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Ces quelques notes griffonnées dans le carnet bleu ont été écrites au présent, mais vécues au passé tant il semblait évident que ce voyage était le dernier. Une fois passée la peur de le voir interrompu – et d’avoir pu le mener jusqu’au bout reste au moins un motif de satisfaction –, cette certitude de la fin n’en a pas entamé mais renforcé l'intensité. S’il a clos la longue série des voyages que nous avions fait ensemble avec elle, il sert aussi désormais de maître-étalon pour mesurer la valeur de ceux d'après. Il est comme une croix marquant le col après lequel il faut redescendre en laissant derrière soi nos rêves de hauteur. Sur le chemin des crêtes il est le dernier cairn. J’y reviens et j’y reviendrai souvent dans les rêves, en pensée, en train à grande vitesse ou bien en écrivant…

 

Le Villard, mai 2015


 

  

PONTCHARRA-PARIS

 

 

 

 

1. T.E.R. Pontcharra-Grenoble.

Un petit crachin frais pétille sur la peau. Les feuillages des grands frênes bougent. Un arc-en-ciel enflamme brièvement les brumes au-dessus de Sainte-Marie-des-Monts, et l’on arpente le quai désert à quelque distance de soi-même, comme en apesanteur. Le train aussi est désert − un vieux train dont une porte bloquée bat comme une bête blessée. Puis on se laisser aller, surpris d’être là, surpris surtout de ce voyage qui semble sans inquiétude, si confortable, dans la douceur rassurante de vacances familiales. Gris admirables, verts déjà profonds et qui vont s’approfondissant, s’assombrissant. On s’est placé, en lecteur fidèle de Réda, dans le sens contraire à la marche : on perd en brutalité ce qu’on gagne en espacement. On prend mieux son espace et son temps.

Goncelin. « Qu’est-ce qui produit ce son ? demande Léo en entendant la sirène qui signale l’arrêt.

— L’accordéon.

— Non, l’accordéon, c’est plus joli ! »

Les manèges arrêtés intriguent les enfants collés à la grande vitre mouvante. Nous sommes seuls dans le train, pris dans cette tonalité douce de verts et de gris clairs. On regarde et on prend comme on peut en notes le lisse et le luisant des rails dans lesquels le ciel se reflète, ou ce lierre à l’assaut des pylônes. On parle de l’Orient Express − et on y est, en somme, avec terminus en gare de Grenoble. 

À Brignard tout s’arrête, sauf le mouvement des feuilles et un ou deux moineaux qui sautillent. Ces herbes déjà hautes, aussi, me ramènent à l’enfance (d’où vient-elle, cette image de moi, enfant, jouant avec un autre enfant prénommé peut-être Emmanuel, ou Sébastien, à quatre pattes dans de très hautes herbes ? Il me semble que nous n’étions là que de passage, près d’une maison inconnue, avec ma mère… Je lui poserai bientôt la question et elle se souviendra, même confusément ; perdre un parent c’est évidemment perdre une part de sa propre mémoire, inaccessible désormais…). 

L’herbe des talus. 

Les restes de neige sur les crêtes. 

Ce paysage chinois de cascades et de brume. 

Un instant on pense à ce qu’on laisse avec quand même des regrets : la floraison des lilas, juste au moment où ils sentaient si bon… L’attrait du voyage, pour une fois, prend sans peine le dessus.

Lancey. Le soupir de l’arrêt, comme un pneu qui éclate, puis cette sonnerie déjà de métro. Dans les reflets de la vitre des fragments du paysage de droite se mêlent au paysage de gauche, des fantômes de fabriques, de lotissements ou de petits immeubles flottent au milieu des champs. Litanie des graffitis, des murs récents, des quais à peine entrevus.

Gières. La pluie sur le quai. Clément ouvre la poubelle avec un grand sourire : le coffre aux trésors contient une canette…

Premières barres d’immeubles parmi les maisons. Crépitements de la pluie. Et la ligne grise sur fond blanc de la montagne au-dessus de tout ça.

« Réda automobiles » ! On s’attendrait à des vélos, bien sûr…

Grenoble ? (La maîtresse fait promptement ranger toutes les affaires.) Échirolles. (Les affaires ressortent.) Tours blanches, soleil qui perce, planche de surf abandonnée au bord de la voie. 

« Nettoyage général. »

« Mouvement missionnaire mondial. »

« Espace aubade. »

« Green data center. »

…Grenoble.

 

2. T.G.V. Grenoble-Paris.

Assis très confortablement à l’étage de ce T.G.V. « atlantique », et donc de couleur bleue (mais ils le sont tous et le flamboiement orange des trains de mon enfance est oublié), j’admire une composition cubiste de verre et de béton à la fenêtre criblée de pluie. 

Paquebots arrêtés, démarrés, emportés, effacés. 

Deux hérons maigres sont postés à la lisière d’un champ. 

Les deux mains au fond des poches, un homme promène son chien à travers les chemins, et regarde vers le train d’où je le regarde. 

Toutes petites pousses de ce qui deviendra bientôt un champ de maïs, pour l’heure d’un vert qu’on ne peut s’empêcher de qualifier une fois encore de « tendre » (et qui évoque le grain vert du maïs croqué trop tôt); marron noir de la terre striée comme par le râteau d’un moine-paysan (plutôt armé d’un tracteur).

Microcosmes des jardins, des villages, des vieux bourgs.

La place du marché d’une ville inconnue ; la Pharmacie du mail — mais où est-il, le mail ?

Choses entrevues, territoires traversés, pas vécus mais scrutés à la hâte, avant que la lassitude ne vienne et qu’on décroche de ce paysage monotone comme on décroche d’un film ennuyeux ou d’une pensée qui n'en vaut pas la peine. 

Carrière immense, la terre sens dessus dessous. 

Patchwork de rouge-vert-jaune, terre mêlée de cailloux blancs comme des ossements. 

Dans les pupilles de mon reflet, le paysage que je regarde. 

La position en hauteur, l’alternance rapide d’images que plus rien ne semble relier entre elles, et tous ces jeux de miroir à l’infini entre dedans et dehors donnent la nausée. On est tenté de fermer les yeux… Ce qui frappe encore au passage : l’indifférence totale et systématique des vaches pour le train qui passe (et que les promeneurs, eux, regardent).

Saint-Didier-de-la-Tour. Quelques vaches, quelques chevaux somnolent. Un busard immobile, suspendu dans le ciel gris. Quelques touffes de colza qu’on dirait ensauvagées, marronnées des grands champs uniformes. L’ondulation des herbes le long d’un grand pré sombre touche toujours autant, mais moins que ce jeune champ de blé d’un vert presque fluorescent… Plus loin, voici les caravanes d’un campement gitan : décidément, on refait ici le chemin du collège (je l’avais longuement décrit dans un texte de mes douze ans ; un champ de blé le séparait du campement des Gitans et, au-delà, des premiers contreforts des Bauges). Puis le vent agite les ajoncs et c’est un peu la Bretagne…

Le T.G.V. maintenant roule à pleine vitesse, dépassant sans peine les bolides de l’autoroute, les milans, les martinets. Exaltation et légère anxiété de la vitesse, les montagnes s’éloignent à toute allure et la carlingue vibre. Un T.G.V. qui double un tracteur dans un champ, c’est la rencontre de l’épervier et de l’escargot…

Clément dort, et le dessin de Léo sur son carnet (le T.G.V.) « semble déjà de la mémoire »…

 

3 mai 2014


 

  

BOULEVARD DES CAPUCINES

(Un tour dans Paris)

  

Certaines dernières fois sont aussi fondatrices que des premières : ainsi de cette scène.

On remonte le boulevard des Capucines, avec quel trouble. Ma mère a mauvaise mine, s’essouffle, peine à marcher : on n’ira pas plus loin, et l’on s’inquiète à voix basse. On s’embarque dans ce bus à touristes qui permet de tourner dans Paris sans trop se fatiguer. Voici donc l’Opéra Garnier  (je me souviens de ce spectacle de Pina Bausch que nous y avions vu, et auquel Jean assistait lui aussi), devant lequel la foule s’est massée comme une colonie d’iguanes attendant quelle marée ? Dorures, drapeaux, démesure, et nuages sur tout cela. Je découvre un peu après les musiciens, chanteur et guitariste avec ampli, qui retenaient l’attention de tous ces gens sur les marches. 

Ballet des pigeons (mais que Venise est loin). Le toit ouvert offre de belles perspectives sur le ciel bordé de ces façades haussmanniennes qui, tout de même, prennent bien le soleil. Vols de mouettes : « Paris vu par les mouettes » serait une belle estampe d’Hiroshige. Les arbres, ici, ne semblent pas les bienvenus, et c’est un univers minéral d’une certaine rudesse. On n’y respire pas très bien.

Place du Carrousel, foule et lumière, et cette sensation forte quand on voit pour la première fois (même si ce n’est pas la première fois) un lieu très célèbre. 

Le Pont-Neuf par très beau temps, des jeunes gens s’y promènent main dans la main, et s’enlacent, bavardent ensuite le long des quais, aux terrasses des cafés, vivent là leurs premières amours, leurs premiers voyages dans cette douceur de mai que j’ai connue, moi aussi, naguère (qui m’évoque certaine promenade au Parc de la Tête d’Or, il y a vingt ans). Mais déjà le vent tourne, les nuages s’amassent, et le fond froid de l’air du soir mord en même temps que cette petite lassitude, ce glacis de carte postale qui fige et déréalise tout. 

La Conciergerie. La Sainte-Chapelle et sa flèche noire dans le ciel pâlissant. Notre-Dame. Le quai Saint-Michel. L’Histoire mêlée aux mille petites histoires qui se trament dans la clarté des vieilles pierres et le rose-blanc des marronniers en fleurs. On vient ici puiser au souvenir commun du pays, et se forger de tout neufs, tout banals et tout vieux souvenirs…

Ma mère tousse et va se réfugier à l’intérieur du bus, épaulée par mon père. On entend encore sa toux, cependant qu’on laisse sur notre gauche la silhouette massive du palais Bourbon…

Espace saturé d’Histoire, totalement anthropisé, aménagé en fourmilière humaine. Cela n’empêche pas la lumière de tourner quand même.

 

3 mai 2014


 

  

THÉÂTRE D’OMBRES

 

 

La nuit est tombée sur le petit théâtre d’ombres de la cour où cent scènes minuscules se sont éclairées − en mauve derrière ce grand rideau tiré, en vert sur cette cuisine, en jaune chaleureux dans ce qui doit être un salon. Lueurs d’un téléviseur, silhouettes irréelles attablées et qui bougent, qui devisent en silence. Et partout alentour, à perte de vue, les mêmes petites scènes dérisoires et touchantes, les mêmes passions, douleurs, espoirs, angoisses… On suppose que les rois se bâtissaient des palais démesurés pour se donner l’illusion de n’être pas tout à fait aussi dérisoires que tout ce peuple-là, parce que la ville fait prendre conscience de sa propre échelle et pousse à l’anonymat.

On reste à la fenêtre. Deux des acteurs se sont ici retirés, trop épuisés pour continuer à jouer leur rôle. Ma mère amaigrie, visage creusé, tiraillée par les douleurs, avec sur le visage ce masque sans équivoque qui est déjà – je l’ai dit en aparté tantôt − celui de sa mort.

Au retour, on en saura davantage. Sans doute ne s’agit-il que des effets secondaires des traitements… Il faut quoi qu’il en soit tenter de faire avec la douleur. On se rappelle une fois de plus la naissance de Clément, tellement liée à la maladie de sa grand-mère. Quatre années ont passé depuis, qu’on fêtera demain au pied de la Tour Eiffel avec nos amies qui amèneront le pique-nique, le gâteau… Nous irons d’abord seuls à la Tour avec les enfants, pendant que ma mère se repose.

Sidérante banalité de ces heures, de ces escapades touristiques si bien balisées, comme de quelqu’un qui, ayant commis un crime, rentre chez lui où les gendarmes l’attendent et regarde les façades des boutiques, les gens qui vont et qui viennent dans la rue éclairée, en sachant parfaitement que c’est la dernière fois avant longtemps qu’il peut ainsi marcher librement, et comme déjà emprisonné.

Dans le petit appartement maintenant silencieux passe l’écho assourdi d’autres vies, de musiques, de cris d’enfants lointains ; et puis, la toux. On revit ici certains morceaux d’une partition déjà jouée naguère, ailleurs. C’est donc ainsi que ça se passe. Mais on élude, on effleure à peine le sujet en griffonnant d’un feutre distrait, un œil aussi sur les ombres et les lumières aux fenêtres d’en face qui sont comme des veilleuses. On arrête d’écrire. On a tout simplement très peur de ce qui se trame. On n’a pas du tout envie d’entrer dans l’eau froide de cette piscine-là. Sais pas nager. Veux pas y aller. On voudrait pouvoir pleurer à chaudes larmes comme Clément. On lui envie ses larmes (tout en sachant qu’elles viendront bien assez tôt et ne soulagent pas). Tout reste noué. Tendu. Crispé. 

« Enfant sans le secours des larmes. »

Veille froide loin du Villard.

Vigie éteinte.

Veille dans la ville, et bien plus solitaire.

Veille triste, sans phare, sans foi, sans musique, sans oraison − la croix qui émerge de la cour intérieur, la grande croix illuminée, signe morbide qu’un simple mouvement de tête dénégatif et l’angle du mur suffisent à masquer, ne nous éclaire pas. (Les charognards prosélytes guettent ces sortes de souffrance, qui s’empressent de venir rôder autour de votre sainte faiblesse pour vous vendre leur « lumière », leurs consolations frelatées que d'autres charognards ont réussi autrefois à leur refourguer et auxquelles ils s'accrochent ; il me semble qu’une foi authentique et une compréhension profonde de la religion devrait interdire toutes ces facilités, ces faussetés, ces formules toutes faites, mais permettre à chacun de mesurer en tremblant et sans se détourner l'ampleur de l’abîme qui s'est ouvert en nous.) 

 

4 mai 2014


 

 

 L’ACCORDÉON

 

 

À taper au retour ces notes me remontent en mémoire l’odeur de pneu brûlé du métro et cette atmosphère écœurante, sale, oppressante… Mais aussi : le parvis des Droits-de-l’homme, le Trocadéro, la Tour Eiffel et son interminable cohue touristique, le tour en bateau-mouche le long de l’île de la Cité et l’enfant endormi. Les images défilent, grandioses, démesurées, orgueilleuses, hautaines, indifférentes. Cela donne évidemment le tournis, mais on ne s’y abandonne pas comme il faudrait. On reste sur le quai, distant. Cela ne touche pas. L’Histoire défile, toujours celle des puissants, et sans lien avec l’histoire intime. Les enfants s’épuisent à marcher sur ces allées disproportionnées, conçues pour des régiments de cavalerie en parade ou des chars mais pas pour des piétons ; moi aussi je m’épuise. Parfois cependant émerge le sentiment, à la fois juste et déplaisant, de n’être qu’une fourmi assez insignifiante au sein de cette fourmilière bigarrée « où chacun est quelqu’un de quelconque et d’unique… ». (Tout de même, on aurait pu éviter cette épreuve de la montée sur la Tour, détour dont on ne retire rien.) 

Nos amies Agnès et Valérie sont là cependant, qui ont amené un pique-nique royal. J’aimerais bien y être aussi. J’aimerais renouer avec des sensations du Paris que j’ai connu, et qui était, je crois, moins minéral, moins distant, ruelles de ma jeunesse au petit matin mouillé, quartier latin et cinémas déglingués où on revoyait en boucle Faces ou surtout Love stream… Paris, bien sûr, n’y est pour rien.

 

Retour au métro. Un joueur d’accordéon venu des pays de l’Est – un de ces « autodidactes » que raille assez injustement ce ronchon de Réda – soudain illumine la rame en jouant « Libertango ». Air rebattu, sans doute, tube mondial partout joué et que je jouerai à mon tour dès que je le pourrai – mais aussitôt quelque chose de vivant passe, rend de l’éclat aux regards, de la force et de la netteté au flou des contours. Et je revois alors l’image forte de ce petit figuier enfermé dans le jardinet de la rue voisine qu’on emprunte tous les jours pour partir et revenir, je sens l’odeur de cire de cette interminable montée d’escaliers que ma mère peine à gravir, j’entends les pas d’un inconnu qui passe dans ce même escalier, et l’histoire lue aux enfants épuisés résonne encore, et toutes les petites lumières rallumées sur la façade en face brillent encore… 

Rideau rouge, voilage jaune, volets fermés, stores baissés, rideaux légers entrouverts, rideau sur tout cela, sur cette journée sans gloire dans cette ville trop glorieuse, au bout de laquelle ne résonnent plus que la musique de Piazzolla et la sirène glaçante qui annonce la fermeture des portes automatiques du métro…

 

4 mai 2014


 

  

LASSITUDE DU TOURISTE

 

Le métro, direction Châtelet. La litanie des stations qui se ressemblent, des visages qui, pour différents qu’ils soient, finissent par se confondre, de ces regards qui se croisent sans hostilité ni véritable indifférence mais avec, parfois, une sorte de curiosité, de courtoisie qui va jusqu’à l’enjouement parce qu’on est accompagnés d’enfants… Clément babille, Léo écrit sur son carnet en équilibre sur un siège malgré les soubresauts. La ligne est vieille, la rame usée jusqu’à la trame et maculée de graffitis, de rayures.

La cohue du Louvre est pire encore : la bêtise, l’hystérie touristique, l’abrutissement, l’incapacité à regarder (les gens qui passent − on dirait des bancs de poissons − ne s’arrêtent que pour se faire photographier devant les œuvres) s’y exposent aussi bien. Le comble de l’ignoble est atteint dans cette salle où Mona Lisa s’emmerde, et où un bataillon de touristes italiens manque piétiner mon enfant pour être photographié devant la toile. On s’enfuit vers les sous-sols. Je m’arrête enfin longuement devant certaines statues de l’art égyptien, et cette fresque extraite du Livre des Portes où l’on voit le dieu soleil à tête de bélier, dans sa barque, protégé par le corps d’un serpent. 

Le Livre des demeures secrètes. Le Livre des portes. La dernière porte.

Plus tard, dans le vacarme de Notre-Dame, je regarde mornement les rosaces et m’endors ; un haut-parleur me réveille, qui dit « chut » dans toutes les langues. À la Sainte-Chapelle, nous n’entrerons même pas, refoulés pour une paire de ciseaux restée dans le sac de ma mère. Et puis : la toux, les douleurs dont l’intensité ne faiblit pas, la lassitude de la ville, l’apaisement du souvenir ou de l’oubli…

 

5 mai 2014


 

 

 

BUTTES-CHAUMONT

 

Il y a, dans tout voyage relaté honnêtement, de plus ou moins longs tunnels d’insatisfaction (car en voyage comme ailleurs on est pris dans les rets du déjà vu, aiguillé sur les rails du déjà-vécu, et l’on enrage d’autant plus que le temps nous est compté et qu’on ne peut pas l’ignorer). Pour peu qu’on ne nie pas les nœuds et qu’on fasse aussi quelques pas de côté, l'exaspération finit par s'apaiser et l'on débouche parfois sur un sentiment accru de la réalité.  

Ainsi de cette marche paisible dans le quartier des Buttes Chaumont, puis dans ce grand parc où les enfants s’amusent, où les souvenirs une fois de plus se forment, se croisent, se mêlent, s’effacent : les amis d’un instant dont on ne se souviendra jamais mais qu’on reverra peut-être un jour sur une photographie (« C’était le petit garçon avec qui tu avais joué, tu sais ? » − de tels souvenirs me reviennent souvent, ces temps-ci : ainsi, au moment où je mets au propre ces notes, d’un enfant allemand avec qui j’avais joué en Grèce, le long d’un parapet, et je serais bien en peine de dire où ce lieu se trouvait) ; le ciel changeant, les parfums de mai, la douceur, le soleil qui s’en va, qui revient, qui s’en va, le chant tonitruant des merles, le vent dans les feuillages, le petit kiosque et la grotte artificielle, un avion qui passe, les rires, les jeux encore – et tout cela tellement plus vrai, tellement plus touchant que la pompe de la Pyramide devant laquelle tout de même on se photographie ou les façades prétentieuses du Louvre…

 

L’après-midi, visite du Quai Branly, au rouge sombre élégant. Saisissement prévisible devant la plupart de ces masques océaniens. Dans la chambre des sons et des images, brèves sensations amazoniennes. Musée, chambre d’échos lointains. Mais tout cela peu ou pas contextualisé, et pas un mot sur le probable pillage des œuvres ni l’état actuel des civilisations concernées. Musée mort, superbement embaumé…

 

6 mai 2014


 

 

 LA FIN DU FILM

 

 

J’ai aimé vivre quelques jours dans ce petit appartement du XIXème loué à une enseignante férue de poésie (le soir, je relisais ses livres de Jaccottet et Michaux, dont la tonalité convenait assez bien aux circonstances).

Au matin on boucle les bagages pour être prêts à repartir le lendemain. Longue errance, gare de Lyon, en quête de pièces pour la consigne. Puis le Planétarium, aussi magique que dans mes souvenirs d’enfant (j’y retrouve avec stupeur mon élève Antoine C., et l’on échange de chaleureuses salutations – je constate chaque année que nombre de mes élèves de Troisième profitent de ces vacances de Pâques pour visiter Paris avec leurs parents comme je le fais pour la dernière fois, et cela n’en rend que plus touchant le voyage). Le film de la Géode, assez médiocre, terrorise et fascine Clément (la seiche attrapant un poisson depuis nous accompagne). 

Au soir je retrouve cet appartement de la rue Mouton-Duverney où je n’étais pas retourné depuis quinze ou vingt ans. La fièvre du cinéma, Visconti, Fellini, et les salles de spectacle mêlées à cette vue des toits depuis la salle de bain. Mais regarder et dire, dire et regarder, ne me rend pas pour autant ma jeunesse, et n’adoucit pas l’amertume des adieux.

On file, malgré l’heure tardive, voir la Tour Eiffel s’illuminer. Attente sur l’esplanade ventée. Froid, nuit, et ma mère regrette d’avoir cédé à son enthousiasme habituel : elle n’en a plus la force et tremble. 

Au retour, fumigènes et vigiles dans les couloirs, à cause de supporters violents du club de foot de la ville. 

Tension. Anxiété. Fatigue. Fondu au noir et fin du film pour cause de pellicule cassée.

 

7 mai 2014


 

 

 "UN COIN D’APPARTEMENT"

(et autres images)

 

Musées morts, musées vivants – et cela, plus que du conservateur, dépend je crois d’abord de l’état d’esprit du passant (l’interdiction de photographier aide aussi). Ô je voudrais bien revivre cet éblouissement d’Orsay et des tableaux de l’exposition van Gogh-Artaud, cette lumière inouïe qu’on voit dans toutes les toiles peintes par van Gogh pendant les deux dernières années de sa vie, qu’aucune reproduction ne permet de vraiment percevoir, et qui balaye toutes les interprétations sur le pauvre van Gogh : pas un fou, pas un malade, mais un homme à la recherche de la lumière immédiate, mais un homme au travail. 

Orsay, donc : l’intensité lumineuse de van Gogh, mais aussi la douceur de Renoir, la liberté de Cézanne, l’art du regard qu’on réapprend avec Monet. Soudain tout se rassemble, tous les motifs dispersés de ce dernier voyage, bien mieux encore que dans la mélopée de l’accordéon : je m’arrête devant ce « Coin d’appartement » de Monet et, avant même d’en avoir lu le titre ni l’auteur, fonds en larmes. Un petit garçon est tourné vers la lumière, la végétation, l’extérieur, le spectateur qui le regarde et qui est son futur, tout comme il est, lui, le passé du spectateur ; derrière lui dans l’ombre, effacée, protectrice, on voit la silhouette de sa mère. Je montre cela à Léo. Je reste longuement à regarder cette toile avec lui, pleurant discrètement. Nous nous disons chacun ce que nous y voyons. Notre enfance vécue, mon enfance rêvée. Un petit garçon avec sa mère. « Combray », me dis-je aussi. Retraçant ces lignes j’ose à peine regarder les reproductions que l’on trouve de cette toile, dont on a semble-t-il enlevé la lumière : sur l’écran n’en restent que les ombres. Je retournerai la voir tout bientôt. Lorsque j’aurai écrit Le livre de Madère, il faudrait pouvoir mettre un détail de ce tableau en couverture, me dis-je encore.

Orsay : l’amabilité de l’accueil, l’atmosphère recueillie du musée malgré le monde (photos et téléphones interdits) réconcilient avec les musées et, presque, la foule.  

 

*

 

La dernière image prise d’elle, où on la voit à peine. La toute dernière image affichée sur l’écran (mais bien d’autres se bousculent dans la tête, plus précises, plus vivantes). Place de la Concorde elle marche en tenant Clément par la main. Mon père un peu plus loin transporte les valises. Elle sourit. Les réverbères, la Tour Eiffel et l’obélisque dorée font des lignes brutales à travers la photo, qui désignent ou déchirent le ciel enténébré. Il y a, dans cette image, encore beaucoup de vie, beaucoup de mouvement désormais arrêté.

 

*

 

Finalement le train file à nouveau sur un paysage plat. Triptyque extérieur-intérieur-extérieur. Vert-gris, bleu-gris, vert-gris. Plus de striures sur les vitres lavées par la vitesse, et presque plus de reflets. Les enfants restent avec leurs grands-parents tout près, Nathalie près de moi aussi qui tend les billets au contrôleur. Un tout petit fourreau de métal qui file au ralenti à travers l’immensité minuscule de la Terre et, au-delà, la valse des mondes, des galaxies, des myriades d’étoiles et de planètes au sein desquelles le mystère, l’anomalie de cet amas de cellules raisonneuses et conscientes d’elles-mêmes ne pèse rien, ne pèse pas, ou pas plus qu’une fourmi dans la forêt, une cellule dans un grand corps, ou ces petits points rouges, ces acariens-gouttes de sang qu’on observait, qu’on écrasait parfois du bout du doigt quand on était enfant, et que d’autres enfants observent et écrasent maintenant. Dérisoires donc et précieuses à nos yeux ces vies humaines, ces individualités semblables et distinctes nourries comme des plantes au terreau des souvenirs. 

On s’est forgé encore, et on a forgé pour les enfants, de beaux souvenirs. On a construit un cercle de plus d’humanité française, reliant mémoires individuelles, familiales et collectives. On a réappris à marcher dans la ville, à se repérer dans le métro, à naviguer sur les escalators, à voyager, à regarder devant, de côté, derrière, à regarder venir le meilleur et le pire, la maladie, l’usure, la douleur, la séparation. On peut bien maintenant se laisser aller de nouveau au mouvement majeur du train, à l’allant de l’espace traversé par le train, des nuages au sein de cet espace − soi-même nuage et mouvement.

 

Dans ce train du retour je demande qu’on me photographie de face avec mon reflet tourné vers le dehors, pour la page d'accueil du futur site « Traces » : cliché en gris et bleu, cliché de l’entre-deux et du dernier voyage.

 

8 mai 2014 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.