RENCONTRES HASARDEUSES

 

 

ABG15

« Dans la nature de chacun de nous il y a cent pourceaux. »

Farîd-ud-Dîn’Attar, Le langage des oiseaux.

 

Un jour, dans mon bayou, sur l’air d’une trompette poisseuse, un jour de poisse et de temps moite où j’avais mis pour sortir ma tête de poisson et mon chapeau melon, j’ai fait la rencontre d’un cochon. Un gros porc, un vieux verrat velu du ventre, étroit du dos, un mètre dix au garrot – un vrai pourceau.

Me barrant le passage il m’a regardé sans me voir de son petit œil mort, comme hostile, comme ailleurs, faussement indifférent, puis il m’a coincé dans un angle et je me suis laissé attendrir.

Il m’a rappelé certain cochon laineux caressé dans l’enfance : en l’île où je suis né garçonnets et cochons sont élevés ensemble, et ma mère m’allaita en même temps que mon frère porcelet.

L’orchestre a continué à jouer, la trompette a couvert ses grognements de porc et personne n’a prêté attention à mes mines de poisson affolé. Comme par un ressac je me suis laissé battre, à coup de lattes, à coups de groin, plus quelques coups de dents car le porc est gourmand. J’y ai laissé des écailles, et mon chapeau melon.

Le cochon, cependant, avait de la conversation. L’affaire terminée, et son appétit momentanément apaisé, il m’a dit qu’il serait pour moi source de vie, réserve de virilité, à condition que je le tue. Je lui ai répondu qu’il n’en était pas question, j’ai remis en place mon veston, ma redingote, ramassé mon clairon, et j’ai continué mon chemin.

 

 

ABG16

 

Un peu avant douze ans je me suis mis à peindre des serpents. Je couvrais des carnets entiers d’entrelacs colorés, « spaghettis » pariétaux, cobras, couleuvres enlacées. J’aimais aussi les regarder fuir devant la barque ou se réchauffer sur les berges. Un jour mon père m’a montré comment les attraper et leur faire cracher leur venin.

Quand j’ai rencontré celui-ci j’aurais dû me méfier, à cause de ses pattes. C’était là le signe indubitable de son appartenance au temps suspect du Paradis, au temps d’avant la Faute où les serpents insoumis ne rampaient pas encore. J’avais pris, pour aller discrètement entre les algues et les palétuviers, une apparence de crustacé. Lui portait beau, écailles impeccables, monocle à l’œil, antennes alertes, dards luisants. Je me suis laissé fasciner, estimant à juste titre qu’il faut des proies aux prédateurs.

Il m’a déchiqueté avec délicatesse, me complimentant pour ma chair pimentée, puis a recraché ma fine carapace dans laquelle je me suis éloigné, un peu sonné, bien décidé à choisir, désormais, une forme plus sûre.

 

 

ABG17 

Mais oui, c’est bien ma tête humaine accolée à ce jeune corps de faon ! J’ai été une bête assez douce, docile, timide et pleutre sans doute, mais curieuse des rencontres. Quand j’ai rencontré le sorcier il n’a eu aucun mal à prendre possession de moi. Que voulez-vous ? Avec une identité assez floue, des formes aussi changeantes, mon salut est dans la fluidité, et j’aime me soumettre.

Je me suis laissé diriger, il est devenu pour moi un guide plein de tact. Il faisait, avec ses mains, des tours de passe-passe, faisant paraître et disparaître les images, m’en racontant de belles et me faisant voir du pays. Il était plus grand, plus vieux, plus sage, plus fou que moi. J’aimais beaucoup sa façon de me faire marcher.

Nous avons cheminé ainsi un moment et puis, le voyage a pris fin, chacun est reparti sur son propre chemin. On peut encore lire, ici ou là sur les sentiers de glaise, les traces entrelacées de nos empreintes.

 

 

ABG18


Il y a tant de rencontres hasardeuses, tant de combats gagnés, perdus, tant de métamorphoses. Finalement je suis sorti des flots au rythme de « Doin the frog ». Cette fois j’ai trouvé forme humaine. J’ai laissé derrière moi l’oiseau, la femme, le caïman qui tous m’avaient trouvé à leur goût. Je n’ai gardé, pour me couvrir et pour l’envol, qu’une aile.

Plus tard quelqu’un, en se moquant, m’a dit : « C’est dur de voler avec une seule aile ! »

Je sais.