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Les notes qui suivent ont été écrites en marge d’un colloque consacré à une approche « géopoétique » de la ville, à travers lequel on tentait d’interroger les possibilités offertes par la ville pour retrouver un rapport au monde plus direct, plus dégagé, malgré l’encombrement socio-historique propre à l’espace urbain en général et à Paris en particulier. Nous y avions richement échangé, mais aussi arpenté de diverses manières la capitale. 

Les spécialistes liront dans ces lignes des points de convergence, mais aussi d’évidentes marques de distance par rapport à la dite approche (ou, tout au moins, par rapport à sa théorie) : il me semble que la place du temps et de ce qu’on pourrait appeler, un peu vaguement, « l’imagination », les « sentiments », l’ « intime », de tout cela qui relève du relationnel, du relatif, de l'éphémère et de l'illusoire, serait à reconsidérer pour que je puisse tout à fait m’y reconnaître. Tous les autres, comme moi, profiteront simplement de la balade…

 

 


 

 

 

PROLOGUE FERROVIAIRE 

 

 

Un peu triste, un peu perdu dans la cohue de ce matin de grève et de grands départs, l’enfant resté à quai adresse au train qui tarde à s’en aller d’interminables signes d’au revoir. (Naturellement cette image me touche, que je regarde depuis l’intérieur du train où je suis embarqué, et que je regarde à nouveau au moment de mettre au propre ces notes parisiennes cependant que s’abat sur la fenêtre de mon toit la lourde averse de juillet.) 

Bientôt huit heures. Dans le silence de ce train où les passagers de 6 heures ont également pris place et se sont rapidement assoupis, deux dames assises juste derrière-moi parlent du cancer : morphine, chimio, cure, arrêt de la cure, sont les mots qui reviennent, qui balisent un chemin de croix bien connu. Elles parlent de celle qui reste seule, et l’une dit gravement : « C’est sûr qu’elle va partir dans la souffrance. » C’est pour elle que ces dames prennent le train ; pour aller la voir et « lui remonter le moral » autant que faire se peut. C’est une bonne raison. Moi ? Je ne sais pas. Pour parler de la ville. Pour marcher dans la ville. Peut-être une autre façon de se voiler la face, de ne pas entendre ce que la conversation de ces dames m’oblige une fois de plus à entendre. « Le problème c’est qu’elle a le foie qui a morflé, maintenant… » 

Autour de nous les autres passagers dorment. J’en ferais bien autant, le paysage me lasse et l’on traverse de toute façon un assez long tunnel… Odeur de café. Reflets troubles dans la vitre. Le train file à l’ombre de l’Épine, traverse le Bugey : ces souvenirs doux d’embusque au bord d’un lac à cinq heures du matin, de rôderies forestières, de longues lectures sur la terrasse d’une maison de village, ces souvenirs cruels se mêlent à ceux des autres, aux paroles échangées que j’écoute malgré moi comme on regarde un écran de télévision resté allumé, et qui parlent de la douleur. Puis voici une haie de bambous (Anduze, l’enfance, Lyon !)… Tous les voyages sont différents, tous les voyages sont identiques. « On n’est pas malheureux, allez ! » (dit la dame), on file ainsi dans le même train, on traverse peu ou prou les mêmes épreuves et, voyez, « avec le temps le caractère de l’enfant change », comme changent de direction la conversation des gens, le train, la plume – suivant quand même peu ou prou la même ligne… Avec le temps on aime plus, sans doute (Ferré, en terminant absurdément sa chanson par un péremptoire et conjoncturel « on n’aime plus », en a écorné bêtement l’universalité). Avec le temps on gagne en liberté, peut-être… On laisse derrière soi les traits déformés des champs rectangulaires, des jardins carrés aux pelouses rasées par la peur (la peur de la nature), des gares désaffectées, des villages inconnus, des clochers, des églises désertes. 

La plus jeune des deux dames cependant écoute les conseils de celle, plus âgée, qui connaît le chemin. On devine son ennui de jeune femme dynamique qui voudrait « sortir davantage », mais dont le mari est trop casanier. Le toit de cette ferme s’est effondré et il y a urgence à réparer avant les orages de juillet. Le maïs est vraiment rachitique, les meules bien roulées, et les vaches absolument indifférentes à ce train qui, de toute façon, ne s’arrêtera pas avant son terminus. La jeune fille – je comprends qu’elle vient, ou qu’elle est sur le point de divorcer – dit qu’« elle voudrait quand même un enfant », cependant que des militaires en civil qui, un peu plus loin, ne dorment plus du tout, parlent de bière et d’ordinateurs. Les lotissements occupent les lisières des villages, comme les fougères les talus. Tout cela n’a pas grand sens, si ce n’est celui que suit le train qui va de Chambéry à Paris…


 

 

 

NOTES DE FLÂNERIE

 

 

L’évolution technologique permet désormais cette incongruité : parler seul à voix haute en pleine rue, comme le ferait un homme ivre ou un peu simplet, sans que nul ne s’en étonne. Je marche donc en parlant seul… 

Voici la place Denfert-Rochereau, que je traverse vivement en laissant sur ma droite le gros Lion de Belfort figé dans sa posture martiale. 

(La manie commémorative trouve dans les squares et un certain nombre de places parisiennes un terrain de prédilection pour exposer à grande échelle tout ce capharnaüm d’objets hétéroclites que les individus réservent, à leur échelle, aux dessus des cheminées ou aux étagères des bibliothèques, et dont l’Obélisque reste l’emblème indépassable. Tout cela n’a d’abord pas grand lien avec le lieu et peut-être seulement un sens très secondaire, très éloigné du rapport à l’espace, au primordial : je pense à Jacques Réda pestant contre la Tour Eiffel dont les pieds gigantesques, dit-il, « écrasent l’espace », et je n’ai moi-même pas grande attirance pour les monuments. La mémoire pourtant s’en empare et finit par donner un sens intime à ces objets. Regardant quand même le Lion, je retrouve un instant l’enfant que j’ai été et qui, passant sur cette même place, s’était étonné de la présence de cette statue sombre et sans grâce ; et sur l’écran de ma mémoire la pointe dorée de l’Obélisque qui se superpose au Lion désigne à jamais de sa pointe dorée le ciel gris de l’ultime photographie où apparait ma mère, ma mère vivante, à Paris, en mai, en route pour le train du retour et juste avant son plus grand départ : elle sourit, marche d’un bon pas en tenant Clément par la main, derrière mon père qui porte les bagages ; en arrière-plan les deux autres flèches de la Tour Eiffel et du dôme des Invalides font également le lien entre la place gris sombre, déserte – car les voitures sont maintenues au fond de l’image par le passage des piétons – et ce grand ciel gris clair vers lequel montent les fumées. Ainsi nos vies de passants fragiles redonnent-elles à tous ces monuments leur vrai sens…) 

Un couple âgé, lui en bleu avec un cigare à la bouche, elle en rose avec une canne à la main, cependant passe à petits pas, indifférent au flot des voitures, devant un marchand de fleurs. Je m’engage sur le boulevard Arago, qui est large et gris comme un fleuve. Cela ressemble à une navigation. Il faut se repérer. Sentir le vent. Surveiller les feux. Chercher le Nord, et louvoyer sous l’ombre des marronniers bien en feuilles où se forment déjà les fruits vert pâle couverts d’épines molles des marrons. Et plus encore que les marches montagnardes auxquelles je suis accoutumé, cela ressemble à un voyage, avec ses surprises, son exotisme, ses trouées d’ailleurs. Voici précisément les locaux de la Société des Missions Évangéliques, non loin desquels est stationné un gros camion qui vient de Poitiers. Des gens emménagent ici, et moi je passe. Je passe devant le CRNS, l’Institut d’Astrophysique de Paris, une école primaire de garçons et de jeunes filles, un jardin tranquille d’où fuse un parfum frais de feuilles et d’herbe mais où je ne m’arrête pas, et la Faculté de Théologie protestante où je ne m’arrête pas davantage… 

Soudain il n’y a presque plus personne et le vacarme s’apaise, comme si on était entré dans une poche de silence ou comme si on s’était bouché les oreilles. Une femme me dépasse, qui marche dans la même direction que moi avec justement les oreilles bouchées par de gros écouteurs. Je dépasse à mon tour un vieil homme qui avance en boitant un peu, et me vient en tête (oserai-je l’avouer ?) la très drôle et très méchante chanson de Jacques Prévert chantée par Jean Guidoni, « Le boiteux » (il y est question d’un boiteux « qui mordait tout le monde » jusqu’à ce que le narrateur de la dite chanson lui botte le cul…). 

Ce bâtiment d’allure austère, presque médiévale avec cette tourelle et ces hauts murs, est une prison. J’en longe les murs, regardant les barreaux. Comment peut-on obliger des êtres humains à rester enfermé là-dedans ? Est-elle-même habitée, cette prison qui semble si vétuste et dont je ne vois que les murs, les barreaux, des pointes, des caméras de surveillance ? Si c’est, comme je le crains, encore le cas, que perçoivent les prisonniers de la ville qui les entoure ? Une rumeur printanière, estivale même, des appels, des rires peut-être – cela doit être insupportable. Il y a une bouteille qui est restée coincée entre les piques tout au sommet du mur, comme bouteille à la mer. J’arrive rue de la Santé. Cette prison est donc celle de la Santé (dont j’apprendrai plus tard qu’elle est en cours de réhabilitation – encore habitée par quelques prisonniers, mais plus pour très longtemps). 

Je continue ma progression boulevard Arago. Je tente d’en appréhender le rythme, de moduler mon pas qui a tendance à être trop pressé parce qu’il n’y a pas d’obstacles et que je ne suis pas sûr de moi. Au square Henri Cadiou, une mère et son fils jouent au ping-pong, deux amoureux s’enlacent et une voix de femme s’écrie : « Clément ! » Un merle chante depuis le perron d’une petite maison à colombages, un autre lui répond depuis le fouillis de ce grand figuier couvert de fruits déjà mûrs dont certains gisent au sol. (Il faut penser à ramasser quelques fruits, quelques marrons verts pour les enfants ; penser à leur montrer qu’on a pensé à eux.) 

De nouveau je marche trop vite et le boulevard se dérobe, qui n’offre de résistance ni au pas, ni au regard. Sans doute je ne m’y prends pas bien. Cette route trop rectiligne rassure parce qu’il n’est pas nécessaire de réfléchir à un itinéraire, mais piège aussi. Il faudrait bifurquer, sentir un peu mieux le terrain. Je laisse sur ma droite plusieurs rues qui ne me disent rien, et continue quand même, porté par le flux du boulevard… 

Derrière les ferronneries du dernier étage de cet immeuble en briques, on remarque des treilles couvertes de vigne. Un couple invraisemblablement âgé remonte le boulevard − ils seront morts avant d’en avoir vu le bout ! Il est bientôt quatre heures, le patron du restaurant mange seul sur la terrasse, en chemise blanche, avec un air absent. On arrive sur l’esplanade Léo Hamon et la place des Gobelins (celle-là même où Jacques Bertin imagine sa mort : « Voilà, c’est cette nuit… Tu as été renversé par une voiture… Place des Gobelins tu perds ton sang devant trois ou quatre noctambules… Tu n’auras pas écrit grand-chose, en dix ans…»). 

Vient l’envie de sortir le plan et de faire le point sur l’endroit où l’on est. Le plan donne ainsi l’illusion que l’on se hausse au-dessus des immeubles et que l’on acquiert cette vue d’ensemble qui, comme en forêt, fait tellement défaut dans cette grande ville plate… Je me repère et repars le long de l’avenue des Gobelins. Les frênes remplacent ici les marronniers. La lumière est plus franche, comme quand on quitte le fleuve pour s’engager le long d’un affluent. Il y a parfois aussi – à l’angle de l’avenue des Gobelins et de la rue Monge – des sensations de confluent, de presqu’île ; j’aimerais beaucoup habiter l’un de ces immeubles qui s’avancent aux angles des avenues comme la proue d’un bateau…

Cette flânerie que rien ne guide ni ne justifie vraiment, la lassitude commence à la menacer quand apparaît, au détour de la rue du Puits de l’Ermite et surplombant sans incongruité les immeubles en briques jaunes, le minaret blanc et vert de la grande mosquée de Paris, dont la vue aussitôt me ramène en Tunisie. On ne saurait trop louer la ville pour ces sortes de bons dans l’espace qu’elle permet ! Je contemple un moment les entrelacs qui ornent les zelliges et ce vert couleur de sauge ou de lichen qui orne aussi les tuiles du bâtiment, puis je repars rasséréné rôder dans le Jardin des Plantes.

Installés sur un banc dans un coin ombragé du Jardin, en grand conciliabule depuis longtemps sans doute et pour longtemps, quatre hommes d’allure et d’accent arabes discutent avec force gestes. Je saisis quelques bribes : « Moi je te le dis, j’y suis né, en 1966 – et l’Algérie elle est française, pas algérienne !... », puis continue sans entrer au Muséum ni même dans ces Grandes Serres qui m’attirent (c’eût été, me suis-je dit, m’extraire à bon compte de Paris…).

Place Maubert, je m’assois un moment à distance prudente de ce poissonnier hindou armé d’un grand couteau qui m’a dévisagé avec un air de tueur... Passe un père avec son fils, qui transporte avec lui un instrument de musique qui est peut-être un violoncelle. Passent mille passants, et je suis dépassé. Les pieds nus enveloppés de bandes grises, le gobelet quêtant pour lui qui demeure allongé de tout son long sur une couverture à l’ombre d’un des platanes de la place, un mendiant dort – et l’on dirait un voyageur sur un quai de gare, un jour de grève… Seuls quelques enfants le regardent (le grand, c’est curieux, en a eu le sourire arrêté, comme si une telle rencontre était inhabituelle) – et moi qui écris sur son dos, sans vergogne, avant de repartir au hasard… 

Errance à peine incertaine jusqu’aux quais de la Seine. Tout de même, malgré le bus, malgré le groupe et un circuit forcément balisé, ce vieil homme japonais qui voit Notre-Dame pour la première fois a le regard brillant comme celui d’un enfant, et sans doute plus de liberté et une meilleure capacité à s’émerveiller que moi… Peut-être faudrait-il repartir pour un voyage plus lointain ? Ou simplement changer le rythme de la marche, choisir un autre angle de vue, s’asseoir par terre, s’ébrouer comme un chien au sortir de l’eau, voire (dieu m’en préserve) piquer une tête dans la Seine ? Je repasse devant le bistro « Chez Clément », laisse derrière moi « L’univers de Léo », louvoie entre les ruelles, échoue finalement sur le quai Conti, au bout de la rue Dauphine, face à la Samaritaine. 

Voici un lieu parfait pour ne pas y rester : un flux presque continu de piétons, de vélos, de motos, de voitures, semble foncer de tout côté sur moi dans un vacarme étourdissant, et les odeurs d’essence rendent l’air irrespirable… Passe un cycliste suivi de son chien, un Golden retriever qui trottine sur la route parmi les véhicules. Pour qui veut se raccrocher à du pittoresque, on trouve toujours de quoi faire : cette conversation de sourds-muets en plein carrefour, par exemple, comme une adaptation au bruit… Vient pourtant un moment (et ce n’est sans doute qu’une question d’impatience) où on s’accroche moins, où on ne s’accroche plus, où le vacarme, les va-et-vient, la foule, la solitude ont raison des repères et où l’on commence à s’oublier un peu. Il suffit de laisser faire le temps, l’espace, la ville, le lieu. Peut-être est-ce cette quarantième silhouette assise l’instant d’avant sur le banc à main gauche, qui est partie en emportant involontairement le petit sac de souvenirs que je portais en bandoulière de ma mémoire ? Car maintenant, l’écriture et le vacarme aidant, je sens que je commence à entendre battre en moi cette pulsation qui alternativement fait passer et s’arrêter la foule et le flot des voitures…

 

Le téléphone portable a rappelé à la vie de là-bas. 

 

Les souvenirs ont reflué, les lieux et les moments se sont mêlés, l’heure a tourné sans qu’on l’ait vue tourner. Le quai des Grands Augustins est à l’ombre maintenant. Les touristes s’étirent en regardant le ciel. On regarde aussi le ciel, pas moins vaste d’être ainsi enchâssé entre les hautes façades. Juché sur un vélo un couple héroïquement affronte le flot des voitures qui, curieusement, les absorbe sans les renverser, et qu’une mouette remonte à contre-courant. On pourrait se croire au bord d’une mer en furie, et le calme des gens étonne. Ce bouquiniste, par exemple, allongé sur une chaise de plage, et qui regarde au loin comme on regarde la mer sans se préoccuper de ses bouquins imprégnés d’odeurs d’essence, qu’on pourrait aussi bien lui prendre sans payer, mais que personne ne réclame. Les motards alignés font vrombir leurs engins avant de s’élancer à la conquête de la ville, de l’espace, du monde entier. Je reste au bord, en marge des images, bouquiniste sans bouquins, sans rien à vendre et rien à faire, happé dans l’interstice d’une attente sans objet qui m’absorbe sans me renverser – d’une attente sans objet, dis-je, et j’aurais aimé pouvoir ajouter : ni sujet, mais c’est peut-être justement l’objet de mon attente que cette dilution du sujet et de l’attente, et c’est plutôt raté car je suis encore là, ni mouette, ni motard, ni nuage mais faux clochard, vrai passant tout entier à sa tâche qui est, pour un moment, de tenter d’habiter le lieu inhabitable de ce banc, de cette place, de trouver place en la perdant, en perdant l’idée de trouver quoi que ce soit – et ce n’est pas gagné ! Je répète, je récris une fois encore sur la page (comme si c’était utile) : ne pas s’approprier ; ne pas jouer les propriétaires mais laisser partir et revenir ce qui, en soi et alentour, part et revient, revient et naturellement repart, sans crier gare, dans les crépitements clairs des motos et le souffle des autobus. 

Il est temps cependant de se remettre en route, de se propulser à son tour dans le prolongement de cette rue Dauphine et, bolide paisible, de se fondre dans ce flux qu’on a trop regardé, de plonger, de nager dans la cohue peinarde de Paris…

 

(De ce mouvement aussi difficile à dire qu’à suivre sans feinte, la plus exacte sensation et la plus satisfaisante équivalence viendront finalement de la visite d’une galerie trouvée par hasard rue de Seine – la galerie Berthet-Aittouares –, devant les encres d’Henri Michaux…)


 

 

 

L’ASPIRANT DU SQUARE DUNAND

 

« 1932. Ce square a été renommé en souvenir de Jean-Louis Dunand, mort au combat en 1940, alors que son escadron attaquait une unité allemande.  Ce square salue également le poète et peintre libanais Khalil Gibran (1813-1931) par un cèdre du Liban, planté à sa mémoire en 1996. Un monument en pierre et en marbre est dédié à Michel Servet, médecin et philosophe de la Renaissance. »

 

Le square de l’aspirant Dunand est fermé à cette heure. Il est encore bien tôt. Le soleil d’été éclate comme un coup de trompette entre les feuillages, et les rues lui répondent par une clameur de moteurs. On entend aussi, mêlés aux premiers klaxons, le crô-crô des corneilles, la mélopée d’une tourterelle et – c’est plus inattendu – les cris amazoniens de grandes perruches vertes qui logent dans les platanes du square (ce sont, je crois, les mêmes qu’à Barcelone).

Le square est fermé à cette heure, où j’aspirais à venir méditer – c’est-à-dire non pas adopter une position particulière en posant mon attention sur le souffle, ni tenter de développer  de hautes et profondes pensées devant le monument dédié à Michel Servet, « médecin et philosophe de la Renaissance » (un héros de la Résistance, un humaniste et un poète libanais, cela fait tout de même beaucoup pour un aussi petit square…), mais juste m’asseoir et regarder les arbres, le cèdre du Liban, le sable bien ratissé et les jeux sans enfants (ce qui n’aurait pas été sans une certaine et savoureuse mélancolie). N’importe : je regarde de plus loin, depuis ce banc du bord d’avenue, cependant que l’éblouissement du levant laisse place à un poudroiement doré. 

Passe une balayeuse verte, d’où sortent deux hommes en jaune fluorescent ; deux perruches pareillement colorées sont perchées au-dessus d’eux, qui ont chassé les pigeons autochtones et regardent les hommes. Tout cela passe très vite, au rythme des feux rouge et verts : la balayeuse est partie, les oiseaux envolés, d’autres images succèdent à ces images comme à l’intérieur de ces kaléidoscopes que l’on fait tourner à toute allure dans la curiosité de la figure suivante. Le pouls de la ville bat fort et rapide, comme mon cœur aussi qui palpite un peu vite à cause d’une nuit trop courte. La fatigue aidant je perçois avec une acuité accrue ces éclats, ce vrombissement de la moto Yamaha qui démarre triomphalement, l’urgence de la sirène, et la joie d’être là à pouvoir vivre et dire cela. 

Si la main tremble un peu c’est à cause du vent, de ce vent très léger qui traverse la ville et caresse avec une même douceur anonyme les platanes, les oiseaux, le clochard occupé à fumer sur le banc d’à côté sa première cigarette, les voitures, les passants. L’aspirant du square Dunand, alors, peut s’estimer comblé. 


 

 

 

LEÇON D’ESPACE et « réelles illusions »

 

 

Il n’est pas encore sept heures en ce matin tout neuf. L’air est doux, traversé de courants frais, et le ciel légèrement voilé protège des contrastes trop violents. Le vent dans les platanes fait comme une houle, et murmure à l’oreille des mots comme « velours », « caresse », « enfance » ou « mer ». (À cette minute ma mère est encore en vie : je peux encore, si je le veux, l’appeler sur le téléphone et entendre sa voix.) 

Le soleil illumine une flaque dans laquelle un pigeon très élégamment trempe ses pattes, et luisent aussi les irisations vert-bleu-rose du cou que l’oiseau allonge pour boire une becquée, puis redresse, allonge derechef pour boire à nouveau, et redresse mécaniquement afin de considérer les alentours. Il est clair que le pigeon se meut dans un monde absolument originel, et que l’idée de ville comme celle de nature est absente de son horizon dégagé de pigeon (le regard inquiet qu’il porte sur ce qui l’entoure me pousse cependant à croire qu’il n’échappe pas davantage que n’importe quel être vivant à la peur de la mort, même si cela ne se fait que dans l’hébétude propre au monde animal). Il sait – et ce merle avec lui qui fourrage parmi les racines – que les immeubles sont des falaises, cette place une forêt, cette flaque un ruisseau. Il sait qu’il n’y a ni ville, ni bruit, ni clôture – et dire cela n’est pas une manière d’échapper à la ville (d’ailleurs si douce à vivre en cette heure paisible d’un quartier paisible du XIVe arrondissement de Paris) ; c’est la pure vérité, que je partage avec cet oiseau qui finit de prendre son bain, s’envole et disparaît dans une trouée des feuillages.

 

*

 

« Les perspectives nous éduquent. »

Jacques Réda

 

Assis sur le perron désert de la Mairie du XIVe, je me propose de suivre le cours qu’ici peuvent me donner les perspectives. Je crois que la voltige des martinets qui slaloment vertigineusement entre la nappe ondulante de hauts nuages fragmentés en flocons serrés, et des bandes de ciel bleu pâle gagnés au nord par un gris brouillé, ces martinets aux cris lointains et aux vols fous peuvent encore me parler. Je trouvais autrefois en eux une sorte de repère et peut-être de consolation ou de promesse lorsque, habitant un peu perdu de la ville, je rejouais sur les bords du Rhône les scènes les plus poignantes de La Sumida, conscient autant qu’on peut l’être de vivre, comme Kafû au temps d’Édo, les dernières lueurs d’un monde en train de s’éteindre… 

 

« Dans la lueur du soir, tu auras vu la fin d’un monde… »

 

Aujourd’hui je dirais que les martinets simplement me rappellent à l’espace, qu’ils sont un dégagement de plus en ce lieu déjà peu encombré. Ils s’affairent là-haut à effacer les voiles. Comme s’ils avaient travaillé de conserve avec le soleil levant, voici maintenant que les nuages floconneux ont cédé la place à une surface presque uniformément bleu pâle, avec à peine un dégradé allant du bleu ciel au bleu-blanc, et le gris-bleu du nord a bleui lui aussi. C’est clair : ils ont le ciel pour eux maintenant, et leur course gagne encore en virtuosité à mesure que le soleil s’impose.

Une femme apparaît au portail du square Ferdinand Brunot, situé dans l’alignement central du porche de l’hôtel de ville et lui-même encadré par deux palmiers (dont l’exotique présence ne peut guère être rétrospectivement justifiée que comme une manière d’accueillir la récente invasion de ces grandes perruches à collier échappées, paraît-il, de l’aéroport d’Orly, et que j’écoutais crier hier), palmiers derrière lesquels on voit le carré propret du square, une statue centrale sur laquelle trône l’ultime ornement d’un pigeon, puis au fond de la perspective deux autres palmiers et, entre les ramures des arbres géométriquement taillés, le triangle lumineux d’une façade peinte en blanc qui ne semble nullement clore l’espace mais, grâce à cette lumière matinale qui l’illumine comme le serait un nuage ou un banc de brume, plutôt ouvrir sur un ailleurs de plage, de rivage (cette dernière association, que j’allais raturer parce que je la trouvais  abusive et facile, m’est confirmée par le cri rauque d’un goéland qui vient tout juste de se poser sur l’aile droite de la mairie et s’est mis à miauler sitôt ces mots inscrits ; je la maintiens donc).

La femme a levé le verrou du square, et l’invite est très claire : allons y regarder. Ce square-ci, « créé en 1862 lors de l’aménagement du square de Montrouge », porte le nom du linguiste et philologue Ferdinand Brunot qui publia L’histoire de la langue française des origines à 1900, et fut maire du XIVe arrondissement de 1910 à 1919. Un arbre de Judée, planté le 19 avril 1996, rend hommage à Ytzhak Rabin (1992-1995), Premier Ministre de l’État d’Israël et artisan de la paix » (d’une paix qui, au moment où je relis ces lignes, semble définitivement ensevelie dans les ruines de Gaza). 

Bon. On sait le besoin de mémoire, et cette manière peut-être inévitable et assez naïve d’utiliser les lieux comme supports à hommages touche plus qu’elle n’agace. Je ne fais moi-même, sans doute, rien de si différent dans ces pages et en arpentant ce square, puisque c’est naturellement manière de rendre hommage à ceux qui l’ont arpenté avant moi (ou qui en ont arpenté d’autres assez semblables), au premier rang desquels Jacques Réda. 

Hier j’ai prononcé une très sérieuse communication sur Réda, communication qui fut, ma fois, appréciée, et à l’issue de laquelle les lecteurs de Réda vinrent me féliciter, et ceux, plus nombreux, qui ne le connaissaient que de nom me faire part de leur désir de se procurer au moins un de ses innombrables bouquins. Je ne vais pas m’en plaindre : il faut lire Réda. Mais je n’ai pu m’empêcher de me dire que j’avais un peu manqué mon coup (et peut-être Réda, et tout écrivain « du dehors », avec moi) car personne n’est venu me dire : « J’ai envie de faire comme lui, d’aller lire les rues, de suivre auprès d’un square un cours de perspective, ou de reconsidérer l’aversion que j’avais pour le pigeon bizet… » À ma manière paresseuse et maladroite, ainsi que le ferait un enfant qui, après avoir parcouru les allées d’un musée d’art moderne, s’emparerait d’un pinceau pour jouer les Cézanne, je tente de me rattraper ce matin en parcourant solitairement (mais en fait en trio avec la ville et Réda) ce square qui, donc, porte le nom d’un linguiste. 

Il offre surtout l’agrément d’une très douce circumambulation sur ce sable clair qui crisse sous le pas. Nul besoin de déterminer le nom des arbres ni de consulter le plan du square pour sentir que tout, ici, est harmonieusement – géométriquement – ordonné, orienté, comme si l’on parcourait les différentes étapes d’un mandala tibétain. On laisse derrière soi la façade froide de l’Hôtel de Ville, encore plongé dans l’ombre, et l’on s’engage lentement sous les frondaisons des platanes : dix pas (mais on ne compte pas) vers le soleil levant, dix pas vers le sud, puis dix pas vers l’ouest en direction de ce grand bâtiment de briques rouges (qui abrite, je le verrai plus tard, un tribunal et un conservatoire de musique) dont le soleil ravive la chaleur apaisante (qui m’évoque aussitôt le rouge-gorge de Jaccottet).

 

On sent que pourrait commencer ici une sorte de méditation. 

 

Rumeur du vent et de la ville. 

 

Cris des corneilles. 

 

Roucoulades interminables des pigeons. 

 

Les ombres longues écrivent des lettres à hauts jambages sur le sable du square.

 

Tout cela est sans doute un peu trop plaisant pour être davantage qu’une savante relaxation – mais l’on se sent en effet comme massé, caressé, accueilli, attendri. Une corneille traverse le chemin clair en dodelinant assez fièrement de la tête, puis vient se jucher sur le banc d’à côté. Comme je croasse discrètement vers elle, elle se tourne vers moi, me considère avec ce que j’interprète comme de la curiosité, puis s’envole. 

Bien sûr j’aimerais être capable d’appréhender ce square de son propre point de vue, ou de celui de ses habitants végétaux et animaux. Je voudrais pouvoir dire ne serait-ce que quelques mots dans la langue de ce grand marronnier, au lieu de me laisser aussitôt ramener au souvenir de ces autres marronniers du jardin de l’enfance. Je pourrais m’y essayer, ainsi que le faisait Hiroshige quand il dessinait tel paysage en plongée du point de vue de l’oiseau. Ou bien cesser ce jeu d’analogies, de rapprochements, de comparaisons (qui convoque tour à tour la mémoire intime, des poètes, des peintres, et qui n’est peut-être pas moins artificiellement plaqué sur la réalité du lieu que ces monuments et ces noms donnés au square et aux arbres). Je pourrais – il faudrait pour cela être un sage, un maître, ou bien avoir la rigueur un peu distante du naturaliste sur le terrain – ne voir que ce qui est, et dire simplement, par exemple : « ces grains de sable sur le banc ». 

Mais la tentation me revient aussitôt d’ajouter : « souvenirs de plages et de forêts » (et c’est la Guyane qui pointe ses feuillages), ou bien d’imaginer celui ou celle qui, hier soir peut-être, après avoir sauté cette barrière dont j’ai attendu l’ouverture tout à l’heure, s’est assis sur le dossier de ce même banc, a posé son pied là et déposé ces quelques grains de sable – observation banale qui m’amène à prêter attention à d’autres traces, d’autres signes gravés sur le banc, à imaginer une de ces histoires de rencontres amoureuses dont la ville est si riche, à voyager mentalement vers d’autres bancs, d’autres lieux en lesquels se perd l’expérience de ce moment et de ce lieu. 

S’y perd-elle vraiment ? Il me semble que l’on peut aussi considérer qu’elle s’en trouve enrichie. Il me semble même que tout dans ce square incite à laisser la mémoire circuler, avec ce que cela peut impliquer de facilités, de relâchement, de sentimentalisme. « Laisse-toi attendrir, laisse-toi bercer ! me dit le square. Tu n’es pas fait seulement d’air, de chair et de sang mais aussi de mémoire et d’images, et je suis moi-même un lieu saturé de souvenirs. » Du souvenir de tous les enfants qui ont joué ici, dans ces allées désertes à cette heure. Du souvenir de tous ceux-là que le grand marronnier planté, je l’apprends au passage, en 1862, a vu rire et pleurer, tomber, se relever, grandir, vieillir, ne plus revenir. 

Une fois encore je ne voudrais rien de plus, en écrivant ces lignes, que rendre visible – et d’abord pour moi-même – le lien qui unit le passant et le lieu, et faire de l’écriture une zone d’échange peut-être comparable au système racinaire des arbres, ou à la toile qui permet à l’araignée d’attraper de temps à autre les moucherons de la réalité. Notre réalité humaine est faite de temps aussi bien que d’espace, travaillée par l’intime, agrandie par le vaste. 

Une femme, cependant, passe en chantant dans la rue derrière-moi, d’une voix ample, bien timbrée, qui surprend, fait se retourner les passants. Il est temps de reprendre la marche. Je file humer les fleurs. Je contemple longuement cette composition florale qui, au cœur du square, « offre au visiteur une réelle illusion ». Je marche, j’écris, je me promène parmi ces « réelles illusions », entre ces images de plage qui me reviennent encore, pris dans le va-et-vient du dedans au dehors, de la mémoire et de l’oubli, de l’espace et du temps, de l’abandon et de la ressaisie. 

Rosée que ce monde, oui, sans doute…

 

Paris, 10-13 juin 2014 – Le Villard de La Table, 29 juillet 2014 (et 5 juin 2015).

 

 

 

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