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Barcelone

 

Avec le recul on constate que ce voyage à Barcelone semble appartenir à un passé plus ancien, à cet autre versant de la vie qui était celui où ma mère était en vie ; ainsi le soleil qui vient de disparaître à l’horizon continue-t-il un moment d’éclairer ici ou là un sommet, le faîte d'un sapin, les martinets en vol.

Après avoir compris qu’elle ne pourrait plus voyager elle-même, ma mère avait tenu, en guise de cadeau d’anniversaires ou d’adieu, à nous offrir ce voyage, parce qu’ils avaient tous deux tant aimé Barcelone... Elle avait, comme toujours, mis grand soin à tout préparer. C’est peu dire que je n’avais aucune envie de partir, que l’idée même de vacances touristiques me répugnait alors que je savais que sa fin approchait et que, dans le meilleur des cas, nous irions musarder dans cette ville inconnue pendant qu’elle souffrirait. À aucun moment pourtant ne m’est venue l’idée de refuser.

C’était sans doute sa façon de montrer que le chemin ne s’arrêterait pas avec sa disparition. Nous découvririons là-bas avec un certain étonnement qu’on peut être heureux même dans le deuil, et qu’il est bon de voyager non pour fuir la tristesse mais pour la remettre en mouvement – car le monde vu à travers son prisme gris n’est pas moins beau mais, peut-être, encore plus touchant.

On a fait, là-bas, à Barcelone, des provisions de lumière qui durent encore.

 

 Le Villard de La Table, 19 août 2015

 


 

 

 

 « IL MANQUE UNE PIÈCE »

 

 

Mes parents ont changé, moi aussi j’ai vieilli. Personne ne reconnaît personne à travers les années. Les enfants courent, ils vont vite et ils chassent en silence ceux qui les précèdent. Il faut tuer…

Philippe Adam, Il manque une pièce.

 

 

On a traversé la campagne brumeuse, suivi des yeux la course d'un avion qui soulignait de son trait tremblé un tout petit croissant de lune, laissé derrière nous les montagnes, la maison et mon père, et on se trouve maintenant dans ce no man's land sécurisé de l'attente.

Beaucoup d'espace, ici, beaucoup d'acier-béton-verre, et de très grandes vitres inclinées derrière lesquelles passent des oiseaux, des nuages, des avions. Un clocher gris perce la ligne bleue des collines. L'avion rouge et blanc qui tourne sur la piste étincelle au soleil de dix heures, puis disparaît.

Ciel blanc éblouissant, dans lequel on disparaîtra bientôt aussi. À l'intérieur c'est une bulle fragile, déjà éclatée, percée par les peurs, les petites affaires, les appels, les éclairs. On en rajoute une couche, on se mure dans le livre ou le jeu, les oreilles bouchées, les yeux rivés sur l'écran ou la page.

Se pose tôt ou tard la question de savoir ce qu'on fait ici (on ne peut quand même pas rester tout le temps les yeux rivés à un mauvais polar, au dernier pamphlet nauséabond à la mode ou à l'écran d'un téléphone). Pour ce qui nous concerne nous sommes en quelque sorte en mission : en route pour Barcelone, pour prolonger le voyage qu'elle savait ne plus pouvoir faire, et suivre ainsi les traces d'un bonheur perdu.

Accroupi sur la moquette bordeaux de la grande salle d'attente l'enfant, qui a sorti toutes les pièces de sa boîte de Lego, s'exclame régulièrement qu'il manque une pièce. « Tiens, j'ai encore perdu une pièce. » La pièce qui véritablement nous manque, on ne la retrouvera pas ; mais on tentera vaille que vaille d'assembler le puzzle de ce voyage en plaçant en son centre cette pièce manquante.

Pour tous ceux-là qui, me semble-t-il, font tout ce qu'ils peuvent pour échapper au petit malaise ordinaire de l'attente, il manque toujours une pièce. On le voit à ces regards perdus qu'ils ne peuvent s'empêcher de laisser flotter dans le vague du ciel, des écrans ou de la salle dès que s'immisce en eux la lame fine de la réalité − autant dire, du temps qu'ils passent ici, qui passe ici comme partout, qu'on passe ici dans l'attente de l'envol, du voyage, du beau dépaysement dont on n'espère rien d'autre qu'une nouvelle moisson de ces images rutilantes et dorées dont on fera plus tard le pain noir de notre nostalgie.

« Oh, on voit l'avion ! dit l'enfant.
− C'est pas le nôtre, répond son frère.
− Mais c'est quand même un avion. »

Maintenant on parle de voyages. Lisbonne. Madrid. Barcelone… Mais je reste accroché à son départ à elle, à ses dernières paroles, à ses dernières visions : « horizon-mémorial-renouvellement » (c'est à quelques pages à peine en arrière du carnet où j’écris).

Maintenant on repart quand même en voyage et tout va aller vite. L'avion ira vite. Le temps du voyage filera. Tous ces visages momentanément figés dans l'artifice de la salle d'attente − le petit couple d'amoureux, elle blottie et presque assoupie contre lui, lui lisant un guide sur Majorque ; l'ado au regard clair perdu dans son jeu vidéo ; la dame âgée qui regarde tout cela avec un sourire débonnaire ; le grand gars tatoué qui refait pour la cinquantième fois le tour complet de la salle en poussant le landau à l'intérieur duquel le bébé a enfin fini de pleurer, protégé de la lumière par l'écharpe de portage… − tous ces visages se mélangeront, se sépareront, iront durcir, flétrir, ternir ailleurs leur traits, tous ces écrans s'éteindront, tous ces portables finiront au rebut dans une décharge high-tech d'un pays du tiers-monde, tous ces avions aussi ne voleront qu’un temps.

Un jour, bientôt, il n'y aura même plus personne pour attendre…

 

Lyon Saint-Exupéry, 20 octobre 2014

 


  

 

 

LA LUMIÈRE

 

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Ce qui d’abord étonne à Barcelone c’est une certaine qualité de lumière et de douceur, que l’on perçoit jusque dans la petite chambre qu’on occupe maintenant au cœur de la ville, et d’où nous parviennent les rumeurs de fêtes, les rires, les odeurs de sardines, tous les échos de l'insouciance ordinaire.
On a marché longtemps, comme tout le monde, à l'ombre des platanes, s'amusant du vacarme bariolé des perruches qui se mêlent ici aux pigeons et aux goélands. On a suivi les avenues jusqu'au port de plaisance, et visité − avec et pour les enfants − le grand aquarium aux poulpes et aux méduses (eux se souviendront peut-être du grand tunnel de verre).

On a marché sur les traces de leur bonheur passé, et l’on comprend qu’ils aient pu être heureux, dans cette ville… On les imagine très bien, on les croise même parfois dans cette foule, et c'est assez cruel.

Maintenant les yeux brûlent et on va s'endormir bercé par la rumeur de tous ceux qui ne dorment pas mais festoient, palabrent, s'exclament, et font tinter des verres dans la nuit tiède.

 

Barcelone, 20 octobre 2014

 


 

 

 

 

L’AUBE SUR LE MUR DE BRIQUES

 

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L'aube sur le mur de brique, les rouges sombres et le fouillis décrépit de cette cour intérieure me rappellent Venise. Pas un nuage dans le ciel blanc. Rumeur profonde comme une mer, un souffle de mer − sans doute celui auquel elle aspirait, qu'elle est partie rejoindre.

Dans les rêves cette nuit elle était un guide bienveillant. Elle montrait le chemin pour prendre le bon bus, le bon métro. Sauf peut-être, un moment, cette sensation d'être tiré par le pied qui m'a réveillé en sursaut, la nuit a été assez continûment baignée par cette bienveillance maternelle et marine, des images de ports, de bateaux, de méduses ondulant dans l'eau verte et d'hippocampes jaunes.

Je m'attarde au balcon et j'observe le va-et-vient des voisins derrière leurs vitres ouvertes, leurs voilages, l'amoncellement des plantes grasses ou grimpantes de cette falaise tropicale. Les climatiseurs ronflent. On arbore ici ou là le drapeau catalan et les slogans en faveur du référendum annulé...

Comme souvent en voyage tous les lieux se mélangent et cette cour renvoie aussi au dernier appartement loué à Paris, à ce dernier voyage, autant qu'à la douceur et au grand calme de Madère. On retrouve ici la douceur de Madère (on pourrait, si c'était possible, la retrouver).

  

21 octobre 2014

 


  

 

 

LA PLAGE (1) : fête solaire

 

 plage1

 

La plage de Barceloneta au soleil déclinant : ces couleurs chaudes qui dorent les peaux; les rires des enfants; le ballet des vendeurs de cervesa, massages, paréos, etc.; les ombres qui s'allongent; les pigeons qui déambulent sur le sable grossier en dodelinant de la tête...

Les souvenirs de cette journée presque déjà passée viennent s'échouer ici : le musée Picasso − qui intéresse sans toucher −, le Palais de la Musique Catalane où on retournera ce soir pour un spectacle de flamenco, le pique-nique de tortillas pris vaille que vaille devant le Palais de la Musique, les images de Barcelone en cette fin d'octobre.

Une gerbe de poissons argentés irise l'eau lisse, vite repérée par les goélands. Le soleil couchant rend belle cette plage urbaine cernée par les immeubles, et beaux les gens assemblés ici face à la mer, dos au soleil.

Soudain il fait plus chaud, un bref instant qui semble se prolonger comme en écho aux éclats de juillet ; puis le soleil disparaît derrière le téléphérique, et l'enfant frissonne. Toute une moitié de la plage est à l'ombre. À mesure que le soir gagne chacun se lève et plie bagage ; c'est donc bien quelque chose comme une fête solaire qui se jouait ici. Les plus jeunes, les enfants, quelques adolescents, ou bien ceux qui se tiennent plus loin au large sur des planches encore dans la lumière, font comme si de rien n'était, tentent de prolonger le jeu, rient, plongent et courent encore. Le crépuscule aura raison d'eux, et la plage ne sera bientôt plus arpentée que par quelques grappes de noctambules, pour une fête lunaire cette fois.

  

21 octobre 2014

 


 

 

 

« LE CONCERT N’A PAS ÉTÉ RÉUSSI »

 

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La salle fastueuse qui se remplit peu à peu, on vient pour elle sans doute, et on ne voit d'ailleurs qu’elle (au troisième rang de côté la scène n’est visible qu’aux deux tiers).

Toutes ces scènes ressemblent toujours à un rêve, plus ou moins coloré, plus ou moins riche. À cause de la lumière artificielle on peine à faire la mise au point et la vue se brouille. Quand on regarde la scène depuis le troisième balcon on est pris de vertige. Quand on les imagine tous deux, assis naguère là-haut sur les fauteuils du deuxième balcon on est pris de vertige, ou d'une très grande fatigue, ou d'un sentiment accru d’irréalité.

On se dit que dans ce spectacle-là, et aussi belle puisse être la musique (elle sera d’ailleurs exécrable), on n’entrera pas. On restera au bord, à quai, distant, distrait, indifférent, comme dans ces rêves auquel on ne croit pas parce qu'ils ressemblent trop à des rêves.

Raté avant même d'avoir commencé.

 

Palais de la Musique, 21 octobre 2014

 


 

 

 

PARC GÜELL

 

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À peine remis du concert de flamenco (une musique bruyante, violente, exécutée sans nuance et sans grâce – taper du talon sur une scène équipée de micros devrait être passible d’amendes − devant un parterre de touristes probablement sourds), on visite avec soulagement La Pedreda, un immeuble évidemment très minéral conçu par Gaudi : fonctionnel, élégant, intelligent, ancré dans le lieu, et porté par une observation fine des formes naturelles.

Le Parc Güell où nous flânons à présent évoque simultanément les buttes Chaumont et Funchal. La journée s'étire dans les criailleries de perruches et le tournis des balançoires. Une petite fille tombe de l’une des balançoires, une toute petite chute encore plus petite qu'elle. Elle regarde ses parents puis se met à pleurer à grands cris et grosses larmes. On la console, on l'entoure, elle ne pleure déjà plus que par principe, pour protester contre ce qui peut rester de cruauté et d'imprévisibilité poussiéreuse en ce monde pourtant tellement sécurisé…

Parce que le soleil décline déjà et qu’il fait un peu plus frais à l'ombre des acacias, on sort en faisant mine de frissonner des châles et des pulls. Tout sent la fin de journée, comme les cabrioles des grands laissent poindre la fin de l'enfance. Des pigeons traversent le ciel blanc en faisant claquer leurs ailes. Une mère tout en bleu sous les grands arbres verts fait tourner son bébé pendant qu'une grande demoiselle vole de toutes ses forces jusqu'aux branches de l'acacia (la balançoire tremble). Un adolescent au visage tout lisse insiste pour que son père, qui a photographié sa mère, le prenne lui aussi en photo, tandis que sur le banc d'en face trois frères − deux grands et un plus petit – bavardent, se houspillent, fraternellement cheminent.
Dans le sable couleur fauve du parc, l'enfant reproduit, avec des brindilles un palais de Gaudi

Toute une troupe de gamins déboule et crie en catalan avec une frénésie de perruches, jusqu’à ce qu'une dame les rappelle à l'ordre du goûter.

Assis sur les bancs de plus en plus sombres, quelques adultes continuent à guetter la menace, l'accident, la progression des ombres. C'est la sortie de l'école et tous les écoliers se rassemblent ici, accompagnés par leurs nourrice, grand-père, grand-mère, grand frère… Tout l'espace s’emplit de clameurs catalanes.

 

22 octobre 2014

 


 

  

 

FONDATION MIRÓ

  

miro

 

Et le séjour se poursuit inéluctablement comme une partition qu'on déroule. Léo a aujourd'hui huit ans, et c’est le premier anniversaire qu’il passe sans sa grand-mère Josette. Je le vois s'habiller en hâte sur son lit, pressé de continuer à jouer avec ses Lego. On entend au-dehors un bruit de marteaux-piqueurs, des cris de perruches, la sirène d'une ambulance…

 

*

 

Attente à l'arrêt 55 :

le soleil à travers les platanes

chante.

 

Il recoud le temps

distendu de nos vies

le chant de la tourterelle.

 

*

 

Devant « Oiseaux à la naissance du jour » quelque chose éclate, se déploie, commence à chanter. C'est une déflagration qui ne blesse pas mais réveille une vitalité anonyme en laquelle fusionnent les langages de la peinture, de la musique et de la poésie.
Notes noires comme des idéogrammes écartelés.

Constellation.

Étoile rouge, bleu, jaune.

Toile grand format qui ouvre sur un plus large espace.

À main droite une plus modeste « Chanson sur fond blanc » : quelques courbe noires qui dialoguent avec des taches rouges, vertes, bleues, orange.

À main gauche des « Lettres et des chiffres attirés par une étincelle » : la carte et le territoire, l'art et la lumière autour de laquelle ils ne cessent de tourner comme un papillon autour d'une bougie. S’invente ici un nouvel alphabet de feu, passé par le feu comme les dernières toiles brûlées de Miró, orienté vers le feu ou (c'est tout comme) désorienté, affolé, rendu bégayant, muet, désarticulé : juste cinq ou six A sens dessus dessous, une paire de O perdus dans le vert ou le bleu, un vol de B pris dans le souffle poussiéreux et chaud du feu.

C'est la dernière salle et tout chante et souffle. Le paysage nocturne rouge n'a plus rien de sinistre et n'évoque pas la guerre civile espagnole ni toutes les horreurs traversées en ce XXe siècle. Une lune verte ouvre cette nuit qui avance, dynamique, électrique, lumineuse. L'infime et infini se mêlent et s'amusent comme une fuite de fourmis parmi les hautes herbes ou ce « Cheveu poursuivi par deux planètes ».

« Tout est dans le titre », dit en riant une femme devant la grande toile jaune intitulée « L'aile de l'alouette encerclée du bleu d'or rejoint le cœur du coquelicot endormi sur la prairie parée de diamants ». Mais en fait, non : tout est dans la toile et en dehors de la toile, dans cette salle où l'on s'est mis à tourner comme un enfant s'amuse à faire le tourniquet dans un pré, ébloui de couleurs et passant ainsi du rouge au vert, du vert au jaune, du jaune au bleu, décentré, déployé et déplacé aussi parce que tout cela est drôle, follement, profondément distrayant (distrayant du superflu), pas pontifiant ni écrasant ni bavard mais réjouissant comme un passage de col, comme la possibilité offerte de passer, d'aller voir de l'autre côté de la ligne d'horizon, de toucher du doigt la lune, l'étoile, l'air, le feu, l'eau, de faire danser les mots et chanter la peinture, de retrouver en soi et hors de soi une sorte d'émerveillement enfantin qui dépasse l'enfance.

Ici, dans la grande salle de l'envol où la femme à la carapace de tortue, au gros pied droit placé à gauche, à la grande main gauche et à la tête surmontée d'une lune, et où l'homme bâillonné et aveuglé au gros sexe-robinet, ont une drôle d'allure, on est pris par tout ce tangage, tous ces mouvements, tout ce chambardement, aussi bien que dans un bateau.

Si la peinture, si l'art ont un sens, il me semble qu'on peut ici plus qu'ailleurs l'approcher, et c'est très clair : cela va dans tous les sens, s'adresse à tous les sens ; on en ressort le cœur battant, agrandi, mécanique remontée au bon vieux métronome du monde, pulsation raffermie, la tête pleine de cris d'oiseaux colorés et d'espace.

 

23 octobre 2014

 


 

 

 

SAGRADA FAMILIA

 

sagrada 

L'arbre à la fenêtre de mon atelier, voilà mon véritable maître.

Gaudi

 

J'ai souvent comparé la grande forêt amazonienne à une cathédrale. Voici cette fois une cathédrale (une basilique) qui mime la grande forêt avec ses troncs gigantesques, ses lumières tamisées que filtrent les vitraux (certains ne sont pas achevés ce qui gâche l'éclairage), et la lumière naturelle qu’on aperçoit sur la voûte.

Beaucoup d'espace, de lumière, de hauteur.

De l'extérieur le monument, qui frôle (fait plus que frôler…) le kitch, le décor de carton-pâte pour parc d'attraction, évoque ces châteaux que l'on construit, enfant, avec du sable mouillé qu'on laisse couler en tortillons compliqués pareils aux déjections des coquillages (ma mère aimait faire cela avec l'enfant que j'étais, elle prenait un plaisir manifeste dans ces formes contournées, ces arabesques, ces festons, alors que les pâtés de sable bien réguliers, militaires, que l’enfant répétait à l’aide de son seau ne l’intéressaient pas du tout : Gaudi plutôt que Le Corbusier !).

L'enfance, la nature, toutes choses que Gaudi n'avaient pas reniées.

À cause de la lumière excessive que laissent passer les vitraux inachevés, de la foule touristique qui fait une bruyante rumeur de cris d'enfants, de conversations mondaines et d'appareils photos, à cause des travaux qui ajoutent encore le vacarme des marteaux-piqueurs, on peine cependant à éprouver ici l'émotion du sacré. Une forêt, une vraie grande forêt, ferait davantage l'affaire. On sort, et on écoute, de l'extérieur, assis sur le banc d'un square où les enfants jouent, le carillon midi qui émeut davantage que la musique enregistrée de l'intérieur.

Oui, sans doute, cette tentative pour trouver un équivalent architectural aux formes et aux forces de la nature laisse dubitatif, parce que le monumental nous gêne et qu'on préférerait plus petit, plus modeste, que les temps ont changé, que ces fastes en l'honneur d'un créateur et au nom d'une transcendance auxquels on ne croit pas mettent un peu mal à l'aise. Mais il y a là aussi quelque chose de touchant : dans ce ballet des grues, cette immense et grouillante entreprise humaine, cette folie babélienne de relier la terre et le ciel, et cette lumière douce qui caresse la pierre et qu'on retrouve aussi sur l'ocre clair du sable.

Les enfants jouent au pied du monument. Certains ont pris des seaux colorés, des pelles, et font des pâtés de sable… À soixante mètres de hauteur jouent aussi les adultes, et tous sont pareillement baignés par cette lumière dorée de Barcelone et pris sous le même ciel bleu que traversent les grues, les avions, les perruches.

 

24 octobre 2014

 


 

 

 

LA PLAGE (2) : la femme blonde.

 

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Puis revient comme le ressac ce temps cyclique de la plage qui est, pour l'enfant et, semble-t-il, bien des vacanciers, quelque chose comme l'éternité (mais que c'est monotone, cette éternité-là !).

L’enfant de toute évidence préfère ces vraies vagues, ces vraies gouttelettes, cette écume, à celles, factices, de la Casa Bathló.
On observe une fois de plus le ballet des masseurs, loueurs de transats, vendeurs de cervesa, tatoueurs, etc.

Allongée sur sa serviette rose, les pieds dans la partie humide de la plage, la femme aux cheveux blonds décolorés allume une énième cigarette et refuse d'un mouvement d'épaule les massages qu'on lui propose avec insistance. Elle n'est plus très jeune, elle est seule sur sa serviette rose, elle tourne le dos à la mer et elle fume tout en scrutant avec insistance, souci ou gravité, ce groupe de mâles allongés sur des transats.

Que fait-elle ici ? Qu'est-ce qu'elle attend ? Une aventure ? Un sac à voler ? Juste une peau bronzée pour être plus attirante ? Le vendeur de Coca-Cola-cervesa-bier passe à grands pas décidés, impatient ; les mâles rient à cause de l'un d'eux qui a accepté de se faire masser ; la ronde des vendeurs se fait plus serrée, plus obsédante, et quelque chose de dur, de violent, émerge de cette torpeur comme un récif de l'écume.

Passent un pigeon, une planche, un nageur.

« Beaucoup de gens partent déjà, pourtant il est encore tôt… »

La femme blonde se redresse, soupire, s'assoit face à la mer et rallume une cigarette.

 

24 octobre 2014

 


 

 

 

MUSÉE NATIONAL DE LA CATALOGNE

 

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Pourquoi l'art roman ou celui des tous débuts de la Renaissance touche-t-il à ce point alors que ce qui suit nous laisse indifférent ? On se promène dans cette salle où sont préservées les fresques et les retables les plus précieux avec un émerveillement presque comparable à celui qu'on a pu connaître dans certaines grottes. Il n’y a pourtant là que des représentations de saints et d'anges, aucun animal, aucun élément renvoyant au paysage, mais seulement les messages ressassés d’une mythologie qu’on ne connaît presque plus et qui ne devrait plus rien nous dire.

Il semble que ladite mythologie était en ce temps-là encore bien vivante, et que quelque chose de cette vie passe encore, passe quand même dans l'enclos du Musée National de la Catalogne − quelque chose qui dépasse l'affirmation d'une identité et fait oublier l'aspect monumental du bâtiment. Une divine fraîcheur des coloris (ces rouges, ces bleus…), une liberté anonyme − là où les œuvres ultérieures semblent enfermées dans des noms, des façons trop particulières. À côté, les œuvres modernes − même et surtout ce Picasso jaune si célèbre et qui m’indiffère complètement − paraissent soudain bien vaines, malgré (ou à cause de) toute leur virtuosité.

 

25 octobre 2014

 


 

 

 

LA PLAGE (3) : il est trop tard…

 

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On a déambulé dans les rues étroites du quartier gothique, slalomant dans la foule touristique qui fait que tous les vieux quartiers de toutes les métropoles finissent par se ressembler, par présenter aux promeneurs la même palette de sensations — pour moi, une certaine lassitude, et l'envie de retourner m'enfermer dans un musée (je ne m'en vante pas, soupçonnant dans cette lassitude un certain manque de vitalité que je suis bien obligé de constater, une difficulté persistante à me laisser aller… aller). On a regardé des bulles de savon se dissoudre dans le ciel immuablement bleu, puis rejoint notre poste de guet des fins de journée ici, sur la plage bondée (c'est samedi) qui s'est peu à peu dépeuplée, où les ombres s'allongent à mesure que les gens se relèvent, où une toute petite brise bleuit les lèvres des enfants qui tentent néanmoins de prolonger coûte que coûte le jeu, la journée, le séjour.

Celui-ci déjà touche à sa fin. Il est trop tard, il fait trop froid pour manger de la noix de coco ou boire « morito » et cervesa, mais les vendeurs continuent d'arpenter la plage, et les enfants retournent encore se rouler dans les vagues.

 

25 octobre 2014

 


 

 

 

LE DERNIER RÊVE

 

porte

 

Rumeur assourdie de la ville qui s'éveille peu à peu en ce dimanche matin. Tout est encore plongé dans la pénombre. Aucune fenêtre des immeubles qui entourent le patio n'est encore allumée, mais on entend au loin des bruits de métal et de moteurs (peut-être le camion des éboueurs qui vident les bennes)

Un rêve m'a réveillé bien avant l'aube. J’y rencontrais Claude Roy, rendu méconnaissable par le très grand âge, qui me disait sa douleur d'avoir à s'en aller. J'y croisais Jean Vasca de passage à Québec, et lui aussi devenu un vieillard vraiment vieux. Je m'habillais en vert pour présenter, dans une sorte de grand gîte d'alpage cerné par la brume et la pluie, L'éloignement, en compagnie de Marie-Thérèse mutin. Catherine Ribeiro devait venir aussi, dont elle me disait que je risquais fort de ne pas la reconnaître…

À présent je vis mes dernières heures dans le petit appartement du 39, Carrer de Radas, à côté de la boulangerie tenue par un Français marié à une Catalane. Le ciel blanchit très lentement et Léo, qui est un lève-tôt, me rejoint. On écoute en silence le peu qu'il y a à écouter (des bruits de pas dans l'escalier, une sirène au loin), enfouis dans cet immeuble comme dans une bulle sous-marine.

Les vêtements tendus devant chaque fenêtre bougent un peu, agités par le courant matinal comme des méduses assoupies. On est revenus au grand aquarium visité le premier jour, ou bien tombés dans une fosse marine de la mémoire (c'est sans doute pour cela qu'il y avait, dans les rêves, tous ces revenants). Le voyage, l'escapade ne se terminent pas sur un envol : au contraire, on se laisse sombrer comme un galet jeté du bateau. On tombe au ralenti, puis on se pose sur le sable du carnet. On entend alors un appel d'une tourterelle, qu'interrompt le ricanement d'un goéland, et l'on repense au tableau de Miró : « Oiseaux à la naissance du jour ».

Puis on traverse trop vite les avenues devenues familières.

Derniers cris de perruches, pierres claires, figuiers de barbarie et docks du grand port commercial.

Sur la façade du terminal 2, la fresque de Miró.

L'attente recommence dans le hall, dans l'avion, qui fait de tout voyage (et surtout en avion) un résumé assez convaincant d'une vie occidentale ordinaire : l'attente de la naissance, l'attente de la mort et, entre les deux, un intermède plus ou moins polluant, plus ou moins intéressant, pendant lequel on amasse des images, des souvenirs, toutes ces choses qu'il faudra finalement abandonner pour ce dernier voyage qui n'en est plus du tout un puisque sans retour, sans passagers, sans paysage, sans bienfaits ni méfaits, et sans aucun attrait.

En attendant cela on regarde tourner la porte vitrée d'un très grand tourniquet, dans laquelle se reflètent tour à tour, diffractés, mélangés, superposés comme dans un tableau de Braque (mais avec le petit logo bleu et vert de l'aéroport qui rappelle encore Miró), les bus, les silhouettes des passants, le ciel bleu parme, des sens interdits rouges, des sens obligatoires bleus, des arbres verts hirsutes qui semblent faux, des chariots, des ombres, des lumières − et tout cela tourne, tourne en même temps que la porte et donne à nouveau le vertige.

 

26 octobre 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.