DIX STATIONS SUR UN CHEMIN DE FEU

 

 

Je prends de l’arbre comme d’autres prendraient de l’âge, ou le large,

et je cherche le feu dans mon rêve forcené de forêts…

 

Jean Vasca, « Voici le feu »

 

1.

 

Station001

 

Un jour, lorsqu’il sera grand, qu’il sera homme, il aura une maison dans la forêt, un foyer bien caché dans les premiers contreforts de la grande montagne – et c’est tout juste si l’on verra le toit depuis la route tant il y aura d’arbres. Une femme vivra là près de lui et, le soir venu, ils s’accouderont au balcon pour écouter le torrent, regarderont depuis l’ombre les sommets éclairés, puis rentreront à cause du froid et allumeront le feu. Elle sera près de lui, femme-flamme, pleine présence lunaire, solaire, rassurante, ils seront protégés et le temps passera, léger et feutré comme un vol de hibou. 

 

(Ainsi rêve l’enfant, retour de randonnée, en descendant la faille, et c’est un rêve doux, peu contrasté, presque sépia, un peu passé même mais pas sans hauteur.)

 

 

2.

 

Station002Station003

 

Elle sera là, ronde, blanche, lunaire et solaire, matrice et lumière, faille douce, montagne nourricière où il fait bon se perdre en un amour ascensionnel.


Bientôt, en son absence – poussé par son absence − il part à sa grande découverte. Il marche, il trace, il explore, remonte ses rus, suit de la plume d’or ses lignes imaginaires, devine dans les branches des arbres les courbes de son corps, puis la découvre vraiment, doucement la dénude – et finalement la perd, car ce n’était qu’un rêve.

 

 

3.

 

Station004

 

À l’aube il repart sur le chemin des crêtes où roule le soleil, traverse la forêt encore sombre, les alpages qui s’enflamment, et marche, marche jusqu’à la grande falaise qui arrête sa marche.

Lignes verticales, fouillis de ronces horizontal. Pas un sentier, pas une prise, pas une faille. Tu n’iras pas plus loin, pas plus haut pauvre bougre, ricane la montagne, et ce sommet n’est pas pour toi. Le soir tombe, tout tombe sur lui et il se rapetisse, se replie dans ses interstices et commence à creuser, taupe plutôt que chamois, creuser dans les détails, racler vers l’intérieur. Dans les pattes de mousse qu'inscrivent sur son crâne les bêtes lithophages, il y a peut-être quand même un passage, un moyen détourné, un tunnel où se glisser – regarde, rapproche-toi…

 

 

4.

 

Station005

 

Contraste. Violence. Tension. Torsions. Insectes. Étincelles. Dans la faille ça travaille, ça s’écarte, ça grouille, ça fouille, ça passe. On passe. Encore un tunnel, alors, encore une grotte, et encore ramper ? Son cheval renâcle, son fou avance. Sur la paroi, carabes danseurs, lucioles et feux follets lui font des signes de victoire. Victoire, victoire, vas-y, voilà, voici, disent aussi les gazelles dont l’exquise esquisse des cornes affleure sous la calcite. Eh, gamin, le rêve est à ce prix et on n’a rien sans rien !

Passé les éboulis et le dernier boyau il sent que ses cheveux se hérissent, que sa tête se déforme ; il sent l’odeur du gaz qui stagne dans la fosse, de ce gaz jaune qui est mortel, mais qui donne les visions.

 

 

5.

 

Station006

 

Sa grosse tête se craquèle, se fend comme un silex ; une flamme en jaillit qui l’efface à moitié. Quatre-vingt marteaux mentalement le frappent. Il hèle, tente un appel, mais un scorpion noir le bâillonne. Noir et blanc. Noir et blanc. Tout tourne en volutes noires, en vertiges blancs, tout tourne mal et le tourne en bourrique, pauvre gosse égaré, affolé, claustré, en panique dans son trou. Il voit clignoter des mots en noir et blanc sans lettres : dedans, dehors ; en haut, en bas ; bécarre, bémol ; délivré, démoli. Il tente encore de parler : un pianiste à tête blême et doigts démesurés sort de sa grosse tête et la fait éclater.

 

 

6.

 

Station008

 

La nuit s’écarte pour laisser place au grand combat grotesque. Son double-sorcier, grenouille ithyphallique, chauve-souris famélique, fanfaronne devant la lionne-montagne au corps puissant de silice et de feu. C’est une belle scène de parade et de lutte. Le sorcier bande ses muscles maigres, bande, saute, s’exhibe – mange-moi, attrape-moi si tu peux – tandis que la lionne calmement le vise, écarquille l’œil, prépare la détente, ouvre la gueule et…

 

 

7.

 

Station007

 

Ellipse. Éclipse. Retour à la nuit et repos. Bon Cerbère efflanqué aux sabots de bouc, bon gros diable-sorcier désossé, on t’a mangé, recraché, et tu reposes au pied de ta maîtresse – toi dans l’ombre, elle dans la lumière. Tu es mort, vous êtes morts, la caverne est jonchée d’os et de lambeaux de chair mais ce n’est pas si terrible (quoique moins paisible que ce que tu escomptais dans tes rêves d’enfant). Maintenant tout flotte, sombre, remonte, remonte lentement comme un cadavre ramené à la surface. Tu serres les crocs. Tu reviens à la vie, sors de ton rêve – et ce n’est pas sans mal.

 

 

8.

 

Station009

 

Pauvre

visage

griffé

brisé

saignant

 

Pauvre

face

lacérée par

les ronces

les chardons

 

Pauvre

cri

inaudible

de l’arbre

brûlé vif

 

La Terre naguère était ronde

dont l’homme est séparé

la lame de la lune en tombant l’a blessé

il crie tout seul

dans la forêt

 

d’où fusent cependant

des oiseaux

des lueurs

des flammèches

phénix qui s’envolent

déportent loin leurs flammes

et rallument le feu

de son rêve d’homme.

 

 

9.

 

Station010

 

Ellipse, éclipse. Vague. Vague. Vague et houle dans l'herbe courbe. Il n’est plus là, est sans visage mais presque en haut ! Il est passé, a rebondi, et il n’en revient pas d’avoir pu franchir la falaise. Le sol souple se dérobe sous le pas, mais le voici au pied des quatre pics de la haute montagne. Le silence dans la combe est superbe. Crépuscule du soir. Les ombres s’arrondissent, le vent plie les herbes, la falaise s’éclaire car l’orage final approche.

 

 

10.

 

Station011

 

Les éclairs, l’arbre en feu, et tout un peuple de corbeaux déclame : « Je suis un arbre plein d’oiseaux ! ». On a tout fait flamber finalement : le chemin, le sapin, les fantômes, les rêves et les plumes. Indifférent de l’avenir on se réchauffe (quel gaspillage) au feu de nos forêts. On s’affaire, on souffle sur les braises. Tout flambe, tout s’éclaire, tout est clair et précaire, et l’on tient l’équilibre.

 

Équinoxe d’automne

le feu dans la montagne

éclaire réchauffe équilibre

la nuit le jour la peur l’amour

le feu dans la montagne

ravage et rassure

accoudé au chambranle on

regarde on salue –

tout est clair et précaire.

 

30 septembre 2016