LA BELLE ENDORMIE

 

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Cette fois on ouvre les volets. Passent trois balayeurs en gilets orange qui débonnairement devisent en laissant trainer leurs balais. À l’entrée la belle endormie ne bouge pas. La tête dans le creux du coude elle feint le sommeil, mais sa bouche pulpeuse se presse sur la courbe pure de son bras, comme pour poser un baiser sur sa propre chair devenue chair du rêve, chair de l’autre. Dans les boucles végétales de sa chevelure emmêlée où un oiseau pourrait creuser son nid, tout un jardin frémit.

Tout, ici, reste affaire de désir, affaire de faim, à fleur de peau, la main rêvée dans une chevelure d’oiseaux. À cause des images qui brillent dans l'obscurité, de l’encens allumé par Jérôme, des rites propres à l'Atelier et de la paix qui y règne, on pense à une grotte, à un temple. La musique festive et fière du « premier jazz » – Nouvelle Orléans, 1917 – cependant y résonne, et le chat en a fait son repère, installé en boule devant la porte ouverte maintenant, et qui regarde sans désir les passantes, mais avec affolement et force claquements de mâchoires les envols de pigeons.

Tout cela semble paisible, presque domestique, mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce qui anime le renonçant assis dans la pénombre rouge du temple, ce qui pousse l’homme au fond de la grotte pour graver ou pour peindre, cela reste la faim, le vieux désir inguérissable qui fait se frapper et crier à la face d’une divinité qui crâne : « Rassasie-nous, nous avons faim de commotions intersidérales – ah, verse nous des laves astrales à la place de notre sang… » (et tout ce qui s'en suit).

La porte est grande ouverte sur la rue claire. La jeune fille africaine, le Blanc mal réveillé à la chemise fripée, le Créole en polo violet, lunettes dorées, dent en or, sans ralentir la marche se tournent vers la galerie et simultanément regardent le chat qui les regarde et le graveur qui, crayon à la main, ne lève pas la tête du petit personnage dodu qui sieste sur son bateau de papier et vogue vers le sceau.

C’est la Louisiane, parfois, ici.

Le chat, que seuls terrorisent les poussettes, les enfants turbulents et les saxophones, joue avec constance son rôle d’appât : regardez-moi, entrez et voyez, sur l’étagère juste à gauche, mon double en noir et blanc.

Entre un jeune homme roux, qui demande « un portrait d’Asiatique triste » que sa compagne a repéré et désigné ainsi ; on cherche, parmi les images, celle qui pourrait correspondre.

Entre un couple décidé qui s’affaire parmi les cadres – une caresse au chat – cependant que s’enflamme l’orchestre, et l'on se dit que c’est bon d’être là...