« TALWEG YODLE »

 

 

Il pleut depuis dix jours. À Paris la Seine, dit-on, déborde. Depuis le creux de mon jardin envahi par les feuilles et la brume on ne voit plus la montagne, et cette atmosphère vaporeuse inévitablement ramène en arrière.

Je me souviens des dernières semaines en Guyane, dans le jardin de Rémire balayé par des averses si violentes que le chagrin et la peur du départ s’en trouvaient emportés.

Je me souviens de cet étrange été de la mort de ma mère où il avait tant plu qu’on se croyait perdu en mer – et je restais accoudé au chambranle à guetter les éclairs.

Cette nuit encore m’est revenu ce rêve qui vire à l’obsession.

Je marche à ses côtés dans la pénombre de la forêt tropicale. Je vois de façon très précise les oreilles blanches, translucides et velues des champignons qui poussent le long des troncs noirs. Ma mère proteste en riant à cause de la boue dans laquelle on s’enfonce et de ses cheveux qui frisent. Je suis heureux. Je dis avec légèreté que c’est une chance de pouvoir marcher ici ensemble et qu’il faut en profiter. Seul le réveil me ramène à la réalité de sa disparition − réalité d’ailleurs bien moins crédible que ne l’est celle, plus palpable, plus sonore, plus vive, qu’offrent les images du rêve.

 

Tout le fond du jardin disparaît sous la pluie.

 

Je suis assis dans le salon et dispose de deux heures de pluvieuse solitude. À ma gauche le chat Musique dort, et à ma droite c’est la vieille chienne au nom de palmier guyanais qui ronfle. J’ai posé sur la table la théière aux singes verts, et ce beau bol japonais qui est encore un cadeau de ma mère : un oiseau noir sur fond clair, et le reste pris dans un noir brillant veiné de vert.

Devant moi, la grande enveloppe de papier kraft qui contient les images.

 

Première gorgée brûlante.

 

De quelle façon ces images venues d'une autre histoire vont-elles cette fois s’insérer aux miennes ? Suivront-elles ma propre pente en m’offrant un autre labyrinthe pour m’enfouir, une forêt pour m’évanouir – ou bien feront-elles dévier mon cours ?

À dire vrai tout me va. Rupture, continuité. Couleur ou noir et blanc. Le dedans, le dehors. Le mouvement et l’arrêt. Les bêtes et les hommes. La pesanteur, la légèreté. La descente tranquille, l’embardée.

 

Deuxième gorgée. J’arrache l’enveloppe, en extrait le carton protecteur, ôte le film plastique d’où s’échappe l'odeur d’encre (les deux autres chats de la maison rappliquent et sautent sur la table pour flairer l’objet inconnu). C’est Noël, c’est jour de fête ! Enfant sage je suis récompensé de cinq images qui m’offrent à la fois l’attendu et la surprise : foisonnement sombre sur fond blanc, fantasmagorie d’un rhinocéros vert et d’un cheval gris sur fonds noirs, épure érotique d’un beau nu sans visage et puis, tout en bas, tout en haut, les modulations graphiques d’un yodle intérieur.

 

Dehors la pluie tombe de plus belle mais je ne regarde plus : je suis dedans. 

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D’abord tout est noir, lumineux, aveuglant, avec ce contraste violent d’un paysage maritime vu à contre-couteau d’un soleil rasant. Mouvement littoral, cartographie onirique d’une Guyane mentale : les limons s’y déplacent sans cesse et les fleuves ne rejoignent l’océan qu’après des détours si compliqués qu’ils semblent s’être perdus en route.

Sur la colline qui domine les marais il y a une pierre gravée à laquelle on accède par un long sentier tortueux et moustiqueux. Les Amérindiens ont laissé là quelques-uns de ces signes sibyllins qui s’obstinent à nous parler sans qu’on y comprenne grand-chose. Voici donc un crâne de flamant mort qui brille et semble vif, un oiseau-serpent-liane-et-lyre, une harpie féroce becquetant un amas d’arêtes et d’os !

Des os... des os jonchent le rivage, le sous-bois... Alentour tout un peuple de petites créatures grouille et s’infiltre sous la peau, sous la paupière, sitôt qu’on se laisse imprudemment aller au sommeil.

On est bien dans ces rêves. Il y a, je me souviens, une histoire du marin Corto qui dit très bien cela : « Écoute… Cet homme était heureux… Il regardait la lagune des beaux songes et il voyait les choses comme il avait envie de les voir… Pourquoi le tirer de ce rêve ? »

La fièvre apaise et trompeusement libère. Ça sent l’encre et la colle, la vase et la forêt. Quand on traîne le pied sur le sable mouillé des lueurs phosphorescentes s’allument des lucioles. Il y a des yeux qui brillent au loin, des insectes fous pris dans les lampes, et toute une rumeur de batraciens qui gronde et enveloppe.

Vient l’envie de rapetisser, de se pencher sur la page, l’écorce, le sol, pour suivre de très près ces nervures de feuilles que s’inventent les grenouilles et les insectes. On a soif de détails et d’invisibilité, on aspire à une écriture indéchiffrable faite de fractales en pattes de phasmes se ramifiant à l’infini…

Termites, fourmis, fougères, algues – voilà que l’on s’enfonce et qu’on se creuse un petit tunnel blanc presque imperceptible sous la peau de la nuit jusqu’à une zone tout à fait noire et lisse.

Plus de repères.

On ferme les yeux et laisse venir les visions.

 

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Le rhino revient pesamment. Celui-là, à force de se complaire dans son passé tropical qui lui fait oublier l’enclos du zoo et la disparition des bêtes de sa race, il est devenu vert. Vert vieille mousse tirant sur le jaune. Vert poudre de macha pour la Cérémonie ou le voyage halluciné d’un chamane mâcheur de thé. Il lève la patte et heurte du groin le cadre végétal. Il porte une carte sur son corps : si tu la lis, tu peux te perdre ou te sauver. Il est lui-même littoral et lagune, enserré dans le rectangle de ton rêve, tourné à gauche toute vers le passé.

 

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La volte-face bleu-gris du cheval lui répond – et je la prends pour moi, d’accord (c’est inscrit), comme un signe m’incitant à changer de direction. Littoralement la bête se retourne, sa crinière fait comme une vague, il y a de l’énergie et même peut-être une certaine colère dans la posture, le regard, ces oreilles en arrière, la courbe du museau (qui m’évoque à tort ou à raison le cheval sauvage dit de Przewalski).

Plus de cadre mais l’écume de la bête, de la vague, et l’écho d’un chant vigoureux qui te sort à nouveau de ta torpeur et te remet en selle : « Mon cheval au cœur éclaté n’est pas à son dernier galop… »

Je retourne à la grande gravure nocturne et file vers le haut, vers le blanc. Il y a là, un peu à l’écart, à quelques encablures de la côte, deux petites îles qui dessinent comme le dos et la tête d’un personnage immergé, cadavre, ou survivant qui fait la planche dans l'espoir d'accoster.

Je préfère y voir une île où j’aborde et où m’attend, allongée sur le rivage...

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L’île, donc. Le refuge, quel qu’il soit. Il y fait blanc et chaud et toutes les formes s’y étirent. Demi-nue sur le rivage, la femme sans visage offre les lignes lisses de son corps épuré. Autour d’elle le monde s’est effacé.

Cette fois tout te porte vers la droite, vers la courbe esquissée du sein et ce visage vide − à moins que d’autres envies d’enfouissement animal ne ramènent du côté de l’obscur ou ne déportent vers ce triangle blanc que dessinent les jambes gainées de noir.

Cette fois tu peux te reposer dans une nudité sans violence, mais pas sans ombre : ce bas noir – pour quel dessein, quel trouble ? Il n’y a pas de lumière sans ombre, et le bras de Rita ne serait pas vraiment nu sans gant noir, mon vieux !

Remets-toi en chemin.

Talweg Yoddle

 

Remets-toi en chemin sur le sentier de la Vallée, suivant les points les plus bas de ton torrent pour mieux moduler ton chant alpin : « Talweg yodle » !

On change de format : carré parfait. De haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite et de droite à gauche, ça rebondit dans tous les sens en faisant cercles, ellipses et fracas ! Des chats effarouchés sautent en hérissant leur poil. Un chamois lance son cri d’alarme pour signaler une chute de pierres. Une araignée pendue monte et redescend son fil comme un yoyo, cependant que la pluie et le vent griffent et sculptent la pierre.

Pour aller graver là-haut cette silhouette de bouquetin il a fallu traverser la rivière, se hisser de faille en faille, monter un échafaudage (on voit encore les traces des rondins enfoncés dans la roche), braver le vertige, travailler en équilibre instable – et pourquoi faire ?

Juste faire le lien entre talweg et crêtes, entre hier et demain, entre l’homme et le monde.

Juste laisser trace pour permettre à d’autres de s’orienter, de questionner la route, la bête et l’homme.

Juste pour yodler en remontant vers la vallée.

Et l’on se dit alors que la balade est belle, qu’on a soif encore de vallées, de forêts, de torrents, de falaises, de ces formes et de ces images dont l’attente n’est pas vaine tant il est bon de les accueillir et de les suivre.

On en sort plein d’allant.

 

2 juin 2016