MOVING OUT

(du bop au free)

 

ABG25

 

Que ce crépitement progressif de chantier, de charrette, que ce roulement qui s’amplifie et gagne peu à peu toute la rue, le soir, soit bel et bien le bruit de la pluie, on en reste aussi étonné que le chat (qui a bondi de son placard et repris son poste sur le paillasson). On n’avait pas vu venir les nuages, revenir le mouvement. Une odeur de calcaire mouillé monte et tous les sens s’en trouvent revivifiés.

L’heure est grave – le graveur, après s’être un temps retiré, gouge à la main va graver.

L’heure est légère, on arrive indubitablement à un tournant de notre histoire de gravure et de jazz, dont l’énergie finale est sur le point de déferler.

Quelque chose souterrainement et paisiblement pulse, sang qui bat, sève qui gonfle sous l’écorce et enfin s'élance, jaillit serré d’abord en gerbes de jeunes aiguilles, herses légères et fines dents de dionée parfaites pour dévorer les heures ; puis tout cela s’espace dans le ciel bleu-gris du soir d’été.

On sent une impatience que rien ne saurait apaiser, qui ne cherche d’ailleurs aucun apaisement mais sa seule prolongation dans l’air et l’échappée du temps, comme de l’enfant qui, après avoir joué tout un long jour, joue encore dans le jardin, à minuit – et ce n’est ni joyeux, ni triste, mais simultanément l’un et l’autre, et intense surtout, parce que de cette faim de jouer rien ne le rassasierait.

Du jazz on dit qu’il est « tentative d’élongation de l’instant ».

Maintenant le graveur est parti en exploration dans les veines du bois, avec le geste sûr, la maîtrise, et toute la minutie nécessaire. L’enfant joue. L’arbre vit. Le saxophone ténor se lance dans une improvisation virtuose aux attaques précises, au tempo intenable et qu’il tient cependant, pratiquant cette technique de respiration que l’on dit « continue ».

Le temps n’existe plus.