l’enfant, mais les cris fous de la mère résonnent et mettent mal à l’aise tous les passagers qui rêvaient d’un voyage insouciant. Ceux qui lisaient s’arrêtent, ceux qui parlaient se taisent. Tout l’espace est désormais occupé par le drame qui se joue, car l’enfant voudrait faire pipi et toutes les toilettes de ce train sont fermées (ce qui semble habituel). Un passager timidement recommande d’aller voir dans un autre wagon, mais la quête échoue et l’enfant fait sur lui – l’escalade tragi-comique culmine lorsque la mère clame qu’à présent, sa petite voudrait faire caca... Puis les passagers laissent s’éloigner avec soulagement la mère hystérique et sa fille, pauvre petite, et commentent tristement l’épisode. Chacun part dans sa bulle, rejoignant des vies rudes ou douces, vulgaires ou raffinées, heureuses ou douloureuses.

 

Chambéry-Beauvais, 25 octobre 2018

 

 


 

 

 

L’ENFER

(Chambéry-Lyon)

 

 

Chambéry Lyon novembre 2018

 

 

 

Dans le train Chambéry-Lyon on n’a pas vu le temps passer, pas vu venir novembre, pas vu venir la ville, rien vu venir. Il y avait bien un lac, des fougères jaunes, un jeune homme à casquette qui promenait son chien, des fermes à l’abandon, des lotissements presque déserts, de vagues faubourgs, des prés flous, une carcasse de caravane, une maison bleu pétrole, mais le gris du ciel a coulé, s’est mélangé à la terre et a tout recouvert. Puis le train vide a traversé les fumées des usines, glissant vers plus de gris, franchissant des barrières de tristesse, jusqu’à ce quai de gare où attendait la foule. Tout se perd alors dans une autre sorte de confusion, un brouhaha tendu, des visages sans corps, des corps sans visages lancés dans des trajectoires mécaniques, et puis parfois émerge une phrase, « il est adorable ! », « s’il vous plaît monsieur, nous sommes des réfugiés... », ou l’appel impérieux du type baraqué de la sécurité intimant l’ordre au passager distrait de ne pas descendre par l’escalier barré. Un pigeon frôle la tête du jeune militaire qui patrouille, mine patibulaire, avec sa mitraillette en bandoulière. Passe un vieux créole qui transporte avec lui un gros poste radio diffusant à tue-tête des airs de son île. Passe un jeune Juif à grand chapeau plat, suivi de près par un marin (sac de marin, casquette blanche à visière bleu marine, et cette façon de marcher en s’appuyant au sol), puis par un cycliste au casque clignotant, une anglaise au chapeau bordeaux, une vieille femme a l’air éperdument heureux qui regarde autour d’elle, au-dessus d’elle, au-delà de la foule, comme si elle voyait dieu... Un enfant crie, je me demande pourquoi il y a toujours, dans tous ces halls de gares sans âme parmi lesquels celui de la Part-Dieu est sans doute le pire, à toute heure du jour et de la nuit, un enfant qui crie : c’est peut-être qu’il sent bien, le pauvre, à quel point il risque de se perdre, à quel point les géants qui l’entourent sont eux-mêmes perdus, qui font semblant d’aller quelque part pour faire bonne figure. Naturellement on sait des trains dont la destination fut pire, et pires situations que celle de tous ces gens affairés parmi lesquels on tente de s’orienter ; puis on pressent, au fond de ce souterrain, de plus en plus assourdi, étourdi, affolé, on pressent ce que sera quoi qu’il advienne cette ultime gare vers laquelle on s’en va tous, et qu’importent le rythme, le tempo et l’âge, on pressent que l’enfer ressemblera à ce hangar sinistre quadrillé d’hommes en armes où seuls les pigeons semblent libres.

 

 

Chambéry-Lyon, 23 novembre 2018

 


 

 

 

 

DANS LE T.E.R. DE L'HIVER

(Pontcharra-Grenoble)

 

 

 TER Grenoble Chambéry 260119

 

 

Sur le quai de la gare, le même platane ouvert, avec son gros tronc tordu et troué comme un bâillement de caïman. On piétine dans le froid, on souffle sur ses doigts.

 

Dans le wagon vide, la même béance, la même vacance qu’on jugulait naguère en vacances, en partance, en partant.

 

À flanc de falaise, le même soleil d’hiver répercutant l’appel de la lumière et de l’errance, qui soulève le cœur.

 

À la fenêtre de gauche l’enfant, le menton sur la paume, regarde le soleil, la falaise, l’alignement des arbres nus, les chantiers, les lotissements gris. Peut-être il ne pense pas, ne pense à rien, ou bien pense que le jour où il lui faudra continuer seul se rapproche et que la vie, quel ennui, est pleine de lotissements gris.

 

À la fenêtre de droite l’enfant, la joue contre sur la grille du radiateur, regarde le grand soleil de face qui fait ressortir toutes les traces, regarde dans le vague les traits abstraits du paysage ferroviaire. Il baille, s’étire, se détourne, puis reprend sa posture de chat posé à la fenêtre qui n’attend rien et guette tout.

 

Montagnes blanches sur fond bleu pâle. Petits cubes dans l’ombre à l’approche de Gières, où des palmiers déprimés attendent le printemps – à l’instar peut-être de ce Noir qui, assis sur le banc du quai, les deux mains bien posées sur les cuisses, fixe sur le grand soleil froid un regard sévère ou ébloui.

 

Ces immeubles, dans la plaine, partout – tous ces bateaux pire qu’échoués, jamais partis, et qui ne partiront jamais ! Nous, partons, passagers muets du vieux TER de l’hiver, nous repartons en voyage, en vacance, tant pis pour la béance, en route pour le Caire, la vie éternelle, Kyôtô, Sapporo, la sente étroite du Nord profond, ou Grenoble…

 

Pontcharra-Grenoble, 26 janvier 2019

 


 

 

 

 

DANS LE TRAIN DE L’ÉCRIT

 

(quelques notes à propos de la littérature de voyage,

entre Chambéry et Mons)

 

 

La vie vaganonde

 

 

 

Ici comme chaque fois règne le grand calme du voyage normalisé, sécurisé, du voyage en T.G.V. où chacun s’oublie dans son rêve, son livre ou son écran, oublie le mouvement, le paysage encore nimbé de nuit, le ciel à peine teinté de rose pâle à l’horizon, le lac pas moins endormi que les passagers.

À main gauche une enseignante corrige ses copies. À main droite un collégien que je connais s’est plongé dans un assez gros roman, façon pour lui d’échapper à l’ennui de la longue attente (même si j’ai peine à l’admettre, je sais qu’on écrit et qu’on lit souvent pour fuir). Le train, surtout le T.G.V., ce peut être aussi ennuyeux qu’une salle d’attente (cela peut vraiment le devenir, comme toutes choses dans la vie, si l’on n’y prend pas garde) – mais il y a ce mouvement souple, ces cliquetis feutrés et ces nuages roses qui nous rappellent au voyage et qui nous sauvent.

Je crois vraiment que le voyage peut nous sauver, mais je ne sais pas bien de quoi ; sans doute de nous-mêmes, de notre enfermement en nous.

 

 

Pourquoi repartir ? En l’occurrence, j’ai une bonne raison, une raison raisonnable, de me rendre aujourd’hui en Belgique (j’accompagne Léo à Mons pour son premier concours international d’accordéon de concert) – mais je sais qu’elle n’est au fond qu’un prétexte. La vraie raison se trouve quelque part du côté de ces nuages impeccablement dessinés, ocre jaune tout liseré de mauve sur fond de ciel limpide. On avait juste besoin de voir les horizons changer, les montagnes s’éloigner, les gares défiler.

Voici un lièvre qui court en lisière d’un champ de colza (en ce moment c’est la grande panique printanière chez les lièvres), et voici le soleil qui pointe au-dessus de la ligne noire de l’Épine. Voici de vieilles fermes enfoncées dans le vent sombre du vallon, des vaches qui se relèvent et s’étirent à mesure que revient le soleil, une petite abbaye au pied de la colline dont les fenêtres vitrées renvoient comme un signal la lumière du levant.

On voyage pour sentir que notre vieux monde est neuf, remis à neuf chaque matin, pas si usé qu’on croit puisque c’est notre regard qui s’use, qui s’use si on ne s’en sert pas.  

Ce qui vraiment est admirable ce matin, ce sont les nuages, vaisseaux arrêtés aux formes floues, oniriques, lumineuses, romantiques à rendre jaloux Turner : j’ai, en ce moment, pour moi seul puisque personne ne regarde à la fenêtre, un Turner gigantesque dont la composition ne cesse de se modifier et disparaîtra bientôt. J’en tenterais bien la description, et je voudrais dire surtout à quel point m’émeut cette petite trace incroyablement blanche laissée par un avion qui semble sortir de l’un des nuages (dessin admirable que la voix chantante d’une fillette assise quelques sièges plus loin commente au même instant – je ne suis donc finalement pas le seul à avoir remarqué le caractère inouï du tableau), mais je préfère simplement regarder.

 

Écrire quelquefois ravive la vision (je regarderais moins si je n’avais pas cette manie), mais quelquefois la limite, finit par devenir une distraction.

 

Plein soleil à présent sur les visages de mes voisins, sur le livre, sur les copies de l’enseignante : tout est repeint en miel.

 

J’ai dit pourquoi partir, redit à ma façon ce que disait Nicolas Bouvier, partout repris désormais : « un voyage se passe de motif ». Mais pourquoi écrire ? Si j’en crois les activités auxquelles se livrent les gens autour de moi, c’est vraiment une curieuse chose que de se mettre à remplir frénétiquement des pages et des pages de carnet comme je le fais dès que j’ai les fesses posées sur un fauteuil de train (ou de bus, ou de tout autre véhicule qui roule, qui vole ou navigue). À bien y réfléchir (et je dois y réfléchir, j’ai promis de le faire prochainement auprès de lycéens car on m’a invité en tant qu’écrivain-voyageur, et j’ai aussi dans l’idée de transformer un jour ces notes ferroviaires en un petit volume destiné aux voyageurs solitaires amateurs de trajets en train), le lien entre littérature et voyage n’est pas si évident.

 

Écrire d’abord suppose une certaine stabilité. On écrit sur une table (éventuellement sur le dos d’une dame, comme Valmont dans Les Liaisons dangereuses, mais c’est plus rare). Écrire surtout suppose une inscription dans le temps plus que dans l’espace : l’écrivain est constamment tenté de revenir sur son texte, qu’il peut creuser presque à l’infini, là où les gestes du peintre semblent plus limités ; il faudra de même au lecteur donner de son temps pour lire le texte, alors qu’un tableau peut être perçu en un seul regard (même si on peut ensuite passer des heures, des jours, une vie entière, à regarder la toile). Écrire enfin fait facilement la part belle aux rêves, aux désirs, aux projections de l’écrivain, à tel point que le monde extérieur semble presque inutile. Rimbaud n’a pas eu besoin d’aller bien loin pour écrire « Le bateau ivre » – dont je me récite les premiers vers, et me voici parti dans une des ces rêveries qui, à la limite, auraient pu me dispenser de partir pour de bon, naguère, transpirer en Amazonie… 

Écrire « sur le motif », écrire pour rendre compte d’un voyage, ce n’est en outre ni pratique, ni vraiment efficace : ces nuages de tout à l’heure (qui ont, le temps de griffonner ces lignes, laissé la place à d’autres, puis à un bois qui les a cachés un moment, puis à d’adorables tableaux de campagne bucolique – ce n’est plus Turner mais Renoir), je pourrais bien les décrire pendant trois pages sans qu’aucun lecteur ne s’en fasse une idée approchant seulement de la réalité que j’ai (que j’avais) sous les yeux, ce qu’une photographie ferait en un instant. On comprend que les auteurs de récits de voyage aient si souvent envie – cela me semble une facilité regrettable – de mêler des images réalistes à leurs textes, trahissant ainsi l’impuissance manifeste de la parole écrite à rendre compte de la richesse des « choses vues », ainsi que Victor Hugo désignait ses notes.

 

(À propos de « choses vues », je n’avais encore jamais remarqué cette vaste décharge au-dessus de laquelle j’ai cru apercevoir quelques mouettes, ou bien des goélands, dont la vision m’a aussitôt transporté dans une rêverie maritime sans lien avec le but de ce voyage.)

 

Donc, pourquoi écrire en voyage, écrire sur le voyage, en faire éventuellement des livres, encore des livres, dont la nécessité depuis l’invention de la photographie, du cinéma, de la vidéo, et le rétrécissement généralisé du monde, ne semble plus aussi évidente qu’au temps des grandes relations de voyage ?

 

Je pense d’abord qu’indépendamment de tout lecteur, prendre des notes en voyage est susceptible de métamorphoser le regard. Quand je prends des notes, cela m’oblige à regarder autour de moi et cela rend apparents les liens qui unissent des éléments qui semblaient séparés : des liens entre les objets eux-mêmes, mais aussi entre ces objets et le sujet observant que me voici devenu, et encore entre l’expérience présente et le passé.

J’écris d’abord non pour être lu, encore moins loué, mais pour voir, pour me relier au monde, relier l’intime et l’« extime », le dehors et le dedans. Au lieu de flotter dans une sorte de bulle d’indifférence égotique et cotonneuse, comme la plupart des gens que je vois autour de moi, ou comme moi-même lorsque je n’écris pas, cela entraîne un changement d’attitude. On lève le nez, on se met à scruter comme une marmotte ou un suricate, on flaire l’air alourdi de pollens et de parfums comme un chien qui s’apprête à lever un lièvre (sans doute celui de tout à l’heure, mais il est un peu loin). Même à six ou sept heures du matin on se sent soudain vif et alerte. Il y a ainsi au moins un point commun entre faire un croquis en allant sur le motif et écrire en voyage ou en déplacement : on est obligé de regarder autour de soi, de se poser, pour saisir le mouvement. N’importe qui peut faire cette expérience : si l’on s’arrête, si l’on n’a pas d’autre distraction disponible, forcément on finit par regarder, et si l’on nomme à mesure ce que l’on voit on commence à trouver intéressant quelque chose qui, au départ, ne semblait pas tellement nous concerner.

Cela peut être simplement ludique, comme un passe-temps – par exemple, je viens de remarquer que mon voisin de gauche, qui doit être le mari de l’enseignante toujours occupée à corriger ses copies (on notera au passage la vaillance et la motivation de cette digne représentante du corps enseignant, qui ne part en vacances qu’accompagnée par un tas de copies qu’un simple regard suffit à estimer assez conséquent, et qui diminue avec une lenteur qui me fait de la peine pour elle), mon voisin de gauche porte une bague étrangement torsadée et tapageuse, alors que celle de sa femme est un anneau tout simple et très discret (est-ce à dire qu’elle n’est pas sa femme ? Je ne peux quand même pas le réveiller pour lui demander...); de fil en aiguille je pourrais me lancer dans une enquête sur les bagues portées par les différentes personnes présentes dans ce compartiment de profs et d’endormis, établir ainsi des liens entre elles, etc.

Cela peut devenir plus essentiel. Regarder, noter, c’est établir des rapports dont on n’avait pas conscience au départ, comme peut le faire un peintre. La jeune femme représentée par Hopper dans son tableau « Compartiment C, voiture 293 » ne sait pas que la lumière qui brille dans ses cheveux est la même que celle qui fait flamboyer l’horizon, mais le peintre le sait, et le spectateur du tableau le voit. On peut tourner le dos au monde extérieur, mais le tableau, ou la simple prise de notes, rétablit ce rapport. Dans un monde qui meurt de n’être pas considéré comme vivant, ce n’est pas rien. Je pense que cette attention portée aux choses est un profond remède à toutes sortes de replis identitaires, qui ne sont souvent que l’expression d’un refus de la réalité. Je regarde, j’écris, et je me rends compte que le monde qui m’entoure est plus intéressant que moi et mes petites histoires.

 

Je vois un autre intérêt majeur à cette écriture rapide de la prise de notes. Écrire comme je le fais en ce moment, c’est être soumis d’une façon particulièrement forte au temps, car ce texte s’arrêtera quand le train s’arrêtera. Cela s’apparente à une improvisation de jazz : il faut être vif, et rebondir sur l’inattendu que nous offre le monde comme la lumière jaillit de ce champ de colza que le train traverse en ce moment pour s’accrocher à mon carnet. Bien sûr, un romancier qui doit répondre à la demande pressante de son éditeur, par exemple, est obligé d’aller vite aussi ; mais la différence entre le roman et cette pratique des « notes nomades » qui sont à la base de presque tous les livres de voyage, c’est que le monde extérieur soudain envahit l’espace du livre. 

Sur le plan stylistique, cette écriture sous forme de notes suppose une rapidité qui peut être laconique, et dépourvue d’intérêt littéraire. Quand on lit les notes de voyage de Nicolas Bouvier, ou même de Flaubert, ou quand je relis celles que j’ai pu prendre dans des moments où je manquais particulièrement de temps, ce ne sont que des traces, photos de vacances prises à la va-vite, notes kleenex. C’est pour cela, d’ailleurs, que tant de voyages ne donnent lieu à aucun livre, même chez les écrivains amateurs de voyage. Mais dans certains cas, cette nécessité d’aller vite peut donner lieu à des textes qui sont déjà, en eux-mêmes, poétiques. La syntaxe est bousculée, les verbes ne sont plus conjugués, le dehors interfère avec le dedans ? C’est tant mieux.

Il se trouve que pour agrémenter ce long voyage en train, j’ai emporté avec moi le gros volume récemment paru des notes de voyage de Lawrence Ferlinghetti : La vie vagabonde, carnets de route, 1960-2010. Cinquante années de carnets de route d’un des grands poètes américains encore en vie (il a aujourd’hui cent ans). On y trouve de nombreuses pages écrites pendant des voyages en train, et certaines si enthousiasmantes que je suis tenté, vraiment tenté, d’abandonner mon propre voyage et mon carnet pour m’y replonger...

 

 

On résiste mieux à la tentation après y avoir cédé (La Rochefoucauld dixit) : j’ai laissé mon carnet pour lire un passage magnifique dans lequel Ferlinghetti traverse les Andes dans un train électrique... On y trouve tout ce que j’aime : des images suggestives qui semblent (qui sont) offertes par le monde extérieur (mais accueillies par un poète), de la précision, de la cocasserie (il y est question, entre autres, de jeunes Jésuites en balade et d’un renard qui s’échappe dans le train et mord les passagers qui essaient de l’attraper…).

Je ne suis pas amateur de romans de gare mais bien de littérature ferroviaire. Je lisais il y a quelques mois le livre de Patrick Drevet intitulé La Micheline, dans lequel l’auteur évoque ses souvenirs d’enfance liés au train. Son écriture est très travaillée, très ouvragée, pour ne pas dire ampoulée : tout a été écrit après coup, dans un effort d’écriture visible (Proust aussi a écrit « après coup », mais l’effort chez lui n’existe plus). Il y a au contraire dans ces simples notes prises sur le vif par Ferlinghetti une fraîcheur intacte, qui me semble confirmer l’intuition de Rousseau qui, dans ses Confessions, regrettait de ne pas avoir pu prendre de notes lors des longs voyages à pied de sa jeunesse (« La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j’ai perdu la mémoire est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans ceux que j’ai faits seuls et à pied », note-t-il dans le livre IV des Confessions – je le réécris moi-même pour mémoire).

Du point de vue du lecteur, lire ces lignes dans le train permet d’agrandir son propre voyage, dans une interaction constante aussi stimulante qu’une véritable conversation avec un inconnu exceptionnellement attentif au monde et maîtrisant la parole. Le livre « documentaire » permet cela, alors que le cinéma (même documentaire) oblige à l’immersion – c’est le cas aussi du roman, à en juger par la tête que fait à ma gauche Léo, qui n’a toujours pas levé le nez de son livre, cependant que la pluie s’est mise à fouetter les vitres et que défilent de grands champs jaunes traversés par aucun renard....

Mais, pour revenir au point de vue de l’écrivain, écrire me semble être surtout une belle façon de recueillir un peu de ce que le monde peut avoir de cocasse et de touchant. Nicolas Bouvier disait, à sa façon toujours imagée, que c’était une manière de répondre à la sollicitation du monde, d’essayer de rendre un peu du bonheur qui nous est parfois donné (ou de conjurer le malheur) : le chat ronronne quand il est content (ou malade), l’écrivain écrit.

 

Le train, cependant, file – nous serons bientôt à Paris, où il faudra changer de gare pour attraper le Thalys jusqu’à Bruxelles, puis Mons. L’enseignante d’à côté a laissé tomber ses copies et s’est emparée d’un carnet sur lequel, manifestement, elle écrit, en regardant tantôt par la fenêtre, tantôt sur le carnet ainsi que je le fais. C’est drôle et c’est rare de voir dans un train quelqu’un qui fait ce que je fais, et je suis tenté de l’interpeller comme une fois des jeunes filles l’avaient fait avec moi en me voyant scribouiller dans le train de Dijon – et nous avions alors causé longuement, si bien que je n’avais presque pas pu écrire –, mais l’écriture habitue plutôt au retrait, je suis d’un naturel plutôt timide, et je ne voudrais pas réveiller l’homme qui, à côté d’elle, dort plus profondément que jamais, et dont je doute qu’il soit vraiment son mari.

 

Il me reste à peine le temps de dire un mot de la deuxième partie du travail de l’écrivain nomade, sédentarisé de force – puisqu’il va maintenant lui falloir rester enfermé pour écrire son livre. Ce n’est pas tout d’accumuler des notes en se promenant sur la planète, vient le moment où on en fait un livre qui peut être publié et éventuellement lu.

Cette deuxième étape n’est pas indispensable. Beaucoup d’auteurs ont voyagé sans que cela donne lieu à des livres. Nicolas Bouvier a écrit L’Usage du monde lors du long et lent voyage qui l’a conduit, avec son ami peintre Thierry Vernet, de Genève jusqu’en Inde, mais la traversée de l’Inde n’a donné lieu qu’à des émissions de radio, dont les textes préparatoires ont été ultérieurement intégrés au gros volume de ses Œuvres publiées dans la collection Quarto de Gallimard. Pour ma part, il y a beaucoup de notes que j’ai mises au propre, voire au Net, mais dont je ne ferai vraisemblablement jamais rien – et davantage encore qui dorment dans des carnets que je n’ai jamais relus. Jean Morisset, qui a arpenté toute l’Amérique à pied de la Terre de Feu jusqu’en Alaska, raillait gentiment la production éditoriale pantagruélique de Kenneth White en me disant qu’il avait de ce genre de carnets un placard entier dont il ne souciait nullement de publier le contenu (ce qui ferait pourtant le bonheur de bien des lecteurs).

Je crois que l’écriture du livre, et la publication qui en marque en principe l’achèvement, est ce deuxième voyage qui permet de découvrir le sens de ce qui a été vécu. La prise de notes est une sorte de soumission au temps bref et à l’espace ; la fabrication du livre redonne toute sa place à l’écriture, et à l’effort. Nicolas Bouvier a assez raconté à quel point écrire lui était difficile, lui pourtant dont la parole orale ressemblait déjà tant à du Nicolas Bouvier. Il faut donc pour cela une profonde nécessité : une œuvre à bâtir (White), une vie dont il faut coûte que coûte recoudre les lambeaux…

Il y a parfois des circonstances de la vie où l’on a grande envie de retourner en arrière, pour retrouver nos disparus, ou bien le pays d’où on a été exilé (je pense par exemple à Dany Laferrière avant qu’il ne puisse retourner en Haïti) ; la machine à remonter le temps existe bel et bien, pour celui qui écrit. J’ai dit parfois par boutade qu’écrire L’éloignement m’avait permis de retourner en Guyane à moindre frais, sans payer l’avion – mais c’est à peine une boutade. Pendant le temps de l’écriture, j’ai revécu de façon accélérée les sept années de ce séjour amazonien. Quand je dormais, je ne voyais plus que des images de la forêt. Rousseau le disait déjà : « Je suis, en racontant mes voyages, comme j’étais en les faisant » (et Louise Labé aussi, bien avant lui…).

Pour moi, le livre de voyage va donc nécessairement mêler les époques, les points de vue. Je me vois d’ailleurs mal écrire à partir d’un lieu où je ne serais allé qu’une seule fois… C’est ce que pratique avec constance et profondeur Frédéric-Yves Jeannet, qui a la particularité d’accumuler des notes sur un très grand nombre d’années. Le processus d’écriture est chez lui nécessairement long – ce qui prend d’ailleurs une dimension presque tragique quand le temps vient à manquer… On se livre ici à un travail non plus de géographe, mais d’historien, en quelque sorte. Cela peut également permettre de compléter le voyage par des recherches, car on apprend beaucoup en écrivant...

 

L’écriture littéraire dépasse dès lors la simple prise de notes, et permet quelquefois de passer des « choses vues » à la vision.

 

J’ai pris aussi dans ma besace (qui comporte plus de livres que de vêtements) l’admirable petit livre de Werner Herzog intitulé assez platement Sur les chemins des glaces dans l’édition française de la Petite Bibliothèque Payot Voyageurs, et Vom gehen im eis en allemand.

À l’automne 1974, Herzog apprend que son amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma, est très malade et risque de mourir. Depuis Munich, il décide de se rendre auprès d’elle à Paris, avec la certitude qu’elle survivra s’il voyage à pied... C’est naturellement une idée folle, mais une idée qu’il va tenir jusqu’au bout, malgré des conditions météorologiques et intimes effroyables. Pendant presque un mois il marche, dort dehors ou dans des maisons vides, avance coûte que coûte dans la neige, se perd, se fait arrêter comme vagabond – et, surtout, il tient un journal, qu’il ne destine pas à la publication mais qui sera publié quelques années plus tard. On sent ici à chaque page la nécessité absolue du voyage physique et du voyage mental, de la marche à pied et de celle de la plume, et certaines passages basculent dans des visions vertigineuses qui abolissent la frontière entre l’individu et le monde. Tout se passe comme si l’auteur répondait à la mort et aux éléments contraires par un immense regain de vitalité et de volonté. Il regarde en face tout ce dont habituellement on se détourne, et considère l’acte d’écrire comme une sorte de magie de guérison (de fait, son amie guérira – il ne prétend pas que cela soit lié à la marche ni au livre…).

Dans ces pages-là, rendues si âpres par les rudes conditions du voyage, on sent comme rarement la vie et la mort qui cheminent ensemble – on sent également cela dans les meilleures pages d’Henri Michaux ou de Nicolas Bouvier. Certaines limites cèdent. Dans tous ces textes bouleversants de douleur, je crois qu’on peut vraiment sentir à la fois la fragilité, la précarité humaine, et la possibilité qui nous est laissée de faire face. Il me semble que le refus de la fiction rapproche par ailleurs fortement le lecteur de l’auteur : on est, en tant que lecteur, au plus près de Werner Herzog, comme on est au plus près de Nicolas Bouvier malade à Ceylan, égaré dans une « géographie qui n’était pas du tout la mienne ». Je crois que tous les livres de voyage nous confrontent à l’inconfort, à la perte, au meilleur comme au pire, à la vie, à la mort. Les plus belles pages des écrivains voyageurs me semblent toujours liées à une acceptation pleine et entière de la vie et de la mort.

Sur le plan stylistique, on a vu que prendre des notes exigeait rapidité et concision, mais tout dans le livre devient par ailleurs possible, même l’ampleur proustienne. Bashō écrivait des haïkus, mais il les enchâssait dans des récits en prose, qui donnent en quelque sorte le chemin parcouru pour y parvenir...

 

 

Voici cependant les premières barres de la banlieue parisienne. Quelques agneaux broutent au cœur d’une friche industrielle. On s’approche des tours de la Défense. Il faut cesser d’écrire pour affronter la cohue de la gare, l’épreuve des portiques du métro que l’on passe à quatre pattes parce que l’accordéon est trop gros (ou le portique trop petit), la petite panique du Thalys en retard qui arrive en même temps que le nôtre et qui fusionne finalement avec lui en un seul très long train, si bien que toutes les voitures sont dédoublées et qu’on marche longtemps sur le quai en quête de la nôtre…

 

 

Dans ce Thalys rouge et noir se presse à présent une foule très internationale, aussi désorientée que des abeilles déplacées de leur ruche pour en former une nouvelle – mais cet essaim là se défera quoi qu’il en soit à l’arrivée. Paris s’éloigne, fumées et ciel de plomb, acier béton de Saint Denis, décharge et petites maisons de briques, ciel de plomb. Léo s’est replongé dans son roman. Devant nous un Indien à la mine sévère parle fabrication, commande et importation de fusées derrière son ordinateur portable. Derrière nous on parle italien, un peu plus loin chinois, et français avec l’accent belge dans les haut parleur. Enfin un peu d’exotisme, mais où est le renard enragé ?

À main droite une toute jeune fille à la mine angoissée a engagé la conversation avec sa voisine, une dame qui pourrait être sa grand-mère. Elle est en train de vivre l’un des moments les plus importants de sa vie, de toute vie : son premier départ loin de l’appartement familial, pour aller travailler à Bruxelles. Elle a peur. Elle n’a jamais voyagé, n’est jamais sortie de chez elle, et se raconte avec tant de fragilité que la vieille dame d’abord un peu distante, en est touchée, l’écoute, la rassure, se raconte à son tour. De tels moments sont si beaux qu’il faudrait, me dis-je, les fixer aussitôt par écrit. Je commence à prendre en notes leur conversation, puis je m’arrête – non tant par pudeur que par fatigue (j’ai déjà bien assez écrit aujourd’hui) et parce que j’ai trop envie de continuer à lire Ferlinghetti.

 

Ici s’arrêtent ces nouvelles notes ferroviaires.

 

Tout en refermant le carnet je me dis encore qu’écrire reste une belle façon de filer avec ce train qui file, de ne pas le manquer. En griffonnant ces lignes je sais que j’ai fixé dans ma mémoire quelques-unes des images qui permettent de l’enrichir, d’en faire un terreau où je pourrai planter, plus tard, si la nécessité s’en fait sentir, la plante d’un nouveau livre. Nicolas Bouvier parlait de « faire un peu de musique à partir de cette vie unique » ; j’ai transformé un peu du temps perdu du trajet en un petit quelque chose. Écrire, en voyage ou en chambre, c’est sans doute une façon de voyager à bon compte, une façon de mieux voir et de mieux vivre, mais c’est toujours un pied de nez au temps.

 

 

TGV Chambéry-Paris, puis Thalys Paris-Bruxelles, 25 avril 2019

 

 


 

 

 

UN TRAIN DE HAUT-VOL

 

(Mons-Bruxelles)

 

 

Mons

 

  

 

Le train chante, chante dans les graves à la façon d’un violoncelle, cependant que la pluie fouette les vitres et ravive les rouges et les jaunes et rendrait presque beau le squelette de cachalot échoué de cette gare de Mons dont on se demande décidément si elle est en cours de construction ou de démantèlement. On regarde s’éloigner le clocher du beffroi, dont la flèche dorée ouvre un tout petit espace de blancheur dans le ciel anthracite. Autour de nous les conversations vont bon train, avec cet accent râpeux que j’aime tant. Le violoncelle mystérieux du départ s’est tu pour laisser place à l’habituel boogie des rails. Un homme entame avec son téléphone une conversation en arabe si animée qu’on se croirait soudain déplacé loin vers le sud, ainsi que lui sans doute l’a été vers le nord, et pour peu qu’on se remette à lire les notes ferroviaires de Lawrence Ferlinghetti commencées à l’aller, on ne saura vraiment plus où on est. 

 

« Nous arrivons à Jurbise » », proclame l’affichage orange du train belge. Jurbise – un beau nom qui claque comme un coup de vent sur ce paysage de printemps pluvieux à l’horizon duquel un champ de colza allume une illusion d’aurore, alors que partout ailleurs c’est la nuit. 

 

« Nous arrivons à Braine-le-Comte ». Sur le quai passe une élégante à la chevelure rousse habillée avec une robe vert forêt, un béret vert forêt incliné sur le front – c’est l’Irlande en Belgique. Une dame devant moi égrène la liste des objets qui ont été emportés par les cambrioleurs dans la maison de son ami, sur un ton si continu, si monocorde, qu’on peine à repérer la moindre pause dans ce qui ressemble à une période proustienne avec incises et parenthèses à l’infini – mais comment ont-ils fait pour dérober autant d’objets en une seule fois ? À cet instant précis Léo murmure pour lui-même : « Une résidence de haut vol ». C’est le titre de la nouvelle qu’il est en train de lire, qu’il apprécie, et qu’il a ainsi prononcé à voix haute sans se douter qu’il faisait ainsi écho au monologue que j’évoquais et qu’il n’écoutait pas. 

 

Champs verts, vaches blanches, ruisseaux gris, La Vie vagabonde se reflète sur les vitres. Tags et tunnels, comme partout. Caravanes abandonnées et pylônes, comme partout. Clochers sur les crêtes et boue dans les ornières, comme partout. Églises, maisons de briques, comme ici. Puis voici la banlieue de Bruxelles, pareille à toutes les banlieues de toutes les grandes villes d’Europe, comme partout, comme nulle part, d’où est venu le mal…

 

 

Mons-Bruxelles, 27 avril 2019

 

 


 

 

 

RUS ET RENCONTRES

(Pontcharra-Annecy)

 

 

Pontcharra Annecy en mai

 

 

 

Le départ sent l’herbe coupée, le ruisseau et l’ortie. Tout est à sa place : la Chartreuse en fond de décor, d’un vert velouté, capiteux, ondulant, délicieux ; les rouges-queues en parade qui volent d’un piquet à l’autre, d’un toit à l’autre, en proie à l’habituelle frénésie de mai ; les figurines débonnaires – on dirait des jouets – des voyageurs qui s’apprêtent à rembarquer dans le train-train du travail à la ville (car le bourg de Pontcharra, que ses habitants me pardonnent, n’est guère qu’une cité dortoir en périphérie de Chambéry et Grenoble, un prolongement de la gare) ; les horloges noires aux longues aiguilles jaunes qui nous guident et nous surveillent ; moi-même assis comme il se doit bien avant l’heure sur ce banc face à la faille des rails : vraiment, tout est en place.

 

 

 

Une femme joviale lance à sa compagne Anne-Laure qu’il fait « bien moins froid qu’hier, tout de même », puis m’interpelle d’une façon totalement inattendue – « Oh, vous, vous ne prenez pas souvent le train de Chambéry ! » – et engage la conversation avec un naturel et un entrain déconcertants. Une telle spontanéité achève de métamorphoser ce quai de gare parfois si triste en un lieu accueillant.

 

On parle de parapente et de montagne, elle me questionne sur ce que je vais faire, puis s’éloigne pour saluer cette fois un grand collégien qu’elle appelle par son prénom : elle connaît manifestement, ou cherche à connaître, tous ceux qui passent sur ce quai, commentant encore en connaisseuse la façon dont le train s’en va («…et après, il va klaxonner là-bas comme un malade !... »), s’impatientant (« bon, le train, il se ramène ! »), saluant cette fois la « petite Malika » (ou sa sœur, je ne sais pas).

 

Le train, un de ces merveilleux T.E.R. encore pourvus de compartiments, entre en gare. J’hésite un instant entre le compartiment où un groupe de jeunes gens est allé s’installer, et celui dans lequel est entrée la jeune femme un peu folle, sans doute, sympathiquement folle, qui a entre temps engagé la conversation avec trois autres personnes – puis je me dis que j’en entendrai davantage avec elle.

 

Nous sommes seuls dans le compartiment, ce que je regrette car j’aurais préféré écouter les conversations plutôt que d’en engager une. Comme une enfant elle s’exclame, questionne, roule de gros yeux et jure quand je lui explique que les guêpes ne passent pas l’hiver et, en automne, tentent de voler leur miel aux abeilles pour survivre – car la conversation est venue sur ce sujet des abeilles, et je dois faire face à tant de questions précises que je regrette bien de n’avoir pas à mes côtés mon ami apiculteur. Elle, raconte le calvaire de son travail à la blanchisserie, la fatigue, la méchanceté, l’entraide aussi, sa joie d’en être partie pour travailler maintenant « dans les ordinateurs », et sa joie surtout de pouvoir prendre ce train chaque jour, de se laisser emporter « comme en parapente » (c’est sa passion, ou son rêve) car le train est pour elle une sorte de parapente horizontal. Je me dis qu’elle est heureuse, cette femme candide, sensible, naïve sans doute mais riche de tout ce que son enfantine curiosité lui permet de glaner en allant ainsi sans filtre vers les gens.

 

Elle me quitte en gare de Chambéry en me recommandant de bien dire à mon ami apiculteur qu’ « il prenne soin de sa petite reine » – il est difficile de savoir si cette formule est volontairement ambiguë ou juste naïve…

 

 

 

Cyprès noirs dans le ciel gris, vieillard occupé à regarder passer les trains (en tout cas le mien) depuis la fenêtre d’un immeuble qui semble en ruine, hangars gris et grues jaunes, lac et marais, château et garages, foule sur le quai de la gare d’Aix, où se recomposent les scènes des compartiments – avec tout ce que cela suppose de suspense romanesque : qui va rejoindre qui ? Quelles rencontres, quels regards, quelles attentes, quels évitements ? Le train reste à l’arrêt, mais j’en serai quitte de mes rêveries : seul est monté dans mon compartiment un quadragénaire à trotinette qui s’est aussitôt plongé dans la lecture du journal sur son téléphone portable – si mon inconnue de tout à l’heure (pourquoi ne lui ai-je pas demandé au moins son prénom ?) était encore assise ici, il n’aurait pas échappé au feu nourri de ses questions et j’en aurais appris davantage, mais je dois reconnaître qu’il ne m’intéresse pas tellement (je devrais avoir honte de mon incuriosité).

 

M’intéressent davantage ces bouquets de fleurs mauves qui poussent entre les rails, ce fracas de torrent qui monte maintenant du train, ces vols d’oiseaux dans le ciel gris clair qui s’illumine peu à peu, cette nouvelle file de voyageurs alignés sur le quai de la gare de Grésy-sur-Aix, ces silhouettes plus loin en gare d’Albens, ou surtout ce grand soleil voilé qui dégage dans le gris un large cercle de blancheur et me fait mentalement m’exclamer : « ça y est ! nous sommes repartis, nous sommes en voyage, je traverse ce monde flottant et j’écris comme j’aime écrire ! »

 

J’écris à travers les prairies, en lisière, en secret, j’écris.

 

J’écris en frôlant les fenêtres, les façades, comme un gosse laisse traîner son baton dans la poussière, j’écris.

 

J’écris en ondulant un peu comme un ruisseau, un serpent, un danseur, j’écris.

 

Comme le soleil qui révèle les marques sur la vitre et les rides du monde, je trace ces traits souples sur la page, j’écris.

 

Comme ces ouvriers arrivés tôt sur le chantier, je travaille au petit chantier portatif de ma vie, j’écris.

 

Quel chambardement, cependant, en gare de Rumilly, où je découvre les visages de tous les inconnus qui peuplaient les compartiments de ce train que je croyais presque vide et qui sont descendus sur ce quai où je vois soudain flotter ce visage, mon dieu – « danger falaise » – si beau que je voudrais le retenir – on longe le cimetière – que j’aurais voulu le garder longtemps en mémoire – j’ai sans doute rêvé – aussi l’ai-je regardé intensément se rapprocher puis s’éloigner de ma vitre qu’il a frôlée sans savoir naturellement qu’il était regardé et soucieux seulement de disparaître le plus vite possible dans le grand trou noir de la sortie, je l’ai regardé et j’ai brièvement fermé les yeux en me disant, mon dieu, ce visage (et le corps qui vraisemblablement le soutien – mais c’était peut-être un visage sans corps, à l’instar de ces anges dont les peintres de la Renaissance ne dessinaient parfois que la tête ailée, ce qui est assez ridicule et même franchement monstrueux) ce visage, si j’avais été m’asseoir là-bas dans le wagon d’à côté d’où je l’ai vu surgir, j’aurais pu une heure durant le contempler, en savourer, en célébrer la beauté à ma façon habituelle (donc en parlant d’autre chose, par exemple des champs de blé, des arbres ou des ruisseaux) – seulement voilà, c’est la règle du jeu ferroviaire, le train impitoyable est reparti depuis dix bonnes minutes, laissant si peu de place à ce genre de rêverie, seule une étudiante en baskets et survêt est montée, et nous voici plongés (perdus, happés) dans une grande forêt, un tunnel, un ravin, un torrent, un tunnel encore (à chaque fois le train rugit), un arbre mort avec un oiseau au sommet, un cours d’eau, un cours d’eau encore, des nants, des rus, des ruisseaux, des rivières partout qui parcourent ce paysage de plus en plus sauvage, « Gorges du Fier » était-il inscrit je crois sur cette baraque au bord de l’eau, et cela semble si beau, si exaltant, qu’on voudrait pouvoir s’y arrêter et partir à l’aventure en ces lieux où la légende dit qu’un page est mort d’amour et où l’on voit tant d’eau et tant d’arbres que je me dis « c’est la Guyane ! c’est merveilleux ! » – mais ça ne dure pas car voici de nouveau des routes, des maisons, les faubourgs d’Annecy, et la fin de l’étape…

 

 

T.E.R. Pontcharra-Annecy, 17 mai 2019

 


 

 

 

 

TRAVERSANT LA TERRE GASTE

(Chambéry-Paris)

 

 

Champ jaune

 

 

J’aime assez ce moment bref où le train, juste avant de s’ébranler, semble rassembler ses forces, se replier sur lui-même comme un chat prêt à bondir, cet instant où tout s’immobilise dans la lumière du départ. Il est encore très tôt, il fait déjà très chaud, les vacanciers en casquettes dorment pour la plupart, la tête renversée en arrière et la bouche entrouverte, abandonnés et confiants comme des enfants aimés. La tête contre la fenêtre une toute jeune fille aux longs cheveux châtain, de type on dirait italien, lève ses yeux rougis vers la combe illuminée, puis ferme les paupières, sphynx ferroviaire dédié aux mystères de l’aube et de la jeunesse. 

 

Dans ce train paisible et doux des vacances retentissent parfois des appels, à peu de chose près les quatre premières notes de la chanson d’Higelin « Excès de zèle » (« Les matins clairs... »). Comme à l’église, à l’hôtel, à l’hôpital, on murmure. Les deux notes d’une tierce majeure descendante annoncent l’entrée du long tunnel pendant lequel on semble flotter hors du temps, hors saison, puis elles retentissent à nouveau et l’on émerge dans l’avant-pays savoyard : voici le lac d’Aiguebelette derrière les arbres, le peuple des vacanciers dans leurs tentes alignées, un court de tennis qui semble abandonné, une maison aux fenêtres ouvertes avec, assis bien droit sur le chambranle de l’une d’entre elles, un long chat blanc qui prend le soleil... 

 

Au contrôle des billets se lève un vieil homme en chemise blanche, barbe blanche et kippa noire. Un instant on songe à l’horreur inimaginable de ces autres trains qui filèrent vers Munich, Dachau, où l’on se recueillera bientôt – puis l’on petit-déjeune de biscuits au citron et de thé vert cependant que des inconnus occupés à construire leur maison ou à prendre dans la piscine bleu turquoise leur bain du matin jettent un œil vers le train de Paris ou que d’autres dorment encore dans la fraîcheur préservée de leur demeure aux hauts plafonds et aux murs épais réfléchissant le soleil. 

 

Ici les maïs sont encore verts, et les meules dorées prennent si bien la lumière. On pourrait encore avoir l’illusion, parce que le train va vite et qu’il est encore tôt, d’une campagne préservée, d’un monde stable comme ce train, mais la jeune fille dont les cheveux en rideau protègent le sommeil est seule, mais le père en partance avec ses deux enfants est seul aussi, et le pays est brûlé, terre gaste sous le ciel trop vaste, canicule, bientôt même notre monde sera devenu invivable (il l’est déjà pour tant de gens).

 

En attendant on se resserre du thé et l’on boit à la santé du monde d’avant, du monde d’après, de tous ces braves gens qui déjeunent sur leurs terrasses, des ouvriers en jaune qui réparent la voie, de la vieille femme qui ramasse ses courgettes « à la fraîche » (si on veut), de la jeune fille endormie, des enfants happés par l’ailleurs de leur livre et qui ne sont d’évidence plus de ce monde de l’avant ou de l’après, de tous les passagers qui dorment, qui songent, qui devisent à voix basse ou échangent des messages avec d’autres qui ne sont pas là...

 

 

TGV Chambéry-Paris, 24 juillet 2019

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.