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 "UN COIN D’APPARTEMENT"

(et autres images)

 

Musées morts, musées vivants – et cela, plus que du conservateur, dépend je crois d’abord de l’état d’esprit du passant (l’interdiction de photographier aide aussi). Ô je voudrais bien revivre cet éblouissement d’Orsay et des tableaux de l’exposition van Gogh-Artaud, cette lumière inouïe qu’on voit dans toutes les toiles peintes par van Gogh pendant les deux dernières années de sa vie, qu’aucune reproduction ne permet de vraiment percevoir, et qui balaye toutes les interprétations sur le pauvre van Gogh : pas un fou, pas un malade, mais un homme à la recherche de la lumière immédiate, mais un homme au travail. 

Orsay, donc : l’intensité lumineuse de van Gogh, mais aussi la douceur de Renoir, la liberté de Cézanne, l’art du regard qu’on réapprend avec Monet. Soudain tout se rassemble, tous les motifs dispersés de ce dernier voyage, bien mieux encore que dans la mélopée de l’accordéon : je m’arrête devant ce « Coin d’appartement » de Monet et, avant même d’en avoir lu le titre ni l’auteur, fonds en larmes. Un petit garçon est tourné vers la lumière, la végétation, l’extérieur, le spectateur qui le regarde et qui est son futur, tout comme il est, lui, le passé du spectateur ; derrière lui dans l’ombre, effacée, protectrice, on voit la silhouette de sa mère. Je montre cela à Léo. Je reste longuement à regarder cette toile avec lui, pleurant discrètement. Nous nous disons chacun ce que nous y voyons. Notre enfance vécue, mon enfance rêvée. Un petit garçon avec sa mère. « Combray », me dis-je aussi. Retraçant ces lignes j’ose à peine regarder les reproductions que l’on trouve de cette toile, dont on a semble-t-il enlevé la lumière : sur l’écran n’en restent que les ombres. Je retournerai la voir tout bientôt. Lorsque j’aurai écrit Le livre de Madère, il faudrait pouvoir mettre un détail de ce tableau en couverture, me dis-je encore.

Orsay : l’amabilité de l’accueil, l’atmosphère recueillie du musée malgré le monde (photos et téléphones interdits) réconcilient avec les musées et, presque, la foule.  

 

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La dernière image prise d’elle, où on la voit à peine. La toute dernière image affichée sur l’écran (mais bien d’autres se bousculent dans la tête, plus précises, plus vivantes). Place de la Concorde elle marche en tenant Clément par la main. Mon père un peu plus loin transporte les valises. Elle sourit. Les réverbères, la Tour Eiffel et l’obélisque dorée font des lignes brutales à travers la photo, qui désignent ou déchirent le ciel enténébré. Il y a, dans cette image, encore beaucoup de vie, beaucoup de mouvement désormais arrêté.

 

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Finalement le train file à nouveau sur un paysage plat. Triptyque extérieur-intérieur-extérieur. Vert-gris, bleu-gris, vert-gris. Plus de striures sur les vitres lavées par la vitesse, et presque plus de reflets. Les enfants restent avec leurs grands-parents tout près, Nathalie près de moi aussi qui tend les billets au contrôleur. Un tout petit fourreau de métal qui file au ralenti à travers l’immensité minuscule de la Terre et, au-delà, la valse des mondes, des galaxies, des myriades d’étoiles et de planètes au sein desquelles le mystère, l’anomalie de cet amas de cellules raisonneuses et conscientes d’elles-mêmes ne pèse rien, ne pèse pas, ou pas plus qu’une fourmi dans la forêt, une cellule dans un grand corps, ou ces petits points rouges, ces acariens-gouttes de sang qu’on observait, qu’on écrasait parfois du bout du doigt quand on était enfant, et que d’autres enfants observent et écrasent maintenant. Dérisoires donc et précieuses à nos yeux ces vies humaines, ces individualités semblables et distinctes nourries comme des plantes au terreau des souvenirs. 

On s’est forgé encore, et on a forgé pour les enfants, de beaux souvenirs. On a construit un cercle de plus d’humanité française, reliant mémoires individuelles, familiales et collectives. On a réappris à marcher dans la ville, à se repérer dans le métro, à naviguer sur les escalators, à voyager, à regarder devant, de côté, derrière, à regarder venir le meilleur et le pire, la maladie, l’usure, la douleur, la séparation. On peut bien maintenant se laisser aller de nouveau au mouvement majeur du train, à l’allant de l’espace traversé par le train, des nuages au sein de cet espace − soi-même nuage et mouvement.

 

Dans ce train du retour je demande qu’on me photographie de face avec mon reflet tourné vers le dehors, pour la page d'accueil du futur site « Traces » : cliché en gris et bleu, cliché de l’entre-deux et du dernier voyage.

 

8 mai 2014 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.