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Il faut alors revenir  (...) à ce courant imprévisible que les choses qu’on aime ont choisi pour nous rendre visite, pour emprunter cet étroit passage, le seul que nous pouvions leur offrir...

Nicolas Bouvier, Il faudra repartir.

 

 

 

Prologue

 

 

Depuis au moins Lévi-Strauss il est de bon ton de se gausser des voyageurs – disons des touristes, des vacanciers, des amateurs d’exotisme en tout genre qui promènent de par le monde à grand renfort de kérosène et de dollars leurs émerveillements prévisibles. Partout ils ramènent l’inconnu au connu, projetant le faisceau appauvrissant de leurs regards et de leurs appareils photographiques (désormais, leurs smartphones) sur un monde qui, devant eux, comme le disait Perros, ne peut que faire le paon – et c’est ainsi que la carte géographique devient carte postale.

Il est de bon ton, et il y a en vérité mille bonnes raisons, de critiquer vertement l’industrie touristique, qui offre au caricaturiste une réserve inépuisable de motifs lamentables ou savoureux, et cause à la nature autant qu’aux cultures humaines de si grands dommages que ses bienfaits éventuels peuvent sembler dérisoires. Les aventuriers, les baroudeurs, les escaladeurs d’Éverest et autres trekkeurs de l’extrême, ne valent quant à eux pas beaucoup mieux, j’en ai peur : ils ont en plus l’arrogance ou la naïveté de se prétendre fondamentalement différents des touristes ordinaires, tout en poussant plus loin les limites de la pollution humaine (je me souviens ici de certaine caravane de 4x4 fonçant dans le désert en jonchant le sol de canettes de bière et terrorisant les bêtes…). Je ne suis pas, je n’ai jamais été, je ne serai jamais un voyageur ! À quoi bon partir se mêler à ces hordes de fous furieux, ou aller promener son intranquillité dans les derniers sanctuaires de paix de la planète ? Mieux vaut rester chez soi, à savourer le paysage de sa fenêtre.

Ainsi maugréais-je, fatigué des voyages, désireux seulement de quiétude tropicale et de thé, sur le balcon de bois de ma maison de Rémire, en Guyane – lorsqu’on vint me proposer une escapade au Brésil qu’avec cette sorte d’inconséquence dont je suis coutumier et qui me remplit moi-même d’étonnement, je m’empressai d’accepter. Nous prendrions cette fois l’avion pour rejoindre Macapa, puis Cuiaba, louerions une voiture, visiterions le Parc National Chapada dos Guimãres puis partirions à travers le Pantanal, en poussant, pourquoi pas, jusqu’à la Bolivie…

Le cœur humain étant ce qu’il est, il y a autant de bonnes raisons de partir que de mauvaises raisons de rester, et autant de bonnes raisons de rester que de mauvaises raisons de partir. De même y-a-t-il autant de livres dispensables dans la littérature « nomade » que dans la littérature « sédentaire » : l’une s’égare facilement dans les clichés des écritures de surface, quand l’autre se perd dans les méandres des intériorités creuses. Mais ce qui emporte soudain tous les raisonnements et toutes les contradictions, c’est cette curiosité soudaine, gratuite, irrépressible, qui me semble commune au voyage comme à la littérature telle que je l’aime vraiment, pour les formes du monde.

Ce qui soudain me donne une furieuse envie de repartir, ou d’écrire, c’est finalement une idée toute simple : je vais voir un paysage que je ne connais pas, je vais voir, qui sait, un toucan toco, un ara hyacinthe, un jaguar, je vais vivre sans doute un de ces moments de haute intensité qu’il est possible mais plus difficile d’atteindre lorsqu’on reste chez soi. Je vais m’exposer, me perdre, m’ennuyer, m’agacer des inévitables contre-temps, m’éblouir sans vergogne de beauté exotique comme le touriste que j’assume être – et puis, lorsque je reviendrai, le lieu même que j’habite se trouvera enrichi des images que je serais allé glaner plus loin…

C’est ainsi qu’en ce matin d’avril d’il y a aujourd’hui treize ans, je m’apprêtais à repartir en compagnie de deux amis et de Nathalie, qui portait alors Léo dans son ventre. J’emportais avec moi un appareil photo et un carnet, non dans la perspective d’écrire un livre (j’avais à cette époque fait un trait sur mes rêves d’écrivain) mais pour garder trace et pour mieux voir. Prendre des notes, dessiner, parfois photographier, est une bonne façon de se décentrer et de s’obliger à voir ; garder trace permet ensuite de se repaître plus aisément, si nécessaire, de ces images qui sont les trésors de notre mémoire.

Je jette ici aux quatre vents du Net, dans ce coin de mon Atelier dédié à « l’abade », ces notes sans prétention auxquelles il manque, pour en faire autre chose que le brouillon aussi bien d’un voyage passé que d’un possible livre à venir, le travail proprement littéraire (qui supposerait de tisser des liens entre les mots, entre les lieux, entre les époques, bref de creuser la forme aussi bien que le sujet pour, à travers ces choses vues autrefois, atteindre maintenant quelque chose qui serait de l’ordre de la vision), mais au travers desquelles je sens pourtant passer le souffle de ce qui m’anime aujourd’hui : le goût de l’ailleurs, l’envie de repartir, le rêve d’une vie plus vaste.

 

 


 

 

 

1.

De Cayenne à Cuiaba.

 

 

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Vendredi 7 avril.

 

16h30, le tout petit avion à hélices d’Air Guyane affrété par la compagnie brésilienne TAF survole la forêt, les nuages. Les oreilles bouchées par le vacarme des moteurs, on regarde avec perplexité le ciel noir à l’horizon bouché. « Nous n’irons pas plus loin te dit le capitaine / Trop d’obstacles aujourd’hui pour gagner l’horizon… » : les paroles de cette chanson que l’on écoutait avant de partir, nous les aurons bien souvent en tête.

D’après ce qu’annonce le commandant de bord (dont on peut suivre tous les gestes, juste là devant nous, dans la cabine encombrée de manettes, de cadrans et de leviers d’une complexité inquiétante), il faudra deux heures au moins pour faire les 600 kilomètres qui nous séparent de Macapá, soit le double du délai habituel. Deux heures, « si dieu veut ». Les passagers brésiliens s’esclaffent quand on demande si ce fumeux coucou assure les mêmes arrêts que le bus Oiapoque / Macapá… Ce bus, qu’on imagine quelque part en dessous de nous embourbé jusqu’aux vitres ou braqué par des gangsters armés de kalachnikov, nous n’avons pas voulu le prendre cette fois-ci, tant l’état de la piste en saison des pluies et les risques d’attaques rendaient le voyage vraiment hasardeux (n’en déplaise à Lie-tseu, le véritable but du voyageur est parfois d’arriver là où il va). Nous avons donc choisi la TAF pour gagner la capitale de l’Amapa, puis Brasilia par un avion de nuit de la GOL, et enfin Cuiabá dans le Mato Grosso, aux portes du Pantanal. Nous n’aurions jamais dû nous retrouver dans ce petit appareil (probablement le même que celui que nous avions pris il y a six ans pour rejoindre Maripasoula) ; mais le départ a été assez chaotique.

Hier après-midi, un appel téléphonique de la TAF nous informe que le vol est reporté, déplacé, compromis. On craint ou on espère (c’est selon) qu’il soit définitivement impossible de prendre notre correspondance pour Cuiabá. J’accepte pour ma part aussitôt l’idée de perdre l’argent des billets d’avion : nous resterons tranquillement dans notre belle maison de Rémire à regarder tomber la pluie sur les grasses branches du manguier, en compagnie des chats, de la chienne et des agoutis, et la perspective de ces deux semaines de quiétude domestique m’enchante. Si le voyage ne se fait pas, c’est qu’il ne devait pas se faire ; l’avion se serait écrasé, un caïman nous aurait mangés, la nourriture empoisonnés ; et puis, Nathalie, enceinte, sera de toute façon mieux à la maison. Il semble d’ailleurs que les avions de la TAF ne soient pas très fiables : ces problèmes de dernière minute seraient dus à une interdiction de se poser sur le territoire guyanais, des travaux de mise aux normes demandés de longue date n’ayant pas été effectués…

Pourtant, ce matin, après encore quelques coups de fil, le départ a été contre toute attente maintenu pour 16 heures. Nos amis Delphine et Sébastien, que j’ai appelés à l’école de Saint-Georges de l’Oyapock, ont dû sauter dans leur 4x4, parcourir en un temps record les 250 kilomètres de mauvaise route qui les séparent de Cayenne, pour arriver à l’heure à l’aéroport. Pendant que la plupart des passagers attendaient un hypothétique grand courrier, annoncé donc pour 16 heures, les quelques passagers ayant une correspondance de nuit à Macapa ont été autorisés à prendre en catimini ce petit appareil d’Air Guyane.

C’est donc maintenant le grand calme ennuyeux des voyages en avion – si tant est que l’on puisse parler de calme, car le boucan que fait ce tacot est proprement infernal. Bientôt, ce sera la longue attente nocturne dans le hall de l’aéroport de Macapá, puis le départ pour le Mato Grosso, Cuiaba via Brasilia. Si dieu veut…

Le stylo noir se met soudain à pleurer de l’encre, ce qui ne lui était jamais arrivé. L’altitude ? Ou bien un nouveau présage ? Tout cela n’augure rien de bon, et ce voyage ne commence pas bien du tout. L’argent, aussi, risque de manquer dans ce Brésil alors en plein essor économique et devenu, avec l’augmentation du real, trop cher pour notre budget. Plus préoccupant, la grossesse de Nathalie aurait peut-être dû nous inciter à rester au port (mais gynécologue et docteurs ont été formels et unanimes : le voyage n’est en rien déconseillé, elle peut même « faire du trampoline »). 

Trêve de superstition, de faux suspense et d’inquiétudes feintes : le ciel se dégage, les passagers s’assoupissent dans leurs sièges trop serrés, l’avion même ne bouge pas. Moi, je pense à ce tout petit clandestin qui voyage aussi sur le siège d’à côté, et l’appréhension du départ se dissipe. On verra bien comment se remplissent ces pages…

 

 

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Plus tard, arrivée sur Macapá.

 

Des plis vert tendre

à perte de vue

la forêt rasée.

 

On descend lentement sur Macapá après un parcours bien tranquille. Vu de la route, ce paysage de forêt détruite a quelque chose de navrant ; mais vu du ciel, ce vert pastel parsemé de marais et de criques, semble d’une grande douceur printanière, et l’on se laisse aller à de trompeuses images d’avrils printaniers. Le soleil couchant allonge démesurément les silhouettes, les hublots sont noyés de lumière dorée. On vire de l’aile, et voici sur notre gauche le fleuve Amazone et les rues rectilignes de la capitale de l’Amapá. Maisons dorées, barge immobile dorée dans les eaux dorées du grand fleuve, puis des champs cultivés bien découpés et, partout, des baraques dont on ne saurait soupçonner la misère : Macapá vu d’en haut.

22h45. On mange, mal, derrière les baies vitrées de la Casa do Pão de Queijo : décor beigeasse, climatiseur rouillé, quelques tables en verre, de rares clients, et d’insipides sandwiches mous au salami & ketchup. Le temps passe ensuite à deviser en baillant, assis sur les vieux fauteuils marron gris du hall de l’aéroport. Néons clignotants, ventilateurs poussifs, quelques éclopés qui passent : l’aéroport, ouvert directement sur la ville, évoque plutôt quelque sinistre hall de gare tropical d’une province que même les trains auraient oublié. Sur les autres sièges, quelques passagers attendent, plus ou moins affalés. Un Brésilien discute vivement avec son téléphone portable, laissant filer dans l’air tiède où zigzaguent les moustiques les bribes de cet accent chantant et nonchalent qui est un régal pour les oreilles.

Il n’est pas désagréable de n’avoir rien d’autre à faire que regarder les gens passer, assis dans ce fauteuil miteux sur fond de crépi orange écaillé. À la grande horloge jaune marquée « religiosos publicitarios » (que je dessine sur le carnet), il est maintenant vingt-trois heures. Un petit monsieur lunetté aux cheveux impeccablement blancs discute avec force gestes, debout devant un compère assis – celui-là plus négligé, débardeur orange en short de jean – sur l’un des fauteuils. Les Italiens ne sont pas les seuls à parler avec leurs mains : on ne sait s’il explique à l’autre son travail d’agent de la circulation dans le centre ville, le fonctionnement d’une machine à vapeur ou bien ses derniers exploits à la pêche, mais il y met une conviction extraordinaire.

Les paupières brûlent un peu. À mesure que la nuit s’avance, le hall commence à se peupler. C’est probablement ainsi chaque nuit. Certains visages sont très beaux, aucun n’est marqué par la fatigue, la lassitude, l’énervement, ni tout ce qui se lit habituellement sur les visages des gens dans n’importe quelle gare. Un quidam désœuvré autant que moi se plante devant une photo d’ibis rouge et la contemple longuement, scrupuleusement, bouche ouverte et ventre en avant. Une conversation s’engage entre lui et le responsable du kiosque « Brazil Amapa » devant lequel je suis installé, et sur lequel sont accrochés quelques clichés palots des merveilles de la région. Ne comprenant quasiment rien, je n’en savoure que davantage la beauté sensuelle et musicale du brésilien.

Et c’est ainsi que le temps passe, et que les mots tracés ou prononcés aident à garder les yeux ouverts…

 

1 heure du matin. Les bagages enregistrés jusqu’à Cuiabá, nous attendons maintenant dans une nouvelle salle l’avion pour Brasilia. Vaste salle bondée de gens au regard agrandi par la fatigue, vacarme du téléviseur qui diffuse un dessin animé aux couleurs criardes, murs écaillés, immenses climatiseurs fixés de travers. On voit de plus en plus flou : est-ce à cause de l’image brouillée du téléviseur, du manque de sommeil ou de l’éloignement du voyage ?

 

 

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Samedi 8 avril.

 

Brasilia, 7h30. On arrive, un peu hagard, sur la capitale administrative baignée de brume. Quelques images d’avenues, de maisons avec piscine, de collines maigrelettes, puis c’est le petit aéroport moderne par où transitent les vols intérieurs (les vols internationaux passent quant à eux par Rio et Sao Paulo). Ici, plus de Noirs ni d’Indiens : le type dominant est résolument portugais, européen, l’habillement chic et austère. Il fait frais, 18° seulement. Les grandes baies vitrées laissent entrevoir un paysage plat, de petits arbres en fleurs, quelques manguiers malingres.

9h40, encore un avion, et le départ pour Cuiaba est imminent : près de deux heures de vol encore, avec un décalage horaire d’une heure. Alignement des avions de la Tam (« fière d’être brésilienne », précisent les slogans peints sur les carlingues), ton chantant du brésilien, ciel gris.

  

Cuiabá, Mato Grosso Palace Hotel, 18h30.

Le climatiseur ronfle, il fait maintenant nuit, et j’émerge d’un sommeil profond, la tête encore bourdonnante de moteurs d’avion.

Lorsque l’avion a commencé à descendre sur les plaines et les montagnes du Mato Grosso, j’espérais que nous puissions dès l’après-midi partir en reconnaissance le long d’une de ces pistes rouges qui striaient des champs manifestement inondés, et peut-être même monter au sommet de l’un de ces mornes en haut desquels on devait pouvoir contempler tout le paysage et, j’imaginais, les vols de aras bleus ou hyacinthes, les toucans... Ce projet a cependant dû être différé.

À l’arrivée à l’aéroport de Cuiabá, nous nous sommes pourtant aussitôt décidés : nous louerions une voiture, avant de rejoindre l’hôtel que nous avions réservé et de partir au plus vite à l’aventure. Malheureusement, un individu nous aborde, qui se présente comme guide pour une agence, et qui nous déconseille fortement un tel projet. La Transpantanéira, la route que nous comptons prendre, est inondée, impraticable pour une petite voiture – mais pas pour son bus, avec lequel il nous emmènera volontiers. Ce qu’il dit est peut-être vrai, car la plaine paraissait en effet bien inondée, mais il nous faut d’autres renseignements plus fiables. Nous tentons de nous renseigner auprès des loueurs et de différentes personnes, mais cet individu nous devance, s’adresse à notre place aux Brésiliens et, nous coupant le renseignement sous le pied, souffle les réponses qui l’arrangent. Son comportement devient exaspérant, aussi finissons-nous par renoncer à louer notre voiture et nous rendons directement à l’hôtel, où il devrait être possible d’obtenir des renseignements. Nous aviserons ensuite.

La ville ressemble à Belém, en plus riche : toujours ces rues rectilignes, ces immeubles aux couleurs criardes, ces façades fatiguées… Tout semble fermé, car c’est jour férié pour la grande fête de Cuiabá. Arrivés à l’hôtel, où d’autres guides nous abordent avec courtoisie et sans insister, nous comprenons que notre gêneur a eu le culot de téléphoner pour annoncer notre arrivée : quatre Français qui, les malheureux, veulent louer une voiture au lieu d’emprunter son mini-bus ! Nous pouvons enfin nous laver, et nous renseigner en téléphonant à la poussada Rio Claro, au PK 49 de la Transpantanéira, que nous comptions rejoindre : d’après eux, la route est praticable.

Le temps de nous changer et d’observer un peu, à la fenêtre, ce paysage urbain qui est apparemment celui de tous les hôtels de toutes les grandes villes du Brésil (volée de moineaux domestiques au-dessus des terrasses grises), nous repartons manger dans un petit restaurant au kilo, puis retournons à l’aéroport louer la voiture dont nous avons besoin : une Volkswagen « Gol » trois portes en bon état. Nous faisons quelques courses dans un immense hangar où s’alignent des kilomètres de canettes de bière « Skôl » entassées jusqu’au plafond. Au détour d’une rue, voici un bus qui s’est littéralement encastré en se soulevant dans la façade d’un immeuble : on regarde, perplexe, l’invraisemblable accident, qui illustre assez bien les problèmes rencontrés par les Brésiliens désireux d’emprunter les transports en commun...

Retour à l’hôtel. Malgré son nom, ce n’est pas un « palace », mais un hôtel propre et totalement dépourvu de charme et de personnalité. On prépare l’excursion du lendemain au Parc National Chapada dos Guimaraes, une sorte de mise en bouche avant le grand repas pantanaléique : à soixante kilomètres de la ville, un paysage de grand canyon, sur un haut-plateau qui marque la frontière avec l’Amazonie. L’air y est plus frais (la température en ville cet après-midi était tout de même de 37°) et il y a, parait-il, une chute d’eau impressionnante…

Pour l’heure, les images de Cuiabá défilent dans la tête et sur le petit écran du téléviseur. On digèrera toute la nuit.

 

 


 

 

 

 

2.

À la recherche de la Cité de Pierre

(excursion au Parc National Chapada dos Guimarães)

 

 

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Dimanche 9 avril.

 

7h30, nous quittons l’hôtel pour une excursion au parc national Chapada dos Guimarães, au nord est de Cuiabá soit la direction inverse de celle du Pantanal : un peu de montagne en hors d’œuvre aidera à mieux goûter les charmes des plaines inondées. Le plein est fait, les freins semblent bons, le soleil éclatant. Nous roulons à travers les grandes artères, puis les faubourgs de la ville, déserte en ce dimanche matin. Bien vite, dès la sortie de Cuiabá, le paysage devient sauvage : forêt de petits arbres à perte de vue, et la crête des montagnes au bout de la route.

Le voyage commence.

À mesure que l’on avance sur cette route incroyablement rectiligne, le paysage devient de plus en plus montagneux, évoquant ce qu’on imagine des Montagnes Rocheuses, à cause de la pierre rouge. Brève halte au village de Salgadeira. Le temps se couvre.

À 8h35, deux aras bleus traversent, puis deux autres que nous suivons un temps avec la voiture car ils volent le long de la route. Ils passent juste devant le pare-brise, puis nous les perdons de vue. Nous traversons un haut plateau aride, qui s’ouvre brusquement sur une large faille dans laquelle tombe le « véu de noiva », le « voile de la mariée », une chute d’eau de quatre-vingt six mètres. À l’intérieur de cette vaste dépression, c’est un toute autre univers, à nos yeux plus familiers : une forêt tropicale-équatoriale semblable à celle qui pousse en Guyane.

 

 

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Nous laissons la voiture pour marcher le long de la falaise (urubus et caracaras planant dans le ciel) ; puis nous trouvons le sentier qui permet la descente, et pénétrons dans la forêt. Marche parfois laborieuse dans le sous-bois encombré, jusqu’à la chute, au pied de laquelle je griffonne maintenant ces notes.

J’aime ce vacarme d’eau et ces embruns qui voltigent et picotent la peau. La violence de la chute projette sur le gazon et la mousse rase qui recouvre la cuvette des nuages de vapeur d’eau qui remontent le long de la falaise comme un brouillard de montagne (montagne, falaise, écrire ces mots renforce le plaisir d’être là). La roche, ici aussi, est rouge, recouverte de plantes grasses, de joubarbes géantes, de sortes de cactus incongrus. Je me rapproche encore un peu de la chute, laissant là le carnet et l’appareil photo, et je regarde un moment l’eau qui tombe. Ce brumisateur géant trempe en un instant, ce qui fait le plus grand bien car la chaleur reste étouffante. 

On remonte jusqu’au dessus de la chute : une crique modeste coule là haut, puis se précipite en silence dans le gouffre. Passent, tout là-bas en bas, un, puis deux oiseaux au corps gris, rond, tête rouge (cotinga pompadour ?). Je reste un moment à regarder la forêt, le plateau, la chute d’eau, deux faucons, un gecko couleur de pierre. La pluie se met à tomber.

 

 

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On repart bientôt sur la piste. Il doit être dans les onze heures, peut-être moins. Nous voulons maintenant nous rendre à ce qui constitue le deuxième site remarquable de la région, la « citade de pedra ». Voici ce qu’en dit le Lonely Planet : « Avec ses formations rocheuses semblables à des temples de pierre, la Citade de Pedra regorge de panoramas inoubliables. Elle se trouve à 20 km au nord de Chapada, sur la route d’Agua Fria. De Chapada, prenez la MT-251, parcourez 6 km vers l’ouest, puis tournez en direction d’Agua Fria ».

Cela semble simple et, avec des indications, il aurait sans doute été possible de trouver assez facilement ; nous y passerons la journée.


D’abord, nous roulons jusqu’à Chapada, où nous tournons un moment dans l’espoir de trouver une direction « Agua fria ». Il bruine de plus belle. Chouette endormie sur un piquet en bord de route. Comme la route est belle et qu’un panneau nous en montre la direction, nous roulons jusqu’à un point de vue où nous pensons pique-niquer. Quelques voitures sont arrêtées. Il pleut, et l’horizon est absolument bouché. On mange en hâte puis on repart à Chapada interroger les gens sur la route à suivre.

Bientôt nous voici de nouveau sur la route qui mène de Chapada au « veu de noiva ». Six kilomètres, mais aucune piste digne de ce nom – peut-être une, sur la droite. Le gardien d’une poussada nous indique un chemin, qui s’avère être celui de la chute ; c’est finalement le gardien des dites chutes qui nous explique la route à prendre pour trouver la fameuse cité de pierre : il s’agit certainement de cette piste que nous avions dédaignée, qu’il faut suivre sur vingt kilomètres avant de bifurquer sur la gauche.


Nous roulons sur la piste, à travers la végétation rase. Soudain, voici un superbe toucan toco posé à quelques mètres à peine, dans un arbre rabougri. Nous l’observons longuement. Le chemin sera dès lors ponctué par les apparitions de ce joyau, qui ne nous quittera plus jusqu’à la fin du voyage sans pour autant qu’on s’en lasse.

 

 

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À quatorze heures, il fait si sombre que l’on se croirait au crépuscule.


14h30, toucan toco en vol. Plus loin, un oiseau d’une taille étonnante se tient juché sur un arbre mort. Cela ressemble à une autruche, aussi le baptisons-nous « autruche des sables » ; il s’agit en fait d’un secrétaire, que nous reverrons souvent au cours du voyage.

 

 

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14h45, toujours à la recherche de la Cité de Pierre (existe-t-elle ?), 20 km de piste en direction d’Agua Fria. Sable rouge, fazendas immenses, nuages, poussière, lumière. On se dit que les pistes, ici, sont plus sûres qu’en Guyane, car il n’y a pas d’orpaillage. C’est bien naïf, en fait, car Agua Fria n’est rien d’autre qu’un village de chercheurs de diamants. Sur notre gauche, nous apercevons des formations rocheuses qui pourraient bien être celles de la fameuse « cité de pierre » – un site naturel, et non un village ; mais aucune piste ne se dirige dans cette direction.

15h15, grèbe minime dans une flaque d’eau. Troupeau de zébus dévisageant les intrus, ainsi que le font les bovins du monde entier. Nous faisons demi-tour peu avant le village.

16h40. Nous remontons une nouvelle piste, très sableuse et apparemment interdite par une pancarte. Ballet des « autruches des sables ». Je photographie un martin-chasseur.

Le soir sera bientôt là, et nous renonçons à trouver la « cité de pierre », sans éprouver pour autant la moindre déception. « Faisons demi-tour ici. – Non, il y a trop de sable. Allons un peu plus loin. » Un peu plus loin, une nouvelle bifurcation laisse entrevoir un nouveau panneau sur notre gauche. On va voir. Je suis certain que nous touchons au but... Le paysage s’ouvre et s’agrandit, tout se dégage…

 

 

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Montagnes orangées, falaises, plaine immensément verte, et la lumière du couchant qui enflamme tout cela. C’est féerique, et nous arrivons au moment idéal, avec la lumière qu’il fallait. Plaisante sensation d’être là où il faut, et quand il faut. On part marcher le long des falaises. Il ne sera pas possible de pousser très loin la balade, car la lumière décline, mais ce n’est pas très grave.

 

Observation d’un serpent – l’une des trois espèces, la plus rare en l’occurrence, des serpents lianes présents en Guyane, précise l’ami herpétophile.

 

Au moment où nous partons, une femme très belle arrive, accompagnée d’un photographe, et prend la pause devant les montagnes ; il s’agit vraisemblablement d’un mannequin, dont il nous semblera plus tard reconnaître le visage sur certains panneaux publicitaires. 

   

 

Le soir, retour à l’hôtel. Interminable attente au restaurant, où nous mangeons froid et mal (ce qui importe peu). Sommeil hypnotique. Pluie dans la nuit.

 

 


 

 

 

3.

Le long de la Transpantanéira inondée.

 

 

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Lundi 10 avril.

 

8 heures, nous quittons l’hôtel sous des trombes d’eau tiède. On espère, sans trop y croire, trouver une route point trop inondée ; quand on regarde le ciel (en se protégeant les yeux avec le parapluie), on y croit encore moins… Nous transportons de la chambre à la voiture et nous cachons dans le coffre, avec des précautions de braconniers ou de trafiquants d’armes, un sac de petits pains et de toasts discrètement subtilisés pendant le petit-déjeuner : on tiendra, même bloqués par les eaux !

 

10h30, en route pour Poconé : deux capucins traversent, que nous observons un moment dans les arbres. Pluie, ciel bouché. Voici notre premier jabiru, tache blanche au milieu d’un pré, et une troupe de spatules roses…

 

 

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Vers onze heures, nous atteignons enfin Poconé, la « porte du Pantanal ». Un douanier brésilien nous arrête, non pour contrôler nos toasts froids mais pour nous expliquer que nous ne pourrons pas aller plus loin avec notre Gol : pour rester à Poconé, pas de problème, mais une petite voiture ne peut s’engager sur la Transpantanéira alors que la décrue, anormalement tardive cette année, n’a pas commencé. À une dizaine de kilomètres du début de la piste, un pont aurait été coupé. Nous sommes déconcertés. À la station service où nous faisons le plein, ces informations nous sont confirmées. Nous cherchons un moment dans cette bourgade sinistre qui n’est pas sans rappeler Oyapocké, avant de trouver une carte téléphonique et un appareil qui fonctionne : il faut joindre cette dame si gentille de la pousada Rio Claro, et demander à ce qu’on vienne nous chercher ; mais dans ce cas, il faudrait laisser la voiture, ce qui est absurde et dangereux. Retourner à Cuiaba serait désastreux, s’engager quand même sur la piste, histoire de voir, et rouler jusqu’à une pousada moins éloignée (mais il n’y en a a priori aucune) semble plus raisonnable. Après tout, il n’est pas impossible que les gens de Poconé cherchent à retenir les touristes afin de profiter un peu de leur présence et de leur portefeuille…

On finit par joindre la dame, avec laquelle on s’entretient dans un anglais approximatif mais efficace. La piste, dit-elle, est praticable, on peut passer même avec une petite voiture, sauf tout à la fin : des gens nous attendront alors avec un bateau pour nous amener à la pousada. (Ce que nous ne savons pas encore, c’est que cette dame, elle, n’est pas du tout sur place, où il n’y a plus de téléphone…) Nous quittons donc Poconé, rassérénés. Nous verrons bien.

 

 

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Dès les premiers mètres sur cette piste cernée par les eaux, on pénètre au cœur d’un marais géant, et le spectacle est si beau qu’on en oublie l’inquiétude de ce pont effondré et de la route coupée – et même, toute inquiétude. C’est d’abord une explosion d’oiseaux : pics jaunes, jabirus, spatules roses, hérons, aigrettes, martins pêcheurs, perroquets de toutes sortes… Mais les quelques panneaux de signalisation qui longent la piste laissent présager bien d’autres merveilles : cabiaïs, caïmans, tamanoirs… « peuvent traverser » ! À la première halte pour observer les jabirus, trois caïmans de taille honorable quittent bruyamment la berge ; je photographie le dernier.

Le temps, comme par miracle, s’est remis au beau, mais les eaux menacent sérieusement la route et, par endroits, débordent dangereusement. Bientôt, voici notre premier passage difficile. Nous sortons, jugeons de la profondeur et de la force du courant, arrachons quelques plantes qui risquent de gêner le passage…

 

 

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Nous lançons alors la Gol et, à vitesse réduite, franchissons brillamment la première épreuve, sous le regard amusé de quelques Brésiliens à bicyclette. « Avec la Gol, ça passe, pas de problème sur la piste… » (nous en croisons d’ailleurs une qui revient : est-ce parce qu’elle est passée et rentre à Cuiaba, ou est-ce parce que la route est coupée ?). Le scénario se reproduit si souvent qu’il finit par en devenir presque routinier, la voiture et nous-mêmes nous trempant un peu plus à chaque fois…

Tout au long de la route, les caïmans sont nombreux. Une mère de bonne taille traverse, laissant de l’autre côté plusieurs petits qui piaillent (je ne savais pas que les bébés caïmans suivaient ainsi leur mère après l’éclosion). Lorsque nous traversons à pieds les passages inondés, ils nous suivent du regard, à demi immergés… (Ils sont a priori inoffensifs, mais mieux vaut rester prudent.) Un peu plus loin, allongé sur la route, voici notre premier cabiaï : profondément endormi, il daigne à peine ouvrir un œil à notre passage, lorsque je le photographie par la fenêtre ouverte… D’autres suivent peu après.

 

 

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Lorsque nous nous arrêtons pour manger nos toasts et nos petits pains, plusieurs aras hyacinthes traversent encore le ciel : masque jaune vif, plumage uni d’un bleu incomparable, c’est le plus gros et, à mon goût, le plus beau de tous les aras. Même si nous n’atteignons pas la pousada Rio Claro, nous savons maintenant que le voyage est sauvé. Nous roulons encore longtemps, nous arrêtant souvent pour contempler la faune ou traverser un passage inondé.

 

 

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15h10. Nous avons réussi ! Nous voici devant le portail inondé de la Pousada Rio Claro, au PK 42 de la Transpantanéira. Nous franchissons avec hésitation la grille close (je m’attends à voir surgir quelque taureau hargneux…), roulons encore pendant un kilomètre ou deux, puis nous sommes arrêtés par une nouvelle crique. Personne. L’un d’entre-nous part en éclaireur à la recherche de l’auberge, que nous imaginons juste derrière. J’en profite pour admirer les crabes, les caïmans, ainsi qu’un splendide Paroaria capitata (un cardinal à tête rouge) au bord de l’eau. Silence, attente…

 

 

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Notre éclaireur revient bientôt, mais bredouille. Passée la rivière, on arrive à l’étang, où ne se laisse deviner aucune habitation. Nous décidons finalement de passer avec la voiture cette ultime flaque, ce qui, dans ce sens, se fait presque sans encombre, et nous allons nous garer à l’embarcadère. Le mini-bus de la pousada, deux autres mini-bus et un tracteur sont stationnés, ainsi que deux canots. Nous klaxonnons vainement. Personne ne nous attend.

L’après-midi est bien avancée, maintenant : il faut agir. Sébastien et moi partons donc avec l’un des canots à la recherche de la pousada. Nous suivons ce qui semble être un chemin inondée : l’eau transparente laisse voir des traces de chevaux et de pneus. Je tire le canot, Sébastien utilise la gaffe. Où aller ? L’eau devient plus profonde, le jour décline. Nous décidons de suivre les fils électriques qui, immanquablement, doivent mener à des habitations – que nous ne tardons d’ailleurs pas à apercevoir au loin. Longue et pénible avancée dans ce paysage rendu plus beau encore par la lumière chaude du couchant. Un petit héron bihoreau se tient immobile parmi les herbes, lissant les plumes de son reflet… Je reprendrai plus tard les images de ce moment dans un chapitre de L’éloignement, en les rapprochant de l’histoire de Gilgamesh glissant sur les eaux mortes…

Nous arrivons enfin tout prés de la pousada, ces quelques bâtisses blanches qui forment un îlot précaire. Nous passons lentement les fils de fer barbelés censés clore un champ, puis franchissons, bien fatigués, le portique du Rio Claro.

 

 

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Silence. Voici une piscine et un puits bizarrement entourés par les eaux, un jardin inondé. Premiers pas lourds sur la terre ferme. On entend des voix et puis, enfin, voilà la délivrance, les Brésiliens qui vont pouvoir nous aider et revenir chercher Nathalie et Delphine avec le moteur ! Nous attendons encore un peu sur la jetée que revienne le canot à moteur, puis refaisons à vive allure le chemin qu’il nous avait fallu près d’une heure pour parcourir à l’allée.

 

Au soir tombant, nous voici installés dans nos chambres, dont la coquetterie et le luxe (il y a même un ventilateur) jurent avec le paysage. Fatigue, bonheur d’être là après cette longue et belle journée, dans la grande salle de ce restaurant presque vide que protègent les moustiquaires. Les paupières brûlent, la tête déborde d’images de paysages noyés et de bêtes…

 

 


 

 

 

4.

Pousada Rio Claro.

 

 

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Mardi 11 avril.

 

Midi. Grand calme dans la pousada inondée et presque déserte. Quelques bruits de voix, sans éclats. Les oiseaux vont et viennent aux mangeoires : cardinaux, bruants, pénélopes marails (qui poussent parfois des cris affreux qui évoquent quelque paon enroué) et quantité d’autres se pressent sur cette île, cette arche de Noé. Une mygale s’est réfugiée avec ses œufs près de la piscine, qu’un petit serpent traverse en zigzaguant. Il parait qu’on n’a pas vu pareille inondation, à cette période de l’année, depuis quinze ans : les eaux, au lieu de baisser comme attendu, continuent à monter.

 

 

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Toute la matinée, nous partons en balade en barque avec Ronaldo, un jeune Brésilien désœuvré et manifestement ravi de nous montrer la faune locale.


Dès la sortie de la pousada, voici un cerf du Pantanal qui détale de derrière un buisson et s’enfuit en nageant bruyamment dans le pré inondé. Une troupe de singes hurleurs (de couleur noire, très hurleurs) s’agite dans les arbres : moteur coupé, la barque glisse silencieusement le long d’une clôture, puis nous sautons à terre pour les voir de près (ce qui fait la joie des colonies de fourmis légionnaires rassemblées ici, et qui nous attaquent jusqu’aux cuisses). En plus des babounes, nous observons aussi une espèce de « macaco prego », de couleur plus claire. Ronaldo voit tout, il scrute les berges du Rio Claro avec un œil de buse à tête blanche – d’ailleurs, celles-ci l’aiment bien, car elles attendent son passage juchées sur la cime des arbres et arrivent dès qu’il les appelle en sifflant pour leur donner des morceaux de viande. Cela me permet de photographier ce beau rapace, l’un de mes familiers en mon havre de Guyane.

 

 

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Après avoir débusqué quelques faons, biches et cerfs, nous remontons le rio. Ronaldo nous montre un serpent chasseur parfaitement camouflé, un iguane vert sur fond vert, un cabiaï énorme caché derrière la végétation, une autre troupe de babounes noirs, des « maria faceira », genre de canards à la tête bleue, puis une troupe de coatis que je photographie longuement.

C’est la première fois que je peux ainsi observer les coatis en pleine nature (malgré ses dents acérées qui incitaient à la prudence j’en avais tenu un dans mes bras au zoo de Saint-Laurent-du-Maroni, mais c’était un animal semi-apprivoisé). De lui, Edward Abbey écrit qu’il est « la plus étrange de toutes les bêtes du Sonora » (au Mexique). « Sa fourrure était brun rouille, sa queue arborait des anneaux clairs et sombres comme celle d’un raton laveur, animal auquel le chulu [autre nom du coati] ressemble. Mais celui-ci évoquait aussi un petit ours, avec ses longues pattes arrière et son pas chaloupé. On aurait dit un mélange de différents animaux, avec sa queue de raton laveur, sa démarche d’ours, son nez de cochon, son visage masqué de blaireau, ses longues canines de loup et son corps fin et efflanqué de renard ou de coyote ». J’ajoute que la troupe que j’observe aujourd’hui est composée d’individus très différents, mâles et femelles, jeunes maigrelets ou vieux briscard des hautes branches, certains à la robe sombre, d’autres au pelage roux flamboyant. Tous font preuve d’une agilité stupéfiante, marchant parfois debout sur les lianes ou les fines branches comme un funambule sur son fil, sans prêter la moindre attention à notre présence.

 

 

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Le retour est monotone, sous un soleil écrasant. Somnolence, ronron du moteur. Sitôt arrivés, nous plongeons dans la piscine entourée d’eau. Repas revigorant, courte sieste, puis nous repartons en coque sans moteur, pour ne rentrer qu’à la nuit tombée. D’abord, un peu gênés, nous expliquons à Renaldo qui se préparait à nous accompagner que nous ne voulons pas de lui, par crainte d’un tarif final qui dépasserait nos moyens de paiement. On le sent désappointé. Comme nous nous apprêtons à nous éloigner, il nous montre tout de même le caïman que nous n’avions pas vu, ce qui finit de nous rendre honteux. Il y avait en fait malentendu : sans doute grâce aux conditions exceptionnelles de la basse saison et de l’inondation prolongée de la pousada, il n’y a aucun supplément pour les balades guidées que nous offre Ronaldo, qui nous répète qu’il aime bien se balader de cette manière. Nous profiterons donc désormais de ses talents et de sa gentillesse du matin (très tôt) jusqu’au soir (très tard), et même pendant les repas à la pousada, car il aime manifestement tant son travail et la faune sauvage qu’il ne manquera jamais une occasion de venir nous chercher pour nous montrer une traversée de cabiaïs ou un nouvel oiseau. Nous repartons donc finalement avec lui, saluant au passage ce caïman qui garde la gueule ouverte pour favoriser la cicatrisation de la blessure que lui a laissée un gros hameçon...

 

PantanalconuresLongue glissade silencieuse à travers les prés et la forêt inondée. Le crissement des broussailles épineuses sur la coque alu semble un vacarme. Paysage dédoublé en miroir, d’une beauté inouïe. Des conures à tête couronnée criaillent de temps à autre – je reconnais ce petit perroquet du Suriname échappé d’une cage, tué naguère par Jean à Maripasoula, et que j’avais dessiné. Des fourmis ont construit leur nid de fortune sur de simples brindilles émergées : lorsque la coque les frôle, elles envahissent aussitôt ce nouvel îlot.

 

Ronaldo nous mène à travers les champs et les sous-bois dans un dédale dans lequel, seuls, nous nous serions probablement perdus, ouvrant parfois le portail de clôtures absurdes. Ce que nous espérons, c’est la rencontre avec les loutres, mais rien ne vient et le soir tombe. Nous nous engageons à travers la forêt, la végétation se fait de plus en plus dense. Soudain, notre guide s’agite : « otra ! otra ! » On entend des piaillements, auxquels il répond par des sifflements : voici enfin une famille de loutres en train de s’ébattre dans les eaux vives du Rio Claro, de l’autre côté de la forêt. Elles semblent occupées à jouer, on regarde leurs ventres clairs briller, tourner puis disparaitre dans le fleuve, et l’on garde en mémoire la beauté de ces visions trop fugaces…

 

 

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Retour à la lumière du couchant. Pleine lune. L’eau ne cesse de monter, et la pousada est de plus en plus inondée. Comment repartir ? Nous avons franchi tant de rivières ! Sommes-nous piégés ici ? Peu importe. Ce soir, ces eaux trop hautes nous obligent à rester à la pousada – mais demain, dès cinq heures, nous repartirons sur la piste en vélo, en pirogue, à pieds, à la nage…

 

 

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Mercredi 12 avril.


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5 heures du matin, l’eau a encore monté, presque au ras de la porte de notre chambre maintenant. Nuit. Grenouilles partout. Nous partons en barque admirer le lever de soleil dans les champs inondés. Jabirus, caïmans. Puis nous nous emparons de vieux VTT rouillés pour nous aventurer plus avant sur la Transpantanéira.

Vanneaux sur le chemin d’accès de la pousada. L’eau est partout, il faut souvent rouler en luttant contre le courant. La tempéraPantanal27ture devient peu à peu caniculaire. Un couple de très beaux oiseaux de couleur orange vif se lave dans une flaque, que nous observons ensuite au nid, mais dont le nom me reste inconnu. Un peu plus loin, c’est une nouvelle troupe de babounes particulièrement endormis, qui laissent leurs pattes pendre aux branches et ne daigne pas même nous jeter un regard. L’état de la route et la chaleur, cependant, nous pousse à rentrer bientôt, tant la progression est épuisante.

 

Retour morose ; cerveau en ébullition, je cherche en vain quelque coin d’ombre pendant que l’insolation fait tranquillement son travail…


Une autre tâche nous attend à l’arrivée: il faut absolument faire repasser la voiture de l’autre côté des deux dernières « flaques » que nous avions eu le tort de franchir, et qui se sont transformées en rivières. Il nous faut solliciter l’aide du gros tracteur de la pousada. L’opération, quoique spectaculaire, se déroule sans encombre.

 

Fatigue. Le repas de midi est interrompu par l’appel de Ronaldo, qui nous montre un troupeau de cabiaïs à demi endormis dans l’eau juste à côté de sa propre cabane. À le voir ainsi installé et s’occupant de ses bêtes, chiens et cheval, on se dit que notre guide est heureux (si ce n’est pas le cas, il feint le bonheur avec un talent extraordinaire).

 

Pousada écrasée sous le soleil. Murs trop blancs. Yeux brûlés, fatigue.

 

Intrépides malgré la fièvre, et surtout insatiables, nous repartons pourtant bien vite en canot le long du Rio Claro, dans l’espoir de surprendre à nouveau les loutres. Tico, le cochon-bois apprivoisé de la pousada, veut nous suivre ; Ronaldo, qui craint qu’il ne se fasse manger par un caïman, l’attrape par les oreilles et le ramène au débarcadère, et l’on entend au loin ses hurlements de cochon qu’on égorge. L’opération s’avère cependant inutile : sitôt que nous repartons, le pécari nous suit, file contre notre canot et disparaît de l’autre côté du rio ; sans doute ne reviendra-t-il pas avant plusieurs jours, car il est habitué à ce genre d’escapade.

 

 

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Vacarme des marails dans le grand arbre du dégrad – ce sont ceux-là dont les cris résonnent dès l’aube dans toute la pousada. Au bord du rio, nous observons encore un superbe héron en posture de parade ou d’intimidation.

 

 

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Lente descente silencieuse, moteur coupé, mais les loutres ne se montrent pas. Soudain, Ronaldo fait une embardée et nous conduit à terre. Course poursuite dans la végétation – des deux maïpouris (tapirs) qui s’apprêtaient à traverser, nous ne verrons que le derrière grisâtre dans la pénombre du sous-bois. Plus loin, à l’endroit même où nous avions vu les loutres, nous débusquons encore un faon ainsi qu’une bande de cabiaïs (l’un, surtout, est probablement le plus gras que nous ayons vu à ce jour).

 

Nous nous installons au bord de la rivière et pêchons des piranhas, cependant que la lune se lève (je me contente pour ma part de les nourrir en les laissant repartir avec l’appât). À mesure que la nuit tombe, les piranhas sont de plus en plus gros. Rumeurs de la forêt et de la rivière…

 

Rentrés dans l’obscurité, nous repartons une quatrième et dernière fois sur la piste, en tracteur cette fois – l’excursion semble particulièrement amuser Ronaldo. Sébastien capture de fort jolis bébés caïmans, puis nous dérangeons un très beau serpent vert qui s’était installé devant les phares du tracteur. Peu de bêtes, cependant, sur la piste que la lune éclaire davantage que nos faibles torches. Vacarme du tracteur. Yeux rouges des jacarés, formes fantomatiques des chevaux faméliques venus se réfugier au sec pour la nuit…

 

 

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Coucher vers 23h30, yeux brûlants. Demain, il nous faudra quitter la pousada Rio Claro pour essayer de refaire, en sens inverse, le chemin parcouru le long de la Transpantanéira.

 

 


 

 

 

5.

Pousada Pluvial.

 

 

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Jeudi 13 avril.

 

Nous quittons vers 8 heures la pousada Rio Claro, en laissant tout ce que nous avions pu retirer comme monnaie. Forte migraine, soleil brûlant.

Le retour se fait d’abord en barque, un vol d’aras hyacinthe saluant notre départ. Nous retrouvons ensuite notre Gol, et passons sans encombre toutes les « flaques » de la Transpantanéira – si vite que nous arrivons dès midi à la Pousada Pluvial, où nous avons réservé deux chambres avant de partir. Sur la route, peu de bêtes ; quelques perruches au ventre blanc, de beaux hérons au masque bleu (maria-faceira – Syrigma sibilatrix), des martins-pêcheurs et de nombreux pêcheurs aussi. Marcher dans la chaleur et faire de la voiture m’est particulièrement pénible : je ne me suis pas remis l’excursion en VTT d’hier.

 

 

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La Pousada Pluvial est une vaste auberge plutôt cossue située au tout début de la Transpantanéira, au bout d’un chemin de terre sèche, dans une zone qui n’est pas inondée. Un paradis. Jabirus, ibis noirs, paysage de pâturages aux mille zébus et chevaux ; chambres chaleureuses, repas excellent que l’on prend dans une salle bondée, mais face à un des plus beaux paysages qui soit. Je m’effondre dans un hamac à l’extérieur, ravi et malade ; la migraine s’aggrave encore.


Pendant que les autres partent marcher, je vais m’allonger dans la chambre climatisée. Bien vite, cependant, on revient me chercher : jacarés, toucans toco et aras sont partout – pas question de rester dans le noir plus longtemps, et ce d’autant moins que nous repartons pour Cuiaba dès le lendemain. Je ressors, un peu groggy. Pics jaunes, vols de toucans toco (en voici une dizaine sur un arbre mort), gras caïmans le long du chemin que je m’applique à photographier pour faire passer la nausée – le spectacle est de toute beauté.

 

 

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Est-ce la migraine ou la beauté du spectacle qui me pousse à accepter cette promenade à cheval qu’on nous propose ? Toujours est-il que nous partons à cheval à travers les champs inondés, de l’eau jusqu’à l’encolure. Nathalie, qui est cavalière, ne risque guère de tomber, et le bébé en a déjà vu d’autres depuis le départ (on se dit qu’il deviendra cascadeur…).


La migraine transforme le début de la balade en calvaire. Mon cheval, en outre, semble préférer la nage à la marche, et n’obéit à aucune de mes injonctions. Lui et moi partons finalement dans deux directions différentes, lui, nageant, moi pataugeant, sous l’œil éberlué des Brésiliens qui, sans doute, dans cette région, n’ont jamais vu un aussi mauvais cavalier…

 

 

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Bientôt, nous quittons le marécage et le vacarme des sabots dans l’eau. Avancée enfin silencieuse dans le sous-bois. Des macaques au pelage clair nous attaquent. « Regarde, celui au-dessus de toi ! » – mais lever simplement la tête me donne envie de vomir…


Deux aras hyacinthe sont posés à un mètre de nous sur une branche basse : les chevaux n’effraient ni les oiseaux, ni les caïmans. Mal à l’aise sur le cheval et rêvant à moitié, je décide de descendre pour les photographier – provoquant instantanément le bruyant envol des psittacidés et la consternation des bipèdes.

 

 

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Retour plus assuré. Toucans toco, centaines de jacarés juvéniles dans l’écloserie de la pousada. Je me couche à 19 heures sans manger et ne me réveille que le lendemain matin vers 6 heures.

 

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Vendredi 14 avril.

 


4 heures du matin, les autres repartent sur la piste pendant que je dors encore ; ils observeront pour la première fois ce petit renard de Patagonie que nous mettrons un moment à identifier de manière certaine, et qui semble être ici assez commun. Encore groggy de la migraine d’hier, je marche le long de la piste et photographie aras hyacinthe et jabirus.

 

Nous quittons bientôt à regret la Pousada Pluvial, qui nous a permis de voir à quoi ressemble la saison sèche, et où nous aurions aimé rester encore un jour ou deux (mais l’avion qui doit nous conduire à la deuxième étape de notre voyage n’attendra pas). Nous repensons déjà avec nostalgie à notre aventure le long de la Transpantanéira – qu’un Québécois de la pousada, pourtant équipé d’un énorme 4x4, a renoncé à parcourir au bout de 20 kilomètres, effrayé par la crue.

 

Sur la piste, vers 8 heures, en plein soleil, juste devant la voiture, une loutre géante traverse à toute allure et disparaît de l’autre côté. Sa belle silhouette sombre sur fond de terre rouge s’imprime dans nos têtes. Comme le dit Sébastien (et le fait de le dire est aussi l’assurance de rendre véridique son propos), le mot loutre sera désormais associé à cette image-là, qu’aucune pellicule n’aura pu fixer.

 

Nous filons sur Cuiabá, où nous devons rendre la voiture et prendre l’avion jusqu’à Campo Grande. Animaux écrasés tout le long : loutre, grand fourmilier, caïman, tamandua, serpents – cela donne une idée de la concentration animale qu’il y a ici.


Nous roulons vite, la chaleur nous assoupit peu à peu.


Sensation d’enfance et de très grande vacance. Je rêve de l’enfant qui nous accompagne, silhouette sans forme, sans sexe, sans nom (Léo ? Élina ? ce sera finalement Léo…) et je me dis que le monde est encore beau et qu’il sera bon d’en offrir la contemplation à un nouveau venu...

 

 


 

 

 

6.

Route de Corumba, pousada Passo do Lontra.

 

 

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Vendredi 14 avril.

 

Nous filons sur la route de Corumba, en direction de la frontière bolivienne, sur cette route désespérément rectiligne qui traverse d’immenses étendues de champs, de plaines, de collines, de forêts rases. Bois canon tout le long, toucans toco partout. Bouquets de cocotiers et de palmiers épars. Beaux nuages, vaste horizon.

 

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Sitôt arrivés à l’aéroport de Campo Grande, la taille de la ville nous a poussés à modifier nos plans : nous avons aussitôt loué une voiture et décidé de quitter l’agglomération pour rouler jusqu’à un peu plus de trois cents kilomètres au nord-ouest et passer notre première nuit dans le Mato Grosso do Sul en pleine nature. Depuis l’aéroport, où aucun guide ne vient nous importuner (nous ne sommes pas en période touristique), nous avons réservé à la pousada Passo do Lontra, « chaudement recommandée » par le Lonely Planet : « à 7 km du début de la piste, le long de l’Estrada Parque, l’excellente Pousada Passo do Lontra est une construction en bois sur pilotis caractéristique du Pantanal, environnée d’une faune abondante ».

Vaste plaine à céréales, guère plus attrayante que la Beauce, tout autour de Campo Grande, puis voici quelques points d’eau dans lesquels nous observons toute une troupe de spatules roses. Après le bourg d’Aquidauna, le paysage redevient sauvage : collines rappelant la Drôme, puis savanes « africaines ». Au village de Miranda, toucans et aras chloroptères semblent aussi communs qu’ailleurs, les pigeons bizets…

 


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À présent, le soir tombe lentement et la lumière vire à l’orangé. Nous nous engageons enfin sur la piste. Silhouettes des cormorans séchant leurs ailes dans la lumière du couchant, poussière blanche, nuages roses. Nous surprenons, poursuivons et photographions un serpent étrange qui glissait comme une anguille sur le sable de la piste et que je pense être un petit anaconda. Nous traversons plusieurs ponts de bois, puis un plus vaste pont et un village de pêcheur d’apparence modeste (baraques en bois, on sort pour nous regarder passer). Il nous faut encore rouler et tourner un moment avant d’arriver à la grande pousada : il fait nuit noire, et nous marchons le long d’interminables passerelles sous lesquelles luisent les nénuphars blancs. Chalets de bois plutôt cossus, engoulevents et crapauds. À première vue, cela parait attrayant. À première vue…

 

 

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On nous mène jusqu’au bureau qui sert de réception. L’atmosphère qui règne ici est très latino : lumière verdâtre, salle enfumée, regards en coin de quelques moustachus ventripotents affalés sur un billard… Vacarme dans les haut-parleurs : le tube planétaire de l’insupportable brailleur américain Sean Paul nous accueille. Derrière le bureau du patron, trois photographies encadrées : un arbre aux ibis à droite, un jabiru à gauche, et au milieu… un tas de dollars américains. Le ton est donné.


Trois quarts d’heure de palabres tendues plus tard, nous n’avons toujours pas réussi à savoir le prix d’une chambre pour la nuit. Nathalie mène les négociations en espagnol, mais à chacune de nos questions, l’affreux type sort sa calculatrice et, au lieu de répondre, tape machinalement des chiffres qui, probablement, ne correspondent à rien. Ce doit être une nouvelle forme de communication animale. Il souhaite absolument nous vendre, pour 600 reals par personne, des excursions dont nous n’avons que faire… Je fais mine de partir, mais nous n’avons malheureusement guère le choix : à moins de dormir dehors (ce que je préfèrerais), il est trop tard et nous nous sommes trop avancés sur la piste pour pouvoir espérer trouver une autre auberge, et nous n’en avons d’ailleurs pas vu d’autres en venant.

Le piège.

On finit par nous proposer un taudis pour 70 reals par personne, ce que nous acceptons ; il s’agissait probablement d’une nouvelle entourloupe ou d’une mauvaise blague (la baraque qu’on nous montrait n’était ni habitée, ni habitable) car pour 10 reals de plus, on nous installe dans une autre chambre correcte, que nous devons nous partager. Nous voici dans cette petite chambre, maussades et fatigués. Quel contraste avec la chaleureuse pousada Pluvial et le Mato Grosso ! N’aurions-nous pas dû rester où nous étions, et nous abstenir de cette deuxième étape ? Là dehors, un groupe de pêcheurs se saoule au whisky (nous les retrouverons au restaurant, où ils mangeront et boiront à eux seuls de quoi ravitailler un régiment). L’atmosphère est sinistre, et je finis même par trouver ce cul-de-sac oppressant. 

Le soir, repas gras et indigeste – à l’image du reste. Course le long de la route. Entr’aperçu un mammifère, quelques cabiais. Couché sans douche et rêvé d’évasion.

 

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Samedi 15 avril.

 

Levés avant l’aube, nous partons aussitôt pour une balade en voiture sur la piste ; un cerbère de la pousada court après nous pour vérifier que nous ne cherchons pas à partir sans payer, et il nous faut lui montrer nos bagages restés dans la chambre. Le long de la route, ce sont des dizaines de toucans toco qui se pendent aux branches des bois-canon comme de gros fruits surréalistes, mais aussi des buses à tête blanche et des troupes entières de perroquets Amazones ou de perruches au ventre blanc alignées sur les fils électriques comme des notes de musique sur une partition. Je photographie de nombreux oiseaux, dont ce couple de caracaras huppés à la lumière du soleil levant.

 

 

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Pantanal49Comme nous revenons vers la pousada, le temps devient électrique et le gris très sombre du ciel rehausse encore le vert du paysage. À mesure que la pluie commence à tomber, nous constatons que la piste devient si boueuse qu’elle en est quasiment impraticable autrement qu’en 4x4 (on regarde quand même au passage les gros cabiais, les caïmans ainsi que ce très joli tangara blanc que nous reverrons par la suite régulièrement). Si nous ne voulons pas rester coincés dans cet endroit sinistre, il nous faut absolument partir sans tarder – ce que nous faisons. Au moment de payer, l’horrible individu d’hier se saisit encore de sa calculatrice et fait mine de se lancer dans de nouveaux et fastidieux calculs ; nous lui jetons les billets correspondant à la somme convenue et le plantons là. Il y a de très beaux singes à la robe dorée dans les arbres du domaine. Ma seule satisfaction est d’être parti en emportant involontairement les clés de la chambre, accrochées à un gros porte-clé en cuir en forme de poisson que je conserve comme un trophée…

 

 

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La piste, entre temps, est devenue une patinoire, il faut conduire avec la plus grande prudence et en maintenant une allure aussi constante que possible – ce qui n’est pas toujours évident, au milieu des troupeaux de zébus que convoient ces cow-boys à l’allure terriblement exotique, et qui barrent régulièrement la route… La voiture patine, renâcle, mais nous en sortons quand même.

 

 

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De la boue jusqu’aux vitres, nous filons en direction de Corumba. Nous roulons, roulons jusqu’à la frontière bolivienne, sans rencontrer aucune autre pousada. Nous faisons alors demi-tour et parcourons en sens inverse les 150 kilomètres qui nous séparent de Miranda (vols de toucans et d’aras macao). Nous avons repéré une fazenda (une ferme) sur la route, non loin du bourg ; le pompiste de la station où nous nous arrêtons nous explique qu’il est possible d’y dormir et nous donne la marche à suivre. C’est ainsi que nous arrivons finalement, en fin d’après-midi, fourbus et enchantés, au bout de la piste qui conduit à la Fazenda San Francisco.

 

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7.

À la Fazenda San Francisco.

 

 

 

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Temps gris, air vif et sec dont la fraîcheur apaisante évoque aussitôt l’été en métropole. Calme ambiance de vacances familiales – on est pourtant au bout du monde, et en tout cas plus loin de chez soi qu'on n'a jamais été. Le décor est simple et chaleureux, sans la prétention de la pousada que nous avons quittée, avec des tables et des bancs en rondins bruts. La dame qui nous accueille est charmante ; elle a passé trois mois en France, à Toulouse, et se débrouille suffisamment avec le français pour que nous puissions nous comprendre. Ici, dit-elle après nous avoir le plus simplement du monde annoncé les tarifs (élevés mais raisonnables - lorsque nos amis reviendront, l’année suivante, dans l’espoir toujours dangereux de revivre quelques-uns des beaux moments passés ici, les prix auront doublé), il n’est pas rare d’observer les ocelots ou le jaguar, même s’il est plus facile de voir les animaux en juillet. La faune est exceptionnelle, car la chasse est interdite sur tout l’espace de la fazenda : après avoir des décennies durant tiré à vue sur les jaguars (quelques photographies macabres en attestent), les propriétaires ont accepté de participer à un vaste programme visant à permettre la coexistence des bovins et des félins, le « projeto Gadonça » (Gado et Onça, bovins et félins). Les bovins tués par les félins sont indemnisés, en grande partie par la France, incapable par ailleurs de les protéger sur son propre territoire guyanais. Des recherches scientifiques sont menées, et l’écotourisme apporte un complément aux activités de la ferme (on pourra donc considérer à bon compte que notre présence ici, malgré la débauche de kérozène occasionnée et une empreinte écologique irrécupérable, a quelque chose de bénéfique). Le troupeau est composé d’énormes vaches Montana (une espèce adaptée aux conditions tropicales) et Nelore. La fazenda elle-même couvre une surface de 14800 hectares, répartis en 7500 hectares de réserve forestière (« reserva florestal »), 3300 hectares de « pecuária » (terres pour le bétail) et 4000 hectares de « lavoura » (terres cultivées, je suppose). A priori, on ne devrait pas manquer d’espace – ni s’ennuyer, d’ailleurs…

 

 

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Un peu de musique vient du bar, et l’on savoure cet air joué par l’accordéon du Pantanal (treize ans plus tard l’enfant qui, alors lovée dans le ventre de sa mère, n’a pourtant rien pu voir ni entendre de la scène, joue de l’accordéon devant le bureau de son père, occupée à mettre au propre ces notes : chacun ses notes, et l’accordéon de Léo ajoute une nouvelle couche de mémoire à ces lignes, que je relisais sans émotion, avec un certain ennui même, mais que le simple fait d’interrompre de cette façon ranime car écrire mieux que lire ou simplement regarder des images figées transforme le passé mort en passé vivant, en passé présent, en présence).

On discute encore de l’animal aperçu ce matin, et qui était sans doute un de ces renards de Patagonie si communs ici.

 

 

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Nathalie et moi partons rôder dans les parages afin de repérer les lieux et de goûter la salubrité de cet air automnal (puisqu’il parait que c’est ici l’automne – il est vrai que nous sommes descendu loin dans le sud). Nous saluons les différentes espèces de perroquets rassemblés en nombre dans tous les feuillages, que je tente de photohraphier malgré une lumière toujours trop vive.

 

 

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De ce moment les notes prises en hâte ne disent rien de plus, et pourtant je me souviens qu’il fut l’un des plus touchants, des plus heureux, et si je ferme les yeux (pendant que Léo joue de plus belle et que le matin d’avril illumine mon jardin montagnard), je me revois, je nous revois. Je marche auprès de Nathalie. Nous sommes encore très jeunes, avec des visages très lisses, très purs. Nous marchons tous les deux, en amoureux, car nous l’étions, alors, je crois, après les troubles de ce premier éloignement qu’on avait alors su dépasser. Des chevaux qui semblent en liberté tant leur enclos est vaste se mettent à galoper, et l’on sent monter en nous l’énergie folle de leur course. Comme tout au long de ce voyage c’est encore un éblouissement d’oiseaux, des gerbes de plume qui éclatent en feux d'artifices bariolés dans le ciel limpide. Les perroquets se mêlent aux pigeons, taches vertes et taches grises sur fond de champ jaune. Il y a, dans certains arbres, autant d’oiseaux semble-t-il que de feuilles. C’est le paradis des oiseaux. C’est le paradis tout court, que cette Fazenda, ou, disons, hélas (car dans ce cas on pourrait s'endetter un peu plus, sauter dans un avion et y retourner), que ces moments vécus là-bas, ensemble, il y a plus de douze ans, à la Fazenda San Francisco dans le Mato Grosso do Sul, et je comprends enfin ce mouvement qui m’a soudain fait interrompre toutes les affaires en cours (alors que j’avais justement à faire des choses autrement plus urgentes) pour revenir à ces notes oubliées...

 

 

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Après un temps de repos et un bref repas à l’excellente « cantina pantanerira », nous montons avec un couple de Français de Sao Paulo et leurs trois enfants dans un puissant 4x4 équipé de sièges surélevés et d’un projecteur, pour une sortie nocturne à travers les champs et les bois. Les enfants, parfaitement bilingues, discrets et curieux de tout, nous racontent qu’ils ont vu le soir précédent trois ocelots et, tout contre la voiture, le grand tamanoir; on espère être aussi chanceux – si ce n’est pas le cas, on sait d’ores et déjà qu’on tentera à nouveau notre chance demain soir, voire après-demain.

Longue course dans ce vent frais du sud qui, à lui seul, méritait le déplacement (ce froid m’exalte et me rappelle que mon vrai lieu ne se trouve pas sous les tropiques). Le guide balaie la campagne de son projecteur. On observe le renard, quelques rapaces nocturnes, les petits lapins brésiliens (une espèce locale, qui n’a pas été importée), puis – merveille – deux grands fourmiliers (Tamandua bandeira), une biche, d’innombrables jacarés et cabiais…

 

 

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Lorsque le 4x4 approche de zones où dorment les oiseaux diurnes (hérons, aigrettes, etc.), le guide coupe le projecteur ou évite de les éclairer. Finalement, l’ocelot n’était pas au rendez-vous, mais on rentre ravis, et déjà impatients de recommencer.

 

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Dimanche 16 avril.

 

Temps plus gris, air sec et doux qui me brise le cœur parce qu’il évoque l’automne et que cela fait six ans que nous en sommes privés. Installé dans cette chaise longue face à ce paysage immense que vient clore, à l’horizon, une chaîne de petites montagnes, je savoure. Ce lieu est beau, le climat tempéré est le meilleur du monde, le monde résonne d’appels d’oiseaux (« arara ! » crie l’arara azul apprivoisé de la fazenda), de vent frais et de vie.

 

 

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Pour la première fois depuis le départ, je constate avec tristesse que le temps passe trop vite alors qu’il me vient une grande envie de rester là davantage. J’aime être sur cette terrasse, que l’on s’approprie, devant la tonnelle aux maracujas. Trois perroquets passent. Nathalie s’affaire sur le sac brésilien qui ferme mal. Une des nombreuses autruches de la fazenda contemple comme moi le paysage (il semble que ce ne soit pas une espèce importée). Un troupeau de moutons arrive en bêlant.

 

Ce matin-là, nous repartons marcher le long d’un rio, sur une piste rectiligne (nous ne parviendrons même pas jusqu’au premier virage…), et c’est le même festival de plumes vertes, rouges, bleues dans l’air gris clair. Caïmans et caïques à tête noire, conures couronnées et cigognes, superbe cardinal à tête rouge et jacanas, milliers de perroquets en vol – on traverse tout cela les yeux grands ouverts, incapables de se lasser… Délaissant le carnet, je tente d’en capter quelque chose avec l’appareil photo. 

 

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L’après-midi, nous partons pagayer en canoë sur le rio Sao Domingo, un bras du Miranda, en compagnie d’un excellent guide qui connaît bien son sujet et avec lequel nous sympathisons. Retour sous la pluie. De gras caïmans sont rassemblés autour d’un bateau où était organisée une pêche aux piranhas : ils saisissent les poissons qu’on leur lance au passage, et l’on entend claquer leur mâchoire ; pendant ce temps, un héron se risque lui aussi à tenter d’attraper un poisson, mais la crainte de se faire à son tour happer par un caïman lui fait rater souvent son coup… Non loin de la fazenda, nous surprenons un jeune tamanoir dans un champ, qui s’enfuit en faisant des bonds de cabri. Il faudrait ici décrire la course du tamanoir, qui est un spectacle extraordinaire. Le grand tamanoir a, comme on sait, une longue queue très touffue qu’il traîne derrière lui – on croirait pour effacer ses traces. Le voir courir est aussi cocasse que de voir une mariée en robe piquer un sprint, et sa course aussi instable que celle de quelque adolescent filiforme et dégingandé aux longs cheveux obligé par un professeur sadique à faire du saut d’obstacles. Il court, néanmoins : il fallait le voir pour le croire.

 

Le soir enfin, après un repas rapide, nous repartons en 4x4. Cette fois, nous sommes seuls. Les deux guides, dont celui qui nous accompagnait en barque l’après-midi, sont bien décidés à nous montrer les félins – on sent que le jeu leur plait et que, touristes à transporter ou pas, ils sont prêts à y passer la nuit. Nous allons donc cette fois beaucoup plus loin que la veille (la balade durera plus de trois heures), en plein vent, sur des chemins défoncés. Le temps est couvert, menaçant, et des gouttelettes de pluie voltigent dans le faisceau du projecteur, mais l’absence de lune rend les conditions d’observation meilleures que la veille.  

Bien vite, deux renards traversent, puis ce sont deux tatous qui fourragent dans les herbes, quatre cerfs, des lapins, des souris, plusieurs espèces d’engoulevents, deux chouettes effraies, un hibou, et enfin un premier ocelot, soudain pris dans la lumière du projecteur et qui nous regarde un moment, éberlué, clignant des yeux, avant de s’enfuir derrière une barrière. Voir la belle robe tachetée de ce félin délicat parmi la végétation est une grande émotion. La taille modeste de l’animal surprend (une pensée pour Sepulvéda – et son crétin de traducteur qui s’est trompé d’onça, faisant de l’ocelot, dans son sublime navet Le vieux qui lisait des romans d’amour, une bête sanguinaire capable de boulotter un homme, et même ne pensant qu’à ça…).

 

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Un peu plus loin, nous surprenons une femelle qui s’est installée dans un dépôt de matériel agricole, sous une dalle en béton : elle, se laisse approcher et photographier comme un bon gros chat domestique, ce qu’on fait avec quelques remords car on imagine qu’un tel dérangement n’est pas bon pour l’animal. Les guides nous affirment qu’il reste rare de les croiser et que le dérangement est minime...

 

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Plus tard enfin, comme nous traversons une sorte de grande savane couverte d’herbes hautes, le 4x4 fait une embardée et stoppe brutalement. Long silence. Les guides échangent des signaux et montrent du doigt l’horizon. Soudain je le vois, je devine ses tâches, ses épaules saillantes (c’est cette image qui restera gravée dans la mémoire), sa démarche de grand fauve : il s’agit bien, cette fois, d’Onça pintada, le jaguar. Lui, ne se laisse évidemment pas photographier et s’éloigne rapidement, semant la panique du côté des cerfs.

 

Le temps de se réchauffer en buvant un thé, et l’on se couche ravis, transis, épuisés. Sous les paupières closes défile de nouveau toute la procession des bêtes, avec le jaguar aux épaules saillantes qui referme la marche...

 

 

Lundi 17 avril.

 

 

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4 heures du matin, nous voici déjà debout, marchant bientôt un peu au hasard sur la piste détrempée. Est-ce parce que nous sentons que le temps presse et qu’il faut en profiter du plus que nous pouvons, toujours est-il que nous avons décidé de rogner encore un peu plus sur le temps de sommeil pour participer à la traite des zébus. Les enfants du couple français, deux filles et un garçon, se sont levés également et nous accompagnent. Nous observons d’abord les Brésiliens enlever les veaux à leur mère, les attacher et traire, puis nous nous essayons à la traite. J’ai l’immense plaisir de parvenir sans difficulté à faire jaillir le lait du pis de la bête – et tout de même, on a beau être vacciné contre la fièvre de l’exotisme, traire un zébu dans le Mato Grosso vaut bien l'iguane de Cendrars (je ne me souviens plus du titre de ce texte dans lequel il considérait que manger un iguane en Guyane, ce que j’ai fait, était le comble de l’exotisme...). On goûte, avec délice, ce lait frais, fumant, « bourru », moins fort cependant que ne l’est le lait de tarine…

 

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Un peu plus tard, au matin gris et frais, le ciel est une fois encore traversé par des centaines de perruches et de pigeons (ce mélange de gris bleuté et de vert fluorescent sur fond de nuages est parfait). Pendant que Delphine et Sébastien partent à cheval, Nathalie et moi retournons marcher dans les bocages, parmi les bœufs, les chevaux, les cabiais… Nous passons d’abord jusqu’à la décharge de la fazenda, où se rassemblent de nombreux charognards. Depuis que le temps est redevenu sec et frais, je suis repris par des crises d’allergie, comme l’été en métropole, signe certain que nous sommes en pays tempéré ; l’approche n’est donc pas toujours aussi silencieuse que je le voudrais…

Nous nous engageons entre deux canaux dont les haies grouillent de passereaux superbes (beau couple de sporophiles inconnus – je rate la photographie du mâle et dois me contenter de celle de la femelle, plus terne). Un grand arbre semblable à un chêne : des milliers d’oiseaux y sont agrippés comme de gros fruits multicolores – je crois bien n’avoir jamais vu une telle concentration d’oiseaux, sauf en Écosse dans les colonies d’oiseaux marins.

Montagnes bleues à l’horizon. On surveille les champs, espérant revoir la silhouette massive du jaguar (notre observation d’hier a fait le tour de la fazenda), mais on ne voit que des autruches. Parfois, la tête tourne un peu, à cause du manque de sommeil et de la lumière. On s’en retourne lentement après avoir salué les cabiais…

 

Rentrés devant la maison, sous la tonnelle aux maracujas, je constate que je n’ai plus de place sur ma carte mémoire pour prendre d’autres photos, alors qu’il reste tant de belles images autour de nous ! On ne sait comment les retenir – finalement, on se laisse aller, oubliant même à quel point tout cela est éphémère. Quand on s’endort, c’est pour revoir encore en rêve l’ocelot ou le jaguar fuyant à travers champs… On vit ici de beaux rêves.

 

Le soir, on repart en voiture (la nôtre) dans un paysage devenu presque hivernal. Troupes d’oies sauvages et de cigognes. Trois petits renards jouent sur la piste, que nous observons longuement. Je rate mes clichés de renards, mais aussi une photo de tatou fuyant le long de la piste qui aurait pu être belle (le bougre m’échappe, que je poursuis quelques instants, mais qui se cache finalement dans l’herbe).

 

Dès la nuit tombée, nous repartons une troisième et dernière fois en 4x4 avec, cette fois, une femme comme « pisteuse ». On revoit, plus furtivement que la veille, l’ocelot, ainsi que de nombreux cabiais et renards (un couple joue et se fait la toilette, un petit attrape une souris). Sont au rendez-vous chouette effraie, cerf du Pantanal et un grand fourmilier qui reste à côté de la voiture (le chauffeur, cependant, est pressé de rentrer et je ne parviendrai pas à le photographier ; je garde en mémoire le souvenir de cette longue langue et de ces pattes-sabots fouillant le sol à la recherche des fourmis…).

 

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On fait une fois de plus les bagages, car il faut repartir demain matin pour Bonito, dernière étape de notre voyage dans le Pantanal.

 

 


 

 

 

8.

Bonito, dans les eaux transparentes du Rio Sucuri.

 

 

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Mardi 18 avril.

 

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Superbes oiseaux au sourcil bleu et au ventre jaune sur la balustrade du bar – on quitte au petit matin, avec regret, la fazenda San Francisco. On retourne d’abord à l’office de tourisme de Miranda, où nous attend la petite dame menue, efficace, enthousiaste, de type indien péruvien, qui s’était occupée de notre réservation à la fazenda San Francisco.

 

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On achète quelques bibelots sur la place du village – un ara hyacinthe pour la chambre du bébé, un jaguar portant son petit en miniature, un couple de jabirus avec leur petit également, tous objets qui aujourd’hui demeurent sur le rebord de la cheminée en souvenirs figés. Voyant ma chemise de la fazenda à écusson de martin pêcheur, le vendeur s’écrit avec enthousiasme : « martin pescheoir ! », et colle aussitôt sur le paquet de nos emplettes une image de l’oiseau. Nous filons ensuite vers Bonito. Il est 6h15.

Les cinquante kilomètres de route filent vite. Vols de spatules roses et de cigognes blanches, immenses rizières à perte de vue, partout cette même folie ornithologique… On roule vers, puis à travers les montagnes bleues que nous apercevions tantôt à l’horizon de la fazenda, dans un paysage de pays tempéré d’une confondante tendresse : collines, bocages, petits arbres que je ne reconnais pas, quelques palmiers épars… Le temps s’est radouci, le ciel de nouveau bleu atténue la vivacité des verts. On pourrait parfois se croire dans le sud de la France, mais tout parait plus grand, plus sauvage, plus lointain, et l’on se surprend à avoir en tête des mots tels que : pampa, gaucho, buffle, zébu, Chili… ou Mato Grosso. Il parait que beaucoup de ces arbres perdent leurs feuilles en hiver, et que la température en juillet peut devenir négative pendant quelques jours, ce qui montre bien que nous sommes loin vers le sud, dans un pays à saisons, et l’on n’en savoure que davantage le plaisir d’être là.

Plus loin, toujours plus loin vers le sud, la route se transforme en piste, pour soixante-dix kilomètres de tôle ondulée plus ou moins défoncée. La voiture saute et vibre, mais il nous faut pourtant rouler le plus vite possible (avec des pointes à quarante ou cinquante km/h) car nous sommes attendus à Bonito pour 11h30. Un très bref arrêt me permet néanmoins d’observer et de photographier trois ibis tricolores en compagnie d’un martin pêcheur bicolore...

 

 

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Le long de cette piste, des baraques sans eau ni électricité. Indiens, chiens endormis dans la poussière. Un groupe de garçons joue à quelque chose qui ressemble à la pétanque, et nous regarde passer sans s’interrompre. On est au bout du monde, dans une de ces innombrables zones de quiétude impassible qui semblent oubliées de l’histoire, où le temps ne passe guère, où les rumeurs de la politique nationale et internationale ne parviennent probablement jamais que très atténuées et avec quelques mois de retard.

Bonito est une bourgade cossue, bien pavée, lumineuse, proprette. Nous y retrouvons et embarquons avec nous un guide qui nous conduit jusqu’à l’une des sources du Rio Sucuri (nous retrouvons notre fameuse « autruche des sables » en chemin, et c’est lui qui nous apprend qu’il s’agit d’un secrétaire). Les eaux, ici, sont d’une totale transparence. Une chaîne de montagne de 300 km de long et 60 de large marque la frontière entre le Pantanal et la région de Bonito. Quand il pleut beaucoup, l’eau s’infiltre dans la roche, mêlée de matière organique ; la montagne fait pression sur cette eau riche en calcaire et en magnésium, ce qui donne naissance à ces rivières cristallines qui sont la principale attraction touristique de la région.

Le tourisme ici est cependant, et heureusement, réglementé de manière stricte, à tel point que l’accès aux sites est parfois interdit des mois durant. On enfile, à grand peine, d’oppressantes combinaisons de plongée, car les eaux sont fraîches (20° environ, peut-être moins). On laisse les affaires dans une fazenda, et un camion nous amène près des sources.

On atteint bientôt les eaux, qui sont en effet d’une limpidité d’aquarium. On enfile masques et tubas, puis on se laisse porter par le courant parmi les poissons, les crabes, les algues, les loutres (que seul le guide voit, car il gardait la tête hors de l’eau, mais que l’on entend à plusieurs reprises et qui, parfois, se mêlent aux nageurs).

 

 

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Paysage fascinant. Silence – juste le bruit de la respiration. On se laisse aller, membres mous, abandonnés à l’eau comme un fœtus dans sa poche… Sur ce fond de sable fin qu’on ne peut atteindre (c’est interdit, et les bouées de toute façon nous en empêchent), des crabes rouges, des os, des poissons-ventouse, de gros poissons parfois qui barrent le chemin, en travers du courant, le long des troncs…

Somptueuse dérive, qui me donne l’envie de dire bien fort à l’enfant baignant dans son liquide amniotique que le monde extérieur est décidément plus beau, plus riche, plus surprenant que le monde intérieur.

 


J’écris maintenant ces lignes en hâte, assis dans un parc plein de toucans. Le temps d’admirer une espèce de jolie grive brune dans l’herbe verte ainsi que les toucans, et l’on repart pour le village de Bonito. Tout au long de la piste, traversée de secrétaires (à pattes) et de toucans (en vol)…

 

Bonito décidément ne ressemble en rien aux villes du nord brésilien mais évoque une bourgade du sud de l’Europe. Une baraque branlante, penchée, faite de rondins mal taillés et de paille, y côtoie de belles maisons bourgeoises. On se promène sans crainte, on fait les magasins, on regarde les articles pour bébés. Va-et-vient placide de gens placides. Le ciel est moucheté de petits nuages blancs sur fond bleu clair. Passe le taxiste arara. Sur la rue principale, qui est la seule grande artère, on ne compte plus les dentistes (notre guide d’aujourd’hui, homme cultivé et sympathique, portait un appareil dentaire ; il semblerait que ce soit à la mode…).

Nous arrivons bientôt à l’hôtel Bonsaï, de style chinois – l’ensemble est d’un kitch croustillant. Cour intérieure avec maisonnette au toit rouge japonisant, hamacs rouges, piscine, parc, chambres spacieuses, propres et agréables, grand lit blanc sur lequel je m’installe pour scribouiller, la tête encore et toujours saturée de tant de belles images – quand je ferme les yeux, c’est l’œil bleu du toucan toco qui me regarde… Temps toujours sec et frais, sans moustiques (mais on entend la démoustication passer).

Le voyage touche à sa fin. Demain, on fera encore une ou deux excursions autour de Bonito, avant de regagner Campo Grande, où nous passerons une courte nuit. Ce sera le départ dans la nuit pour Brasilia, puis Macapa pour une nuit encore, et le retour en Guyane.

Nous repartons néanmoins pour manger à Bonito, et nous arrêtons dans une sorte de pizzeria – une baraque modeste où trône un bruyant téléviseur et où une ou deux familles se restaurent. Accueil chaleureux du patron, un vieux monsieur qui nous sert comme des princes…

 

 

Mercredi 19 avril.

 

 

Réveil très matinal, bien avant 5 heures, au cri des marails (un cri encore plus pénible que celui des aras). Je marche dans le parc de l’hôtel Bonsaï : un petit chemin longe un ruisseau, le long duquel le maître du lieu a aménagé des bancs, des abris, et planté des miniatures d’animaux semblables à celles qu’on vend ici aux touristes (jaguars, ibis, spatules, jabirus...). Plus loin, des machines en bois, compliquées et inutiles, utilisent la force du courant pour piler en rythme du grain imaginaire. Tout cela est fait avec minutie, humour, et mauvais goût.

L’air est très frais, comme il peut l’être je crois un matin d’avril en France. Ces bancs le long de la rivière semblent avoir été faits pour le promeneur matinal désireux de griffonner sur un carnet avant de repartir – touchante attention que je salue. Le voyage touche vraiment à sa fin, il faut en savourer autant que faire se peut les derniers moments, humer cet air vif qu’on ne sentira plus de sitôt, écouter les cris des oiseaux (et même ceux du marail), le ruisseau, la rumeur du village (cette clameur de coqs aussi, quand le soleil tout à l’heure s’est levé).

On trouve ici un peu partout de vieilles Ford de collection, grandes comme des péniches et entretenues avec soin. Des plantes en pot constituent un invraisemblable jardin tropical. Quel diable d’homme est l’original qui est derrière tout ça ? On regrette de ne pas en savoir davantage… et de ne plus pouvoir prendre de photos.

Après un copieux petit-déjeuner pris dans une salle elle aussi japonisante et kitch (chaises noires, nappes blanches), on file en direction d’une grotte – pourquoi pas ?

La visite est encadrée, le port du casque obligatoire, et les consignes de sécurité laissent penser que nous nous préparons à trois heures de reptation spéléologique. En fait, il n’en est rien : le site n’est qu’un vaste trou avec quelques stalactites et, tout au fond, un tout petit lac sans doute joli quand le soleil l’atteint. Les Brésiliens ne sont pas habitués à ce type de site, et se montrent enchantés de ce qui nous parait si banal. Ce qui est plus gênant, c’est qu’il nous faut attendre un quart d’heure tous les vingt mètres afin d’écouter le discours de la guide (en brésilien) et de laisser passer les nombreux autres groupes. Nous fuyons au plus vite dès que cela nous semble possible, en expliquant à la guide que nous avons un avion à prendre (celle-ci comprend qu’on lui demande s’il est possible de venir dans la grotte en avion, et nous précise que cela lui parait difficile…). Je ramène, pour la forme, un ultime cliché.

 

 

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Nous voici parcourant de nouveau les quelques 300 kilomètres qui nous séparent de Campo Grande. Temps chaud à nouveau, la route est longue et aucune échoppe ne se présente pour manger. Nous tentons un arrêt dans le village perdu de Nioaque (un joli nom inca), entrons dans une baraque sinistre qui ne vend guère qu’un peu de pain, puis repartons.

 

 


 

 

 

9.

Épilogue :
Campo Grande, Brasilia, Macapa, Cayenne.

 

 

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Jeudi 20 avril.

 

4h30 du matin, aéroport de Campo Grande. Réveillés bien avant 3 heures dans ce petit hôtel propre mais bruyant que nous avons eu tant de mal à trouver, nous voici de nouveau attendant dans le hall d’un aéroport. On arrivera à Macapa dans l’après-midi, et demain en fin de journée à Cayenne. Pour passer le temps, je vérifie dans les toilettes de la salle d’embarquement le sens dans lequel tourne l’eau du lavabo : ce n’est pas si facile à voir, mais c’est bien dans le sens des aiguilles d’une montre…

Peu de choses à dire de cette fin de voyage semblable à toutes les autres : fatigue, lenteur, plaisir du retour aussi. L’arrivée à Campo Grande a été laborieuse, car la ville est immense et les directions au Brésil rarement indiquées. Nous tournons plus d’une heure à la périphérie avant de retrouver l’aéroport, puis l’hôtel Iguaçu où nous déposons les bagages avant de retourner rendre la voiture à l’aéroport. Nous repartons en taxi dans un bar-restaurant branché du centre. Petite salle sombre, musiciens, on mange bien et l’on boit, une fois n’est pas coutume, des « daïquiris » (groseille, rhum, sucre). On se couche tôt, vers 21h30. Un journal télévisé en français m’apprend qu’en Italie, Berlusconi a été battu aux élections.

 

21h, hôtel Mara, Macapa. Nous voici enfin à Macapa après un voyage fatigant et ennuyeux, fait de descentes et de remontées. Courte escale à Goiana, que je n’imaginais pas aussi vaste, puis à Brasilia : impeccable file indienne d’Indiens brésiliens revenant d’une conférence nationale des peuples autochtones et regagnant Belém – on retrouve des types familiers. À Macapa, où nous atterrissons vers 14 heures, nous retrouvons un temps gris, très humide, et cette chaleur moite qu’il va falloir réapprendre à supporter – à laquelle on se réhabitue vite, en fait. L’hôtel est laid, comme tous les immeubles de Macapa, mais la chambre correcte – l’eau, dans le lavabo, coule à nouveau dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

On marche dans Macapa, espérant trouver quelque chose à acheter – et on trouve : je repars avec un certain nombre de disques de bossa nova, de Gilberto Gil, ainsi qu’un DVD clandestin de ce spectacle de Banda Calypso diffusé par la télévision brésilienne pour le nouvel an, et que j’avais regardé depuis notre chambre de Belém…

On zone le long de l’Amazone, jusqu’au bout de cette jetée que nous connaissons bien. Des garçons s’amusent à se battre dans la boue du fleuve, l’eau monte à grande vitesse. Un, puis deux dauphins sautent, quelques cormorans et des sternes volent dans l’air lourd. On achète à un gamin un paquet de noix de cajou, que l’on mange avec plaisir.

 

Les yeux de l’hôtesse du Mara s’étaient mis à briller à l’évocation du restaurant de l’Estaleiro ; quand on y mange, le soir venu, on la comprend. Dans un décor marin chargé, on déguste pour presque rien un poisson au tucupi qui éclipse aussitôt les poissons vaseux que nous avons parfois tenté de manger dans le Pantanal (où les poissons n’ont en rien les qualités de ceux que l’on trouve dans la région amazonienne). Cela restera de loin le meilleur souvenir culinaire du voyage (souvenir bien fugace, d’ailleurs, dont il ne reste aujourd’hui que ces lignes qu’on est prié de croire sur parole, mais qui n’évoquent plus aucun goût dans la bouche).

Retour à l’hôtel, où le vacarme du climatiseur couvre celui de la rue. On s’effondre dans le grand lit.

 

 

 

Vendredi 21 avril.

 

 

Le voyage est fini, semble-t-il. Resté seul à l’hôtel je regarde les gens et les voitures passer en contrebas de cette grande artère encore trempée de la dernière averse. Vapeurs d’essence qui donnent la nausée, musiques et moteurs. Le téléphone sonne, mais je ne comprends pas ce qu’on cherche à me dire en brésilien, et mon interlocuteur finit par se lasser. Passent les bus à grand fracas. Enseignes violemment colorées : Importadoro Macapa, Petrobras, Amaflam, Cerpa, Amazon Santarem, Casa Brasil, Bom de Preços Modas… Un camion stoppe juste sous ma fenêtre : Pantanal distribudora, avec un jaguar en écusson. L’air saturé d’essence et d’humidité suffoque un peu, je regagne parfois l’intérieur de la chambre pour me donner l’illusion de respirer.

De ce petit balcon miteux, on a vue plongeante sur ces bâtiments en ruine ou en construction, ces morceaux de fer rouillés, ces murs en briques qui semblent sur le point de s’effondrer, ces façades aux peintures écaillées.

Passe la marchande de parépous, avec sa brouette de fruits rouges.

Passe un gentleman en tongs vertes, short blanc et béret bordeaux.

Un chien s’étire et se roule en boule à l’angle de l’avenue (les chiens ont aboyé toute la nuit). Un motard au tee-shirt marqué : « Jesus pode fazer o impossible » file en pétaradant. Encore un bus « uniaõ Macapa » et un autre, « Amazon tour », que je vois passer entre les câbles électriques qui quadrillent le ciel de toute la ville, et sur lesquels, parfois, un bleuet (tangara évêque) se pose. Cinq ou six urubus tournent dans le ciel gris sombre. Quelques pigeons bizet, aussi…

Le bus Santana/Macapa remonte la rue – puis de nouveau la marchande de parépous poussant sa charrette au milieu des voitures. Une camionnette équipée de haut-parleurs circule lentement dans la ville pour annoncer avec emphase quelque événement formidable dont je ne comprends pas la nature (ce n’est certainement pas notre retour en Guyane). Une voiture bordeaux se gare sous mon balcon, diffusant à tue-tête le dernier tube de Banda Calypso, « Isso e Calypso » ; un gros Indien baraqué et moustachu en sort et claque violemment la porte. La musique s’arrête.

Bientôt, le spectacle me lasse et je retourne m’allonger. Je ferme les yeux. Je vois un vol de aras hyacinthe et deux jabirus…

 

12h30, aéroport de Macapa. L’organisation de l’enregistrement ressemble à une mise en scène de Tati : en guise de contrôle des bagages, on effectue quelques pas de danse autour d’un portique ; Delphine se retrouve avec le billet de quelqu’un d’autre, suite à une erreur de la Taf, et il n’est pas possible de retourner manger les mauvais sandwiches du bar parce que nous devons rester confinés dans la salle de ceux qui partent pour la Guyane (on ne comprend pas pourquoi). Cela ne nous empêche pas de reprendre l’avion et de retrouver notre Twingo bleu à l’aéroport de Rochambeau.

 

Le premier grand plaisir du retour est de revoir les images prises lorsque nous étions là-bas, dans le Pantanal, où nous retournerons peut-être si les finances et le destin le veulent (il n’en a rien été)…

 

Le deuxième est de mettre au propre sur papier glissé dans de brillantes pochettes plastifiées les dites images ainsi que les notes griffonnées sur le carnet.

 

Le troisième est de s’en souvenir, des années plus tard, et de se dire qu’on a bien fait de s’en aller pendant qu’on le pouvait car on a pu de visu voir à quel point notre monde était beau.

 

 

Mato Grosso, avril 2006 / La Table, avril 2019.

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.