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BOULEVARD DES CAPUCINES

(Un tour dans Paris)

  

Certaines dernières fois sont aussi fondatrices que des premières : ainsi de cette scène.

On remonte le boulevard des Capucines, avec quel trouble. Ma mère a mauvaise mine, s’essouffle, peine à marcher : on n’ira pas plus loin, et l’on s’inquiète à voix basse. On s’embarque dans ce bus à touristes qui permet de tourner dans Paris sans trop se fatiguer. Voici donc l’Opéra Garnier  (je me souviens de ce spectacle de Pina Bausch que nous y avions vu, et auquel Jean assistait lui aussi), devant lequel la foule s’est massée comme une colonie d’iguanes attendant quelle marée ? Dorures, drapeaux, démesure, et nuages sur tout cela. Je découvre un peu après les musiciens, chanteur et guitariste avec ampli, qui retenaient l’attention de tous ces gens sur les marches. 

Ballet des pigeons (mais que Venise est loin). Le toit ouvert offre de belles perspectives sur le ciel bordé de ces façades haussmanniennes qui, tout de même, prennent bien le soleil. Vols de mouettes : « Paris vu par les mouettes » serait une belle estampe d’Hiroshige. Les arbres, ici, ne semblent pas les bienvenus, et c’est un univers minéral d’une certaine rudesse. On n’y respire pas très bien.

Place du Carrousel, foule et lumière, et cette sensation forte quand on voit pour la première fois (même si ce n’est pas la première fois) un lieu très célèbre. 

Le Pont-Neuf par très beau temps, des jeunes gens s’y promènent main dans la main, et s’enlacent, bavardent ensuite le long des quais, aux terrasses des cafés, vivent là leurs premières amours, leurs premiers voyages dans cette douceur de mai que j’ai connue, moi aussi, naguère (qui m’évoque certaine promenade au Parc de la Tête d’Or, il y a vingt ans). Mais déjà le vent tourne, les nuages s’amassent, et le fond froid de l’air du soir mord en même temps que cette petite lassitude, ce glacis de carte postale qui fige et déréalise tout. 

La Conciergerie. La Sainte-Chapelle et sa flèche noire dans le ciel pâlissant. Notre-Dame. Le quai Saint-Michel. L’Histoire mêlée aux mille petites histoires qui se trament dans la clarté des vieilles pierres et le rose-blanc des marronniers en fleurs. On vient ici puiser au souvenir commun du pays, et se forger de tout neufs, tout banals et tout vieux souvenirs…

Ma mère tousse et va se réfugier à l’intérieur du bus, épaulée par mon père. On entend encore sa toux, cependant qu’on laisse sur notre gauche la silhouette massive du palais Bourbon…

Espace saturé d’Histoire, totalement anthropisé, aménagé en fourmilière humaine. Cela n’empêche pas la lumière de tourner quand même.

 

3 mai 2014