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Normandie 

 

Avec avril revient, coup de vent dans les jeunes feuilles, l'envie de repartir.

Comme la (quatrième) relecture de La Recherche du temps perdu entamée cet été et poursuivie depuis par intermittence, au gré des insomnies, souvent m'y ramène ; comme je suis avare et déteste avoir griffonné pour rien ; comme enfin cela me délasse d'autres activités d'écriture plus difficiles, je mets au propre ces quelques notes normandes, très lacunaires et prises à la va-vite en ce mois d'août 2016 où Léo avait rejoint (pour une expérience par ailleurs décevante) l'orchestre des Petites Mains Symphoniques, nous octroyant ces longues vacances à trois et, pour moi, la joie et la tristesse de certaines retrouvailles.

Le Villard, avril 2017

 


 

 

 

La caravane

 

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Ce départ-là en pleine nuit à trois heures cette fois n’est pas un arrachement. On se détache avec lenteur, mais sans peine, d’un rêve plus lumineux que larmoyant. Dans ce rêve la neige tombant dans la cour devient une banquise craquelée, puis je photographie une falaise prise dans la tempête sur laquelle le vent dessine peu à peu les traits changeants  d’un visage : d’abord une esquisse, puis un profil charbonneux bien chiadé, puis une épure. Je m’enthousiasme pour cette série d’images qui me parlent mieux que ne le fait en général la réalité, images que je revois encore au réveil, vers deux heures du matin, que je me désole de ne plus pouvoir contempler ni ramener lorsque je comprends leur nature onirique, mais que je fixe néanmoins, pour ma seule mémoire, en écrivant ces lignes. (Trois mois plus tard, au moment de recopier les lignes en question, je constate qu’elles me permettent en effet de retrouver ces images que j’avais par ailleurs oubliées, et qui sont restées au moins aussi nettes que tel souvenir d’exposition véritablement visitée ; et huit mois plus tard, en ce soir où un désir de mer me fait reprendre à nouveau ces notes, les images n’ont toujours pas bougé.)

Ce départ ne déchire pas. La silhouette enneigée du rêve malgré son profil charbonneux et sombre n’évoquait nulle absence et rien de sinistre. Presque à aucun moment je ne pense, comme je le fais pourtant assez souvent et notamment quand je me réveille en pleine nuit parce qu’il faut s’en aller, à ma mère, ni ne me dis qu’ « il manque une pièce » − sauf peut-être en passant devant ce chapeau de pluie qu’elle portait et qui est resté posé près de la cheminée.

Les rares lueurs de la route hypnotisent, qu’on garde sous la pupille longtemps après les avoir croisées. C’est une nuit qui n’est pas tout à fait noire, mais bien déserte. À cinq heures on se réjouit des premiers rayons de l’aube qui confirment que les formes vaporeuses qu’éclairaient parfois les phares de la voiture à l’intérieur des enclos sont bien des coussins de brume. On traverse la nuit, l’aube, le matin, la France – un désert de monocultures jaunes où la vie n’est visible qu’écrasée sous forme de charognes de hérissons, d’écureuils, de fouines, de lapins ou de renards.

On file, on roule, on laisse Léo à son émancipation provisoire, musicale et précoce (prématurée – mais cela, on ne l’ajoute qu’après coup), et l’on arrive enfin aux prés verts, aux haras, à cette caravane isolée dont les vitres voilées donnent sur un vallon très doux dans lequel paissent, galopent, se couchent, se suivent, se serrent deux juments baie et alezan et leurs deux poulains. Un cheval hennit dans le pré d’à côté (c’est un élevage de chevaux de course). Vent léger, plein soleil sur le seul champ jaune paille aux meules bien empilées qui seront d'ailleurs rentrées le soir même. Pas un clocher, une seule ferme, une maison au loin. Les hirondelles. Les travaux des champs s’arrêtent. De l’automne, on ne voit pas trace. Puis Clément vient, une balle à la main, et dit d’une voix pas encore plaintive qu’il n’a personne avec qui jouer…

 

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La Recherche

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Revenir ici, en Normandie, c’est une fois encore et d’une autre façon repartir à la recherche d’un rêve, du passé envolé, de l’enfance – de ces images peut-être dont le dernier rêve du matin me fait présent avec générosité et cruauté, que je prolonge par une sorte de récit volontaire même après que la mastication des juments juste devant les fenêtres m’a réveillé, mais qui m’échappe et me laisse amer.

Parfois je me demande d’où me vient cette faculté que j’ai manifestée si tôt à ne vivre le présent qu’en me projetant dans le futur – à ne vivre, donc, qu’au passé, avec distance, écho et dédoublement (je me dis, à la relecture, qu’on vit évidemment toujours au passé, que l’instant existe à peine, que ces lignes d’août recopiées en novembre et reprises en avril dans l’obscurité de ma caverne par une après-midi de pluie sont déjà aussi lointaines qu’un souvenir d’enfance, mais qu’il me semble que tout le monde n’en a pas une conscience aussi précoce ni aussi constante).

Ce n’est pas la lecture de Proust qui en est responsable, car je n’ai trouvé dans La Recherche qu’une sorte de confirmation et d’amplification de ce que j’avais pu ressentir – Proust fut un révélateur, mais tout était déjà là (je subodore que, dans le cas contraire, le jeune garçon que j’étais ne l’aurait pas lu avec une telle avidité). 

 

Normandie04janvier1990

 

J’ai quatorze ans. Je suis habillé d’un pullover violet que j’aime beaucoup et dans lequel je me trouve joli garçon. J’ai la peau lisse, les cheveux bouclés, les traits fins, et je pense avec étonnement et anxiété au jour où, joli garçon, je ne le serai plus du tout. Mon âge m’effare, et je me demande comment il est possible que j’aie quatorze ans – que je sois si jeune, alors que je ne le serai bientôt plus, et si vieux de penser ainsi au futur. Je photographie tout ce que je vois et que je sais précieux en me disant que ce monde va disparaître. Je photographie la plage à Deauville, les chevaux qui y passent, la route prise dans le givre, les amis Michel et Daniel dans la petite maison de Louviers, mes parents.

J’ai quatorze ans. Ma mère pose avec moi en coiffant de sa main mes cheveux en arrière, et je me dis que je voudrais bien que ce Nouvel An de janvier 1990 dure longtemps (il n’en reste plus que quelques photographies aux couleurs passées, que je tente vainement de ramener à la vie en les manipulant sur l’écran de l’ordinateur). À partir de ce jour je commence à tenir dans des carnets multicolores un journal scrupuleux, obsessionnel, qui m’accompagnera quelques années durant dans les couloirs du lycée et que je détruirai plus tard (geste salutaire que je regrette pour la première fois, pour la matière littéraire qu’il pourrait me fournir maintenant).

J’ai quatorze ans. Dans la folie déglinguée qu’occupe ce couple d’aristocrates homosexuels et ruinés, je me délecte du spectacle décadent de la harpe désaccordée (je rêverai souvent de cette harpe désaccordée, du grand salon glacial). Je porte un chapeau et un badge représentant Guidoni ; lui s’avance vers moi, me regarde, regarde le badge et, avec un sourire libidineux et cocasse, me demande si « c’est le prix » ; je comprends parfaitement, plus si innocent, et, compatissant, me récite le final de « Smoking blanc » : « comme lui en hiver... »

Dans les rêves je retrouve la Normandie de mon enfance : froide, grise, venteuse, ardente, avec ces haies interminables et ces fossés qui donnent l’impression qu’il y a toujours un secret à cacher, un mystère à protéger, une menace – la falaise, la folie.

Au matin je me retrouve sans trop savoir pourquoi dans cette caravane qui fut belle, qui fut luxueuse sans doute et dont on imagine que la famille de Gitans à qui elle dut appartenir il y a trente ans devait être fière, mais dont toute la gentillesse de notre hôte ne peut masquer l’état de délabrement qui fait de l’ouverture ou de la fermeture du moindre placard une aventure pleine de rebondissements inattendus : la fenêtre de la salle de bain qui choit dans les chardons, la porte coulissante qui reste dans les bras. Malgré une longue intervention sur la pompe l’eau n’arrive que par saccades, puis plus du tout.

Nomade sans entrain je tente de ne pas trop m’identifier à cette ruine de caravane.

On traverse sous un ciel livide et un soleil de plomb des champs de blés fauchés, des déserts hirsutes de foin moissonné – on admire quand même les lumières cuivrées et les ombres qui sculptent les meules. On s’arrête dans une église parce qu’il en est brièvement fait mention dans La Recherche, et l’on n’y trouve que toiles d’araignée, vitraux ternes, chœur sans âme totalement gâté par une grande banderole représentant le Christ de manière si laide, si vulgaire, qu’on préfère battre en retraite.

On regarde des barques passer. On se regarde pédaler avec son enfant, errer dans un village qui semble n’être, sous ce soleil cru, qu’une mauvaise copie d’un autre village traversé naguère en Dordogne. On monte ou on descend des routes, des chemins. On roule. On passe en silence. L’enfant se réjouit de la descente en luge, du pédalo – pas contrariant, pas contrarié. On n’est même pas maussade, juste ailleurs, juste navré de l’inutile agitation de ces kilomètres avalés en vain, alors qu’on pourrait voyager pour de bon en relisant Proust, en jouant de l’accordéon, en écrivant. (Trois mois plus tard cette même journée me fait l’effet d’un havre de quiétude estivale, et je constate une fois de plus qu’on peut garder un souvenir embelli de moments vécus, sur le moment, maussadement ; et huit mois plus tard je pense à cette « Polka italienne » de Rachmaninov que je commençais alors à travailler, et que nous avons encore ce matin joué en duo avec Léo pour un de ces moments de partage avec lui qui, pour brefs qu’ils soient, justifient pleinement l’énergie déraisonnable que je mets à tenter de le suivre sur les pentes raides de la Musique.)

Au coucher trop tardif je lis à Clément la suite de Croc-Blanc, et le voyage commence pour de bon – factice, peut-être, mais pas moins que l’autre.

Les chevaux dorment, une patte levée.

Puissé-je retrouver le rêve que j’ai perdu.

  

Normandie02janvier1990

 


 

 

 

Le bourg

 

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C’est un beau bourg ancien, aux vieilles maisons à colombages (j’apprends ce jour qu’on dit aussi « pans de bois »), vieilles tours, monastère abandonné par ses moniales survivantes, que l’on parcourt en calèche en surveillant le ciel. L’église aussi est superbe, où l’on retrouve, livré à lui-même, l’enfant débraillé, hirsute, crasseux et, jeune séminariste ayant oublié Dieu dans les tavernes, oublieux de la musique, avec cet air sournois des gamins qui ont des choses à se reprocher et peinent à retrouver, devant la venue impromptue des parents, le masque angélique et la fausse auréole dont ceux-ci le voient ordinairement paré.

La contrariété voile un temps la beauté du bourg ainsi que celle – d’ailleurs très discutable – de la musique jouée ce soir-là, succession scolaire et laborieuse de morceaux d’ensemble dont la présentation en ce lieu prestigieux détone. On rentre vite, déçu, décillé, désillusionné, amer. Pendant la nuit, presque sans sommeil, l’averse arrive enfin et s’abat sur la caravane. Je ne me laisse pas bercer. Je rouvre les pages de Combray qui m’offrent cette Normandie que je suis incapable de voir.

 


 

 

 

Les chevaux

 

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Au matin le ciel gris soulage. Dressée sur ses pattes arrière, une fouine s’approche de la caravane et regarde avec une curiosité partagée l’intrus dans son terrier. Les deux juments et leurs petits galopent dans cette herbe qui est, dit-on, la meilleure de France, puis rejoignent les fines silhouettes brunes de leurs congénères qui forment dans le creux de la colline un troupeau qu’on pourrait croire sauvage, et auquel viennent parfois se mêler quelques chevreuils égarés.

Bientôt on marche le long des royales avenues du Haras du Pin, le plus grand des haras nationaux, qui est à deux pas de notre campement, sous ce ciel tourmenté dont le gris a ravivé tous les verts. Sous les platanes qui perdent leurs feuilles (dont on suit la chute jusque sur le sable sombre de la carrière), on assiste à un spectacle équestre dont la beauté, le raffinement, la sophistication font comprendre même au profane qu’il existe bel et bien un « art équestre », dans lequel l’instrument est un percheron, un pur-sang arabe, un selle français, un lippizan, un quater horse, un cob normand, un art qui n’exige pas moins de finesse, de persévérance et d’expressivité que la musique ou la danse mais qui comporte en outre de vrais risques et oblige celui qui le pratique à nouer avec l’animal un lien qui ne peut être de simple dressage.

On contemple ces hippomobiles dans lesquelles les personnages de La Recherche déambulaient, se montraient, se cachaient, et qui font aujourd’hui revivre la mémoire de ce temps pas si éloigné du nôtre. Quand, au retour, on croise quelques-uns des innombrables chevaux qui occupent les vastes enclos de l’élevage où nous avons trouvé refuge, on les considère avec reconnaissance, et l’on remonte solennellement les longs corridors vert sombre de la route.

 

« Les vivants ferment les yeux des morts, les morts ouvrent les yeux des vivants » ; soit – mais moi, qu’est-ce que je vois, à travers la vitre maculée de mousse de ma caravane mentale ?

 

Trois poulains galopent dans le pré qui a terni, bientôt imités par les adultes. Le vent et la pluie remettent l’espace en mouvement, la musique de Bach l’intensifie, fonce les gris, rouvre les perspectives, apaise et soulève, et l’on se dit que ce voyage n’aura peut-être pas été perdu. Je continue à guetter ces images qui pendant quelques instants procurent la certitude d’avoir, comme le narrateur découvrant les clochers de Martinville lors d’une promenade en calèche, frôlé quelque chose de la réalité, qui donnent ainsi « l’illusion d’une sorte de fécondité » mais qu’on froisse et qu'on jette au fond de son esprit sans trop savoir qu’en faire...

Dans la petite caravane sur laquelle crépite à nouveau une pluie bienfaisante on échafaude des plans d’excursions, on parle d’églises, de vieux bourgs et de forêts ; je sais que le désir qui me reprend alors de voir tel clocher, tel lieu de la carte, aucun lieu d’aucune carte ne pourrait vraiment le satisfaire – mais on repart quand même amasser de nouvelles images, de nouveaux sons de nouveaux crépitements sur des forêts et des toits inconnus, en ce dernier mouvement d’un été normand qu’on ne revivra pas.

 


 

 

 

La cathédrale

 

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La route grise, la route aux grands ciels, la route verte, la route nouvelle est sans repères parce qu’on ne connaît pas le pays et qu’il y manque les montagnes auxquelles on est tellement habitué ; on apprend néanmoins à s'y orienter, et l'on découvre peu à peu d'autres repères. On voit ainsi  venir de loin les deux clochers de la cathédrale de Sées (perspective malheureusement gâchée par un pylône électrique), que l’on retrouve au bout de chaque ruelle et dont on voit grandir les falaises grises peuplées par quelques milliers de pigeons (pour qui le monument n’est en effet rien d’autre qu’une falaise), falaises qui ne nous écrasent pas mais nous élèvent.

On entre, on passe de l’ombre à une autre lumière, et c’est aussitôt comme une sorte d’ascension immobile – la tête vous tourne devant les kaléidoscopes chatoyants des vitraux et cet appel irrésistible vers le haut ; les piliers de pierre grise sont d’immenses arbres, et l’on marche ici comme on marcherait dans une forêt sacrée. 

Pour sortir l’individu de sa petite prison de préoccupations profanes, il faut avouer qu’on n’a pas lésiné sur les moyens ; pour les cas désespérés de rétrécissement routinier, une cathédrale peut être un remède – l’équivalent, donc, d’une escapade en montagne ou en forêt. On reste saisi, navré de ne pas avoir la foi, plus navré encore de ne pas savoir déchiffrer ce langage désormais incompréhensible de la symbolique chrétienne, dont on ne comprend superficiellement que quelques bribes.

Quelque chose ici continue à parler, mais de façon à peine moins obscure que l’art pariétal ou certaines forêts anciennes comme le bois de Païolive en Ardèche. Faute de langage, on se tait, on s’assoit longuement au pied d’une statue de la Vierge à l’enfant qu'assombrit le rayonnement rouge et bleu du vitrail. À rester assis on finit par ne plus rien percevoir d'autre que le contraste entre l’ombre et la lumière, et les représentations s’effacent peu à peu au profit de cette clarté vers la célébration de laquelle toute la cathédrale est tournée.

 

Longue marche heureuse dans le vieux bourg sous un crachin persistant qui fait dire que, cette fois, on est en Normandie.

 


 

 

 

Apparitions

 

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Lecture de Proust dans la caravane ballottée par le vent et la pluie, puis on repart sur les routes à travers les bourrasques et les prés aux verts éclatants.

Dans le grand parc où nous nous promenons le chien-loup bondit, plein d’espoir, parce que le jeune cochon laineux a quitté son enclos pour venir se faire caresser par l’enfant. L'enfant, lui, se souviendra longtemps de ce moment d’intimité animale. Il repart en plein vent, en plein soleil, heureux comme peut l’être un enfant, après être revenu plusieurs fois gratter le cochon affalé sur le chemin et avoir donné de l’herbe aux cabris comme je me souviens l’avoir fait moi-même à son âge – et je vois sur son visage épanoui le reflet de cette grande joie que l’on a, enfant, adulte, dans ces moments où le monde nous apparait tel qu’il devrait toujours : vaste, touchant, bienveillant, fraternel.

 

*

 

Pendant ce temps le badineur en tongs joue Bach dans un château, et brille sans peine et sans vraiment s’en douter – mais ses parents n’en savent rien, qui attendent dans la cathédrale ascensionnelle de Sées que commence le concert de musique sacrée, orgue et saxophone, pleins de gratitude pour cette lumière, ces vitraux, ce lieu au faîte duquel ils espèrent que la musique pourra les mener comme un guide de montagne des touristes pas très vaillants mais de bonne volonté, et mieux que ne pourrait le faire la parole d’un prêtre.

On entend les premiers sons, des claquements de porte, la cavalcade de Clément qui s’en va chercher le programme – Purcell, Bach, Albinoni, Joseph Reveyron, Jehan Alain, Messiaen. Les kaléidoscopes miraculeux des vitraux tournent lentement et l’esprit allégé, soulagé même un temps du poids de la nostalgie, se laisse paisiblement porter par le courant ascendant qui, comme la lumière, tourne le long des colonnes et conduit inévitablement jusqu’à la voûte. Une pancarte posée au sol proclame : « Le Sanctuaire est un lieu sacré (délicieux pléonasme), merci de ne pas y entrer ». C’est pourtant ce que l’on s’apprête à faire, ce que la lumière et la musique doivent permettre – l’émergence de ce sacré sans séparation où l’on peut, où l’on va entrer à loisir et même, pourquoi pas, durablement séjourner.


Ah ! le parfum des lys blancs posés en grands bouquets fastueux juste devant le Sanctuaire !


Puis la musique vient – par derrière, on ne voit ni l’organiste, ni le divin saxophoniste (sax soprano, puis intermède improvisé à l'alto) : première partie baroque, somptueuse, deuxième partie contemporaine. J’aime, infiniment, la musique baroque, mais sa perfection ce jour-là me laisse au bord de ce Sacré considéré avec distance, comme on considère un monument trop parfait, un objet esthétique ; l’élévation nait du morceau d'Olivier Messiaen Apparition de l'église éternelle, dont les quintes, de dissonances réitérées en consonances provisoires, passant par mille tensions dont on attend en vain la résolution chaque fois frôlée, chaque fois différée, soulèvent jusqu'au plafond, mimant l’effort, le travail par lesquels il nous faut désormais passer pour tenter de pénétrer dans ce Sanctuaire qui nous est refusé. N’empêche : je suis porté, transporté par cette musique « efficace » (comme Michaux disait de la poésie) – grandiose, certes, tonitruante même, l’orgue donnant ici toute sa puissance, mais « efficace ».

 

(Ce que j'aime dans le voyage, la vie, l'écriture : pouvoir rapprocher sans vergogne la joie de l'enfant et la musique sacrée, le cochon laineux et Olivier Messiaen, ainsi qu'après tout le faisaient les Préhistoriques lorsqu'ils peignaient dans leurs grottes-cathédrales des figures animales devant lesquelles ils se livraient, pour le peu qu'on en devine, à des célébrations musicales avec flûtes d'os et lithophones...)

 

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Camembert

 

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À Camembert, en plein soleil, on goûte aux charmes cosmopolites de l’oisiveté presque hors-saison, à la toute fin du mois d’août, quand l’été semble se prolonger et que le vent balaye doucement l’inquiétude. Une famille russe avec volubilité et force roulements d’r affronte l’épreuve de la dégustation, tandis qu’on admire certaines boîtes du fromage national revues à la mode nippone et qui semblent plutôt proposer un morceau de tofu soyeux pour magasin vegan – et l’on imagine l’effarement du brave tokyoïte qui estimera sans doute que sa francophilie, son amour de Proust et de Piaf et ses rêves de vacances en France, ont des limites.

L’enfant, cependant, dont le front s’orne désormais – souvenir des jeux en bois dur de Sées au sortir de ce concert où Messiaen faillit ouvrir en deux la coque de la nef – d’une belle bosse violacée pareille à une figue mûre, suce sa glace en chantonnant, bourdon enchanté de l’été, à l’ombre du prunus roux et du petit pommier, un œil aussi sur la boule de verre à pétales de cerisier (ou flocons de neige) qui représente la Normandie telle qu’on ne peut la voir que sur les boîtes de Camembert destinées à l’exportation chinoise, qui a d’ailleurs été fabriquée en Chine, que l’enfant a voulu absolument acheter et qu’il gardera longtemps dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle se brise, fatalement, comme se brisent les souvenirs.

 


 

 

 

Le port

 

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La terrasse au-dessus du port, à Port-en-Bessin, ce matin d'août...

 

À croire qu’elles n’attendaient que ce signal du clocher, plus encore que celui du soleil, pour se mettre à miauler à l’unisson, les mouettes du port ; le clocher ne sonne plus, mais elles continuent, relayées par les tourterelles qu’elles semblent avoir réveillées et les goélands gris qui, eux, râlent sporadiquement dans les rauques en élançant le cou vers le ciel pâle.

Bientôt la colline en face s’allume, façades crème virant à l’ocre, pelouse au vert ravivé, flash de l’inox d’une cheminée qui fait comme un phare diurne, écho de celui qu’on observait hier soir sur la jetée, renvoyant l’éclat du soleil qu’on ne voit pas encore mais qui a dû passer l’horizon du côté de la petite tour grise et grignote rapidement la toile de l’aube.

Bruits de camions, va-et-vient, clameurs des mouettes et de quelques marchands, caisses qu’on débarque, qu’on embarque en faisant rouler le diable brinquebalant sur le trottoir étroit jusqu’au camion aux feux clignotants qui obstrue la rue mais ne gêne personne, puisque personne ne passe encore.

Cinq jeunes moineaux vont de terrasse en terrasse, en quête d’un bipède assez matinal pour avoir commencé son petit-déjeuner (le plat que je leur propose ne leur convient pas et ils me lancent une série de pépiements brefs et courroucés avant d’aller voir plus loin).

Le soleil n’a pas encore atteint l’eau du port, qui reste encore limpide et reflète froidement les couleurs vives des devantures – les... dans l’eau (un arbuste cache le mot), bar-tabac-loto-presse, restaurant (en blanc sur fond bleu), le marché de Lalie, Marie-Rose, Les délices de Normandie...

Ancre bleue, volets bleu marine, lampadaire bleu plus clair, toits gris insensibles au soleil, qui font comme des taches d’ombre même dans la partie ensoleillée de la petite colline et qu’on dirait davantage faits pour accueillir la pluie – ou le guano, dont la grande maison à l’entrée du port est aussi maculée qu’une falaise.

Un grisard plane vers le bourg.

Nouvelle salve de miaulements rauques qui appellent, qui rappellent d’autres matins dans d’autres ports, d’autres départs, d’autres arrivées, dans une autre vie ou sur le versant ensoleillé de celle-ci, en un temps où l’on n’habitait pas une aussi belle terrasse mais où l’on marchait au soleil ; puis les cinq moineaux reviennent et ramènent au présent, quémandant mieux que des mots.

Je repense à ce couple de Fous échoués ici et qu’Astrid allait nourrir, dont l’un était blessé et que son compagnon ou sa compagne ne voulait pas quitter – qui sont repartis, finalement, aidés par les pompiers.

Une hirondelle traverse avec frénésie cet espace du port qui ne semble fait que pour la glissade des goélands – trop petit pour les Fous – et que l’on traverse aussi du regard, où l’on s’attarde encore un temps jusqu’à ce que le soleil en ait pris possession.

 


  

 

 

La Dame des poissons

 

 

Les images ont longtemps dérivé avant de venir s’ancrer à ce port. Ce fut, pour elles aussi, comme un voyage initiatique. Elles sont nées de la nuit, dans l’opacité qu’on imagine frémissante d’un atelier où résonnait peut-être une musique marine. Une main en a tracé les traits que les lames ont creusés ; puis ce fut la nouvelle lune de l’encrage, la presse, l’attente – après quoi on leur a bandé les yeux avec du papier kraft et lancées dans le monde.

Protégées de la lumière et des regards elles ont traversé des plaines, passé des cols, des tunnels, des villes, des fleuves. Maintenant l’heure est venue de les extirper, poiscailles arrachées à la mer, jetées vives dans les cales et finalement débarquées en pleine lumière, dans l’attente d’une autre lumière. L’aube est passée mais les yeux collent un peu. Il est temps, il est l’heure de rouvrir les paupières.

 

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Premier regard – et aussitôt cette sensation d’avoir été épié pendant son sommeil et de se réveiller entouré de hautes silhouettes silencieuses qui se penchent, qui sont troubles, qui sont nettes pourtant mais comme déformées par la vitesse du vaisseau dans lequel on sent bien, à cause des vibrations, qu’on se trouve embarqué. Les falaises te guettent. Tu rampes. Tu t’étires. Tu fais le gros dos façon dauphin plutôt que façon chat et puis, soldat ensuqué par les médicaments, l'attente et la peur, tu replonges dans les eaux blanches de ton demi-sommeil.

Ici ça sent le sel et l’algue. L’écume craquèle la nuit, la marée glisse, repart, revient, cogne à la porte de la barge et transforme alternativement la grève en champ de vase dévasté et en chant de haubans. Toi tu empiles mentalement des galets qui, vus de près, font des falaises. Tu te construis des bunkers d’où ruisselle la mémoire de l’éternel grand massacre vers lequel le courant te pousse et dont les images fusent hors-cadre : casques percés, mitraille, éclairs, cratères, chute fatale, lignes enfoncées, membres brisés, sang noir dans l’eau blanche, sang noir dans l’eau blanche et, pour finir, l’alignement effarant des croix toutes pareilles, alors qu’ici c’est la vie qui pulse et s’affirme parce que rien n’est pareil, nul trait semblable à aucun autre, et qu’il n’y a pas d'angles droits, pas de croix. 

Un pont se tend sur les remous d’où tu te hisses et tu émerges, femelle – pas sirène – à grandes veinures noires de galet bien roulé.

 

Skoodle Doo Doo

Tu émerges, formes rondes arrachées à l’informe et déjà tentée par le retour en arrière, le plongeon − ou bien peut-être esquissant un geste de pêche comme ces aigrettes penchées sur l’eau qui font de l’ombre avec leurs ailes ouvertes pour mieux voir le poisson. Tu es sanglée de laminaires. Tu es mère algueuse, puissante et nourricière, créature marine au turban ruisselant et à la peau tannée. L’image te fige, Thétis, arrête un temps le cours de tes transformations, mais bientôt tu bascules à nouveau et, achevant la torsion qui te déportait vers la gauche, tu replonges et t’enfonces sous l’eau en une spirale admirable qui te ramène à la grotte où tu règnes sous le nom de « Dame des Poissons ».

 

La dame des poissons

 

Dame des Poissons, des Canards, des Murènes à tête humaine et des marins noyés, car dans la nuit recouvrée de la grotte tu projettes toute la troupe de tes apparences pas trompeuses ni maléfiques mais cocasses, et voici que défilent tes clowns à nageoires de phoque, tes Arlequins et tes Pierrots marins, tes danseurs hippocampes. Un petit crabe noir tend les pinces pour applaudir ou saluer. Au loin les cloches accompagnent la sarabande et chacun échange avec son voisin un masque de carnaval fraîchement découpé.

Et l’humain, dans tout ce beau bazar animal ? Quelle tête fait-il ? Quelle est sa place attribuée, sa forme fixe censée réaffirmer la suprématie de son identité ? – Il a bonne mine, l’homme : c’est ce que tu dis à voix haute en te relevant après t’être retournée pour regarder, l’air goguenard ou perplexe, le chemin parcouru.

Tu siffles, femme-poisson au double-chignon de geisha aquatique, la fin de la partie – ou bien d’admiration, ou même pour te moquer. Tu as l’œil écarquillé des poissons et le port impérial. Tu es debout à présent et tu triomphes. Tu l’emportes en riant sur le sommeil, les lenteurs, les reptations, les ankyloses, les petitesses, les petits formats des petites errances humaines. Tu sembles dire : allez viens, suis-moi si tu l’oses, et ose ! Les formes changent, les formes flottent, le voyage est sans fin, l’écluse du port est grande ouverte et c’est l’heure de la pêche.

 

Gondelure

 

 


 

 

 

Le port (2)

 

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La matinée durant j'écris le texte qui précède, toutes les gravures de Jérôme étalées sur la table : je réalise ce rêve d'écrire sur une terrasse dominant un port, pendant que les bateaux de pêche profitent de la marée montante et de l'ouverture de l'écluse pour repartir en mer et que Clément n'en finit plus de fouiller les flaques de la grève voisine, à la recherche des crabes, des anémones, des crevettes et des petits poissons scintillants qui l'émerveillent, qui nous émerveillent – tous ces trésors du littoral qui font qu'on oublie le temps et qu'on s'imagine déjà prolonger le séjour d'une nuit, d'une semaine, de dix ans, et venir habiter en ce port même dès qu'on pourra (n'avais-je pas rêvé un temps de venir faire mes études à Caen plutôt qu'à Lyon ?), dans dix ans, à la retraite, un peu avant, et on ouvrira chaque jour les volets sur ce paysage généreux qui donne, sans exiger l'épuisante contrepartie de l'effort montagnard, tous ces châtoiements, ces changements des lumières, des marées, et donne l'illusion qu'on pourrait vivre ici aussi insouciant qu'on l'a été jadis, sur cet autre littoral amazonien où l'on s'était fixé...

 


 

 

 

L’Histoire

 

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À Omaha Beach on ne peut pas se figurer l’horreur, encore si récente, de tous ces jeunes gens massacrés sans lesquels on n’ose imaginer ce qu’aurait été la suite de l’Histoire, de notre histoire. On entre cependant sur cette plage où jouent les enfants comme dans un sanctuaire. On s’assoit face à la mer au pied du cimetière. Juste le bruit du ressac et les bruitages habituels de Clément. Ciel voilé, peu de monde. On lit un moment un livre qui raconte l’histoire de ces braves qui moururent ici : les barges qui coulent, l’équipement trop lourd, les renforts qui n’arrivent pas, la déroute empêchée seulement par le courage et la volonté folle des survivants.

 

Au cimetière tout un grand groupe d’Américain chante l’hymne de leur pays face à l’alignement des tombes. La pelouse est superbe et les croix blanches brillent, qu’un jardinier badigeonne de produit anti-mousse tandis qu’un autre coupe l’herbe aux ciseaux.

 

Plus loin les cratères des bombes sont devenus parcours de jeu pour les enfants, qui glissent et escaladent en riant le terrain ravagé, gardé tel pour mémoire, du grand exploit guerrier, du massacre – et je repense à tous ces poèmes de Follain qui juxtaposent de façon si troublante les époques, à la « haie haute et touffue » qui « cache l’endroit des fusillés ». On passe en baissant la tête, tant on sent bien à quel point on n’est pas héroïque ; on passe en tremblant à l’idée que la fièvre patriotique ne revienne un jour affoler nos garçons si l’horreur de l'Histoire à nouveau s’abattait sur nos vies protégées.

 


 

 

 

Le port (3)

 

Normandie12

 

Sur le port des jeunes gens qui ont l’âge de ceux-là qui, à Omaha Beach, sont restés jeunes pour toujours, sautent de l’écluse en se jetant des toits sous les regards interloqués, ahuris, ou goguenards et quelque peu lubriques lorsqu’il leur vient la fantaisie de se mettre entièrement nus, des badauds attroupés.

 

Plein soleil sur la terrasse de l’ouest où l’on mange en fermant les paupières – et l’on entend mieux alors la rumeur du port, les bruits d’assiettes, les appels, les moteurs, les rires des hommes et des mouettes, les éclats des jeunes gens en mal d’héroïsme et peut-être étourdis non par un idéal mais simplement par la grande force solaire qui inonde ce presque dernier soir du mois d’août et que voile la tristesse de savoir que c’est fini, que ça finit, que nulle jeunesse ne dure et qu’il n’y a peut-être pas de héros.

 

Finir ainsi, près de la mer, dans les rumeurs d’un port, en plein soleil, ce serait d’évidence la fin rêvée, la fin dont j’ai toujours rêvée (si tant est que parler d’une fin de rêve puisse être autre chose qu'un fâcheux contre-sens) ; et finir ici le texte, c’est façon de faire comme si...

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.