UNE GENÈSE EN HIVER

(fragments apocryphes, ni saints, ni divinement inspirés)

 

 

 Lattentedesimagesendécembre2016

 

Solstice d’hiver et tristesse : longues nuits, matins blancs de givre, lumière tranchante. Dans la caverne de la Cave je regarde s’écarter les ombres derrière les barreaux noirs. Simple adjuvant du Livre, officiant sans confiance, je me tapis dans cette grotte tapissée d’images. Sur le bureau de mon adolescence j’ai posé la théière, la tasse, les boîtes de cartouche pour le stylo Mont-Blanc, les deux enveloppes marron postées de Poitiers il y a vingt jours ; j’ai mis en sourdine le disque de Coltrane ; je suis prêt, presque prêt.

 

(« Pourquoi imposer pareille mise en scène ? dira peut-être l’impatient. Fais-nous grâce de la couleur des enveloppes, ouvre-les et montre-nous leur contenu ! »

Sans doute, sans doute. Cela va venir. Mais les circonstances de l’attente font partie des images. Surtout, ce n’est pas le résultat qui m’importe vraiment, mais l’expérience que ces lignes accompagnent : le cheminement, le voyage intime et extime, les égarements éventuels, les repentirs.)

 

Enfant, adolescent assis à ce même bureau vernis que j’aimais, je m'attelais, je m’attèle toutes les trois semaines au sacro-saint exercice de la Rédaction. Rien ne me panique, rien ne me fascine tant que cette obligation d’écrire, de produire un texte, tache démesurée, paralysante, dont l’avènement inévitable (car rendre copie blanche n’est pas envisageable) semble relever du miracle et a peu de chose à voir avec ma volonté et les efforts que je peux entreprendre. C’est, chaque fois, comme un premier matin, une Genèse rejouée…

 

 

Commencement

 

 

Au commencement il n’y a que confusion, encre noire et nuit épaisse où flotte et s’agite à peine un monde de ténèbres ; puis peu à peu l’obscurité se décante, le plus sombre sombre au fond de ce qui semble une mer, cependant que s’allume le faible éclair de l’aube et qu’apparaît un ciel anthracite encore zébré de nuit et d’embruns, miniature ruisselante et comme vue au travers d’une vitre mouillée. Sans bruit, sans cri ni aucun vagissement d’aucune sorte puisqu’il n’y a rien de vivant, la nuit et le jour se mettent en place, le haut et le bas, la terre et la mer. Sensible à l’appel de la lumière tout un peuple de corail sans couleur forme patiemment récif, s’entasse, se multiplie en grand silence, sans bruit, sans cri ni aucun vagissement d’aucune sorte, et la confusion s’écarte.

 

 

Le cours deau

 

 

On sent encore dans la mangrove les ondulations océanes, la houle, les vagues d’ombres, la vase, les dunes toutes proches, le vent marin. Sur le sol sableux filent des ombres dentues, sauvages, hostiles par principe à tout ce qui advient, mais que la lumière met en fuite. La petite plante à quatre feuilles qui pousse non loin de l’eau, il est heureux qu’aucun animal ni aucun homme ne puisse y mettre la langue ou la main, car c’est une ortie tropicale si violente qu’elle peut causer la mort par arrêt cardiaque. Dans la clarté crue bruissent, à quelques pas de cette ortie mortelle, l’arbre de la Vie et l’arbre de la Connaissance. L’eau coule, mangrove, rivière, marais, lagune. Le Paradis est une jungle qui ondule, suggérant par son seul mouvement les présences animales.

 

 

Quadrupède

 

 

Elle apparaît entre les dunes, la première songerie animale. Je me souviens de la gazelle Rym, la gazelle aux yeux sombres et au ventre clair qui faisait dans le désert comme une flèche blanche. Quatre fines pattes, folle esquisse hésitant sur l’avant, sur l’arrière, jeune animal masqué se retournant sur sa naissance comme le faon de Bedheillac, élégante, altière − faite pour faire naître à son tour quelle chimère ? − elle risque un pas de côté, quelques bonds de bête aveuglée, puis dans un roulement de tamtam disparaît entre les dunes.

 

 

 

Femme liane

 

 

Puis la femme s’étire, s’extirpe des racines, mêle ses serpents, ses lianes dans la boue comme laminaires après la marée, la tempête : c’est l’aube de la naissance et de la connaissance. Insidieusement ses cellules travaillent, se multiplient, cherchent la survie, la sortie. Elle tire, elle s’étire, sensuelle et sans visage, dans son lit de limon, elle mêle ses lianes d’encre, ses serpents, ses tracés, ses tresses. Comme la jungle, comme les rides du sable, comme l’eau, le vent et tous les flux de la terre elle ondule, elle s’étire, elle s’extirpe : c’est une autre naissance, l’aube de la connaissance.

 

 

Ange

 

 

L’ange féminin alors se redresse, se cambre poitrine offerte, prend appui sur l’obscur, s’arrache à la poche de la nuit et se met à briller. Tout est prêt pour l’envol. Il y a beaucoup de clarté alentour, beaucoup de clarté dans le monde, et c’est au firmament une éclipse inversée.

 

 

Farandole

 

 

Le fruit du paradis n’était pas une pomme mais une mangue hallucinogène. À l’instant précis qui suit sa consommation par Adam indécis, juste avant que Dieu ne rapplique et tonne, tout se met à trembler, tous se mettent à danser, hommes et animaux pris par la même transe. Ève poursuit Adam en criant : « le prince charmant ! le prince charmant ! », et tous deux nus et sans honte encore forment une farandole avec les bêtes pas apeurées, copulent, s’épouillent, engendrent, « attrape-moi si tu peux ! », dans le joyeux bazar transitoire d’un monde éberlué, foisonnant, vibrant, et la lumière poudreuse de l’aube qui se prolonge. La voici l’harmonie jazz, la joie – « attrape-moi si tu peux ! » − et Caïn pas encore né, et la course folle dans la lumière pendant que Dieu roupille. Bientôt, fini de rire, le vieux père entre en scène et la farandole comme une flamme charbonne, ça sent l’encre qui sèche, la cendre, la poussière, la mort, les « tu enfanteras dans la douleur », « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » et « tiens-toi droit, bipède, tiens ta place au centre de l’image, impose ton ordre au désordre du monde, cesse toute farandole ».

 

 

Procession

 

Tout est en ordre dans le monde, et chacun à sa place en procession pour la grande mascarade : au pied les bêtes quadrupèdes, bons chiens domestiqués utiles pour la chasse, mâle et femelle et tous deux puissants et dentus, se font face − en chiens de faïence, mais moins pour le défi que pour la parade, la galerie ; au ciel et face à face aussi les anges sont des toucans dont les plaintes douces rythment la procession. Au centre voici, guidés par nulle étoile, les Pèlerins en marche : l’Africain enturbanné qui ne parle, ni ne chante, ni ne rit et dont on se méfie parce qu’on le soupçonne d’avoir avec la mort quelques secrètes accointances ; le marchand en bonnet et babouches, fataliste, débonnaire, pragmatique, qui a rejoint la caravane en flairant une aubaine ; voici la femme folle dont naturellement l’Histoire effacera la présence, le gentleman en chapeau et le bandit bosniaque, tous embarqués pour la même quête, la même parade, la même mascarade.

 

 

Solitaire

 

 

Il y en a un dernier, à part, dans son petit format, sourire énigmatique de chamane sans âge, en route pour nulle part, tout près de s’effacer, s’effaçant volontiers. C’est lui qui sort du cadre, referme l’encrier et appose son sceau. 

 

Exlibris

 

Ex Libris. Au commencement était l’encre, à la fin on se signe, on appose son sceau, sa vignette animale, sur la couverture du livre, et les histoires s’arrêtent. Le soir tombe, la longue nuit revient dans l’atelier, la Cave. Tu te tournes vers la petite fenêtre et regardes ton reflet qui te regarde, regardes les barreaux, le ciel pâle qui s’assombrit. La table est encombrée d’outils et d’images. Il reste peu de traces. Tout retourne à la nuit.

 

29 décembre 2016