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8.

Bonito, dans les eaux transparentes du Rio Sucuri.

 

 

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Mardi 18 avril.

 

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Superbes oiseaux au sourcil bleu et au ventre jaune sur la balustrade du bar – on quitte au petit matin, avec regret, la fazenda San Francisco. On retourne d’abord à l’office de tourisme de Miranda, où nous attend la petite dame menue, efficace, enthousiaste, de type indien péruvien, qui s’était occupée de notre réservation à la fazenda San Francisco.

 

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On achète quelques bibelots sur la place du village – un ara hyacinthe pour la chambre du bébé, un jaguar portant son petit en miniature, un couple de jabirus avec leur petit également, tous objets qui aujourd’hui demeurent sur le rebord de la cheminée en souvenirs figés. Voyant ma chemise de la fazenda à écusson de martin pêcheur, le vendeur s’écrit avec enthousiasme : « martin pescheoir ! », et colle aussitôt sur le paquet de nos emplettes une image de l’oiseau. Nous filons ensuite vers Bonito. Il est 6h15.

Les cinquante kilomètres de route filent vite. Vols de spatules roses et de cigognes blanches, immenses rizières à perte de vue, partout cette même folie ornithologique… On roule vers, puis à travers les montagnes bleues que nous apercevions tantôt à l’horizon de la fazenda, dans un paysage de pays tempéré d’une confondante tendresse : collines, bocages, petits arbres que je ne reconnais pas, quelques palmiers épars… Le temps s’est radouci, le ciel de nouveau bleu atténue la vivacité des verts. On pourrait parfois se croire dans le sud de la France, mais tout parait plus grand, plus sauvage, plus lointain, et l’on se surprend à avoir en tête des mots tels que : pampa, gaucho, buffle, zébu, Chili… ou Mato Grosso. Il parait que beaucoup de ces arbres perdent leurs feuilles en hiver, et que la température en juillet peut devenir négative pendant quelques jours, ce qui montre bien que nous sommes loin vers le sud, dans un pays à saisons, et l’on n’en savoure que davantage le plaisir d’être là.

Plus loin, toujours plus loin vers le sud, la route se transforme en piste, pour soixante-dix kilomètres de tôle ondulée plus ou moins défoncée. La voiture saute et vibre, mais il nous faut pourtant rouler le plus vite possible (avec des pointes à quarante ou cinquante km/h) car nous sommes attendus à Bonito pour 11h30. Un très bref arrêt me permet néanmoins d’observer et de photographier trois ibis tricolores en compagnie d’un martin pêcheur bicolore...

 

 

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Le long de cette piste, des baraques sans eau ni électricité. Indiens, chiens endormis dans la poussière. Un groupe de garçons joue à quelque chose qui ressemble à la pétanque, et nous regarde passer sans s’interrompre. On est au bout du monde, dans une de ces innombrables zones de quiétude impassible qui semblent oubliées de l’histoire, où le temps ne passe guère, où les rumeurs de la politique nationale et internationale ne parviennent probablement jamais que très atténuées et avec quelques mois de retard.

Bonito est une bourgade cossue, bien pavée, lumineuse, proprette. Nous y retrouvons et embarquons avec nous un guide qui nous conduit jusqu’à l’une des sources du Rio Sucuri (nous retrouvons notre fameuse « autruche des sables » en chemin, et c’est lui qui nous apprend qu’il s’agit d’un secrétaire). Les eaux, ici, sont d’une totale transparence. Une chaîne de montagne de 300 km de long et 60 de large marque la frontière entre le Pantanal et la région de Bonito. Quand il pleut beaucoup, l’eau s’infiltre dans la roche, mêlée de matière organique ; la montagne fait pression sur cette eau riche en calcaire et en magnésium, ce qui donne naissance à ces rivières cristallines qui sont la principale attraction touristique de la région.

Le tourisme ici est cependant, et heureusement, réglementé de manière stricte, à tel point que l’accès aux sites est parfois interdit des mois durant. On enfile, à grand peine, d’oppressantes combinaisons de plongée, car les eaux sont fraîches (20° environ, peut-être moins). On laisse les affaires dans une fazenda, et un camion nous amène près des sources.

On atteint bientôt les eaux, qui sont en effet d’une limpidité d’aquarium. On enfile masques et tubas, puis on se laisse porter par le courant parmi les poissons, les crabes, les algues, les loutres (que seul le guide voit, car il gardait la tête hors de l’eau, mais que l’on entend à plusieurs reprises et qui, parfois, se mêlent aux nageurs).

 

 

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Paysage fascinant. Silence – juste le bruit de la respiration. On se laisse aller, membres mous, abandonnés à l’eau comme un fœtus dans sa poche… Sur ce fond de sable fin qu’on ne peut atteindre (c’est interdit, et les bouées de toute façon nous en empêchent), des crabes rouges, des os, des poissons-ventouse, de gros poissons parfois qui barrent le chemin, en travers du courant, le long des troncs…

Somptueuse dérive, qui me donne l’envie de dire bien fort à l’enfant baignant dans son liquide amniotique que le monde extérieur est décidément plus beau, plus riche, plus surprenant que le monde intérieur.

 


J’écris maintenant ces lignes en hâte, assis dans un parc plein de toucans. Le temps d’admirer une espèce de jolie grive brune dans l’herbe verte ainsi que les toucans, et l’on repart pour le village de Bonito. Tout au long de la piste, traversée de secrétaires (à pattes) et de toucans (en vol)…

 

Bonito décidément ne ressemble en rien aux villes du nord brésilien mais évoque une bourgade du sud de l’Europe. Une baraque branlante, penchée, faite de rondins mal taillés et de paille, y côtoie de belles maisons bourgeoises. On se promène sans crainte, on fait les magasins, on regarde les articles pour bébés. Va-et-vient placide de gens placides. Le ciel est moucheté de petits nuages blancs sur fond bleu clair. Passe le taxiste arara. Sur la rue principale, qui est la seule grande artère, on ne compte plus les dentistes (notre guide d’aujourd’hui, homme cultivé et sympathique, portait un appareil dentaire ; il semblerait que ce soit à la mode…).

Nous arrivons bientôt à l’hôtel Bonsaï, de style chinois – l’ensemble est d’un kitch croustillant. Cour intérieure avec maisonnette au toit rouge japonisant, hamacs rouges, piscine, parc, chambres spacieuses, propres et agréables, grand lit blanc sur lequel je m’installe pour scribouiller, la tête encore et toujours saturée de tant de belles images – quand je ferme les yeux, c’est l’œil bleu du toucan toco qui me regarde… Temps toujours sec et frais, sans moustiques (mais on entend la démoustication passer).

Le voyage touche à sa fin. Demain, on fera encore une ou deux excursions autour de Bonito, avant de regagner Campo Grande, où nous passerons une courte nuit. Ce sera le départ dans la nuit pour Brasilia, puis Macapa pour une nuit encore, et le retour en Guyane.

Nous repartons néanmoins pour manger à Bonito, et nous arrêtons dans une sorte de pizzeria – une baraque modeste où trône un bruyant téléviseur et où une ou deux familles se restaurent. Accueil chaleureux du patron, un vieux monsieur qui nous sert comme des princes…

 

 

Mercredi 19 avril.

 

 

Réveil très matinal, bien avant 5 heures, au cri des marails (un cri encore plus pénible que celui des aras). Je marche dans le parc de l’hôtel Bonsaï : un petit chemin longe un ruisseau, le long duquel le maître du lieu a aménagé des bancs, des abris, et planté des miniatures d’animaux semblables à celles qu’on vend ici aux touristes (jaguars, ibis, spatules, jabirus...). Plus loin, des machines en bois, compliquées et inutiles, utilisent la force du courant pour piler en rythme du grain imaginaire. Tout cela est fait avec minutie, humour, et mauvais goût.

L’air est très frais, comme il peut l’être je crois un matin d’avril en France. Ces bancs le long de la rivière semblent avoir été faits pour le promeneur matinal désireux de griffonner sur un carnet avant de repartir – touchante attention que je salue. Le voyage touche vraiment à sa fin, il faut en savourer autant que faire se peut les derniers moments, humer cet air vif qu’on ne sentira plus de sitôt, écouter les cris des oiseaux (et même ceux du marail), le ruisseau, la rumeur du village (cette clameur de coqs aussi, quand le soleil tout à l’heure s’est levé).

On trouve ici un peu partout de vieilles Ford de collection, grandes comme des péniches et entretenues avec soin. Des plantes en pot constituent un invraisemblable jardin tropical. Quel diable d’homme est l’original qui est derrière tout ça ? On regrette de ne pas en savoir davantage… et de ne plus pouvoir prendre de photos.

Après un copieux petit-déjeuner pris dans une salle elle aussi japonisante et kitch (chaises noires, nappes blanches), on file en direction d’une grotte – pourquoi pas ?

La visite est encadrée, le port du casque obligatoire, et les consignes de sécurité laissent penser que nous nous préparons à trois heures de reptation spéléologique. En fait, il n’en est rien : le site n’est qu’un vaste trou avec quelques stalactites et, tout au fond, un tout petit lac sans doute joli quand le soleil l’atteint. Les Brésiliens ne sont pas habitués à ce type de site, et se montrent enchantés de ce qui nous parait si banal. Ce qui est plus gênant, c’est qu’il nous faut attendre un quart d’heure tous les vingt mètres afin d’écouter le discours de la guide (en brésilien) et de laisser passer les nombreux autres groupes. Nous fuyons au plus vite dès que cela nous semble possible, en expliquant à la guide que nous avons un avion à prendre (celle-ci comprend qu’on lui demande s’il est possible de venir dans la grotte en avion, et nous précise que cela lui parait difficile…). Je ramène, pour la forme, un ultime cliché.

 

 

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Nous voici parcourant de nouveau les quelques 300 kilomètres qui nous séparent de Campo Grande. Temps chaud à nouveau, la route est longue et aucune échoppe ne se présente pour manger. Nous tentons un arrêt dans le village perdu de Nioaque (un joli nom inca), entrons dans une baraque sinistre qui ne vend guère qu’un peu de pain, puis repartons.