Index de l'article

 

 

 

JOURNAL D’UNE PLANTE CARNIVORE

 

 

1. 

Journal01

J'ai compté. Je n’ai plus compté. Je ne compte plus. Tout de même, cela fait maintenant plusieurs lunes que je n'ai pas mangé et qu'on m’a mis, ou que je me suis mis, à l'écart, dans ce cadre trop étroit où je me tords et où je ne compte plus.

J'ai faim, je n'ai pas faim : cela dépend d'abord et jusqu'à un certain point de l'orientation du sang, de l’encre, de la sève, de l’esprit. J'attends, je n'attends pas. Je suis patient, je ne suis pas patient. Je sais que c'est aujourd'hui qu'elle va passer, vrombissement, légère perturbation dans l'air tiède que rien d’ordinaire n'agite, bourdonnement doux d'abeille ou de mouche – et j’en frémis d’avance. Je sais que tout va se jouer dans la demi-heure, dans le quart d'heure qui vient. Elle s’approchera, me frôlera, se posera peut-être. Cela fait trop longtemps. C'est le moment.

Déjà la certitude de sa venue me détourne de l'attente, comme si c'était affaire réglée, moi rassasié, apaisé et pouvant reprendre enfin et jusqu'à la prochaine fois l’insouciance d’une vie sans faim. Je me détends. Me laisse aller. M'appuie sans vergogne sur mon cadre. J’éprouve en cet instant un détachement sincère – à moins que ce ne soit qu’une façon de prévenir la déception qui ne manquerait pas de m'abattre si d'aventure elle ne venait pas ?

Je regarde ailleurs. Je regarde dehors. Le carré de lumière tamisée qui éclaire mon propre cadre sombre m'annonce l'aube mieux que les clameurs d'oiseaux que je ne perçois pas. Déjà si tard ? Toute cette lumière, et rien ne bouge encore.

Cette fois je me tends. Je tends et je détends mon tronc, ma tige, mes fibrilles sans feuilles, je laisse s'étirer le félin de ma faim. Elle se lève, j'ai faim. Elle approche, j’ai faim ; et si je feins le contraire ce n'est plus que par pudeur ou par ruse, comme le fauve ostensiblement et dédaigneusement fait mine de ne pas voir la proie qu’il convoite, exprimant par toute sa posture l'indifférence du rassasié − et puis, l'instant d'après, les ailes, la nuque craquent.

Un craquement. Cette fois c'est le moment. Elle approche, je ne pense pas à elle. Vibrations aériennes, souffle frais, et je regarde ailleurs...

Elle ne s'est pas posée.

 

 

2. 

journal02

 

Il faut bien avouer, la frustration, le dépit, la vexation ont été considérables. Ma faim s'est réveillée en vagues, petite tempête, bourrasque sur les cimes, tous ses harpons tendus vers quoi ? Combien de temps encore avant que ne revienne la possibilité du repas ? Je suis resté encore un moment dans l'espoir d'un revirement, et puis la rage m’est venue et je me suis mordu moi-même jusqu'à arracher et avaler quelques lambeaux de ma propre chair. Il m’a fallu pour me calmer et tristement me digérer tout un long jour.

Maintenant le carré de lumière a jauni. Il y a du pollen partout − mais pas d'abeilles, pas d’abeille, ni guêpe, ni mouche, ni moucheron. Je pense à ce moucheron que j'ai mangé naguère, et je sens remonter en moi le souvenir du duvet tendre de ses pattes frêles, de son squelette exquis, de ses ailes translucides et à peine formées d’ange funèbre. Je pense mouches, moustiques, moucherons, guêpes et abeilles, et le carré blanc de mes rêves se macule d'insectes écrasés.

Parfois ondule ici l'ombre d'un martinet, et j’envie la liberté inconcevable avec laquelle il semble fendre l’air et se repaitre pour de bon de mon rêve. L'air de ma serre n’en vibre pas davantage mais se réchauffe, indubitablement, tout se réchauffe et me rappelle mon pays tropical, mon marais, mon bayou... Par la pensée je peux me recréer ces rives-là, où je m'adonne sans vergogne et sans bouger à la violence. Voici une mêlée de lucanes, un affrontement de lucioles − j'ai si faim que je pourrais me repaître d'un rat. Dans la tiédeur de ma cage je regarde des combats de rats.

Échappatoire que tout cela, et stratégies douteuses, car je vois bien au fond à quel point je me fane. Pour survivre il m'arrive de laper la rosée qui perle à mes pores et de ronger les parties les moins utiles et les plus vigoureuses de mon anatomie (car tout cela repousse quand même tôt ou tard comme les algues) ; mais le dégoût me vient et je ne veux plus de moi.

Ce qu'il faudrait c'est être prédateur aussi désirable qu'une proie.

 

 

3.

 

Journal03

 

Trouver en soi les sucs de la séduction, la courbe qui attire, le parfum qui affole, l’entonnoir en lequel tu glisses et immanquablement succombes.

Les filaments de Rafflesia arnoldii restent cachés au sein de la vigne qu’ils parasitent avant de donner naissance, au bout d’une à deux années (c’est dire la patience) à la plus grande de toutes les fleurs simples du monde, qui peut atteindre dit-on un mètre de diamètre, pèse une dizaine de kilos et dégage une odeur de viande putréfiée capable d’attirer les mouches qui la polliniseront à des lieues à la ronde.

Irrésistible.

(Mourir et pourrir pourrait renforcer mes attraits ?)

Plus patiente encore, l’inflorescence d’Amorphallus Titanum, le très célèbre Pénis de Titan (en fait un Arum gigantesque) met dix ans avant de déployer sa tige blafarde, qui peut alors dépasser le mètre cinquante et qui, pendant trois jours à peine, dégage elle aussi ces remugles de charogne et de fromage fort dont raffolent les insectes.

(Qu’on m’apporte un camembert ou quelque reblochon faisandé, j’aurai tout essayé.)

Il y a aussi toute la gamme des séductions passives : on peut travailler ses formes pour en imiter d'autres connues, reconnues comme étant amicales, attirantes ; ainsi l'orchidée imite l'abeille qui, tentant de s'accoupler avec ce leurre, viendra la féconder.

Il y a encore toute la gamme des pièges actifs, tentacules lancés, mâchoires qui se referment, triangles tissés de rets parfaits − encore faut-il que la proie au moins se rapproche.

Je puise dans le soleil de la serre un regain d'énergie. Immobile je m'affaire, bombant le torse, soignant les chairs. Chère, lorsque tu t'approcheras, je ne ferai qu'une bouchée de toi ; je saurai être foisonnant, odorant, ondoyant, irrésistible.

 

 

 

4.

 

journal04

 

Rien n'a objectivement changé dans ma situation, mais faire et dire cependant donne un cap à ma vie végétale, et cela change tout. Malgré la fatigue et les fréquents découragements, je peux suivre de jour en jour non seulement le lent délitement de la faim, mais aussi le mouvement inverse de la riposte engagée : ici cela s'affaisse, ici je raffermis ; ici cela se ride, et là je tends mes fils, je tisse, je creuse, j'élabore tout un réseau de petits cœurs et de neuves brindilles.

Jeu perdu d'avance, bien sûr, comme n'importe quel jeu, mais, tout est question d'échelle, pas perdu pour tout de suite, pas avant quelques victoires encore, quelques derniers combats gagnés sur la faim, quelques belles scènes de saines dévorations. Je lance mes fils. Je dessine dans l'air comme le font les abeilles, je trace des formes compliquées comme les larves xylophages qui travaillent le bois − oui, je parle dans leurs langages.

Parler ne permet pas de déjouer la faim mais de jouer avec elle, de la mettre à distance, comme on mastique sa propre langue pour se faire saliver et tromper la soif. Je mastique les langues. Ma serre bourdonne d'appels dont le code confus pourrait résonner de façon familière, quoique trompeuse, aux sens de n'importe quelle bête passant par ici.

Dommage qu'il n'en passe pas.

 

 

5.

 

journal05

 

Parfois il me semble que c'est la faim qui, plutôt que de me tuer, me maintient en éveil. Rassasié, je dormirais.

Parfois j'éprouve à l'observer un contentement qui vaut presque un repas. Cela fait comme un courant frais dans l'eau trop chaude, comme une ébullition, un jet d’encre de seiche, quelque chose qui crépite, qui se déploie, qui scintille comme les paillettes noires des braises, quelque chose d'extrême, chaleur et froid mêlés, d’extrêmement attisant. Cela creuse dans le corps cent petits vertiges. On sent bien mieux tous ces flux qui traversent le monde (le peu qu'on en perçoit). Cela ne désaltère pas plus qu'un flocon de neige posé sur une langue brûlante, mais cela redonne au moins l'idée de la cascade.

On sent alors les caresses du courant, l'eau et les algues ballottées sur les bords et ce vacarme qu'on entendrait si on pouvait entendre. On sent le goût du fer sous les crocs. On en mastique de plaisir, d'un plaisir dégagé de la crainte de cet assouvissement qui toujours et finalement se mue en ensevelissement.

Je regarde ainsi la faim sans fin, ce désir épuré qui se détache de tout objet, mon attente idéale, ma faim de loin, ma faim de tout qui me porte, qui m'emporte et qui me mène à tout.

Tu vois qu'à présent tu peux venir, puisque je ne t'attends plus.

 

 

6.

 

journal06

 

Aujourd’hui je saigne. Tout arraché, tout écorché, veines ouvertes, tout maculé de sève noire et furieux, tellement furieux ! Il faut avouer qu’il y a de quoi.

Je baignais dans la quiétude d’une vraie liberté, triomphant renonçant, quand une vibration sourde m’a ramené à la réalité. Cela s’est fait très vite, comme le battement de cœur d’un petit mammifère, systole – la flamme aussitôt se rallume, s’embrase – diastole – et s’éteint, soufflée. Je n’ai rien vu venir, n’ai pu anticiper. N’ai pas même apprécié l’élégance de l’esquive : ainsi les digitales agressées par un pied, une patte, un bec, laissent tomber leurs tiges et jouent les desséchées – mais cette fois ce n’est pas par ruse que j’ai laissé s’affaisser mes feuilles ; tout un essaim aurait pu s’y poser sans que je réagisse.

Outre le dépit naturel que l’on peut ressentir quand la réalisation du désir se trouve à nouveau et peut-être à jamais différée, la colère et l’abattement qui ont suivi étaient également justifiées, je crois, par la déception de me découvrir si peu libre.

Il m’a fallu du temps – le temps de ce discours – pour comprendre la chance qui venait de m’être donnée : non seulement il était à présent quasiment certain que ma faim allait être tôt ou tard assouvie – le signe était très clair – mais l’incertitude du moment, et le fait qu’il dépende en partie de ma capacité à le préparer m’octroyaient désormais la très haute responsabilité de m’en rendre digne.

Ainsi ma faim a-t-elle pris comme un nouveau départ.

 

 

7.

 

journal07

 

Départ, fin ? La vie sans faim, sombre. Mais il faut revenir en arrière, encore une torsion avant l’écrasement.

 

Trop de lumière. Il y avait trop de lumière, et cette lumière trop vive a fatalement fini par me donner un trop-plein de vigueur qui a réveillé ma faim et fait repartir le cycle ordinaire d’expansion et de flétrissement puisque, rien à faire, il faut bien l’admettre sans se payer de mots car ce ne sont pas là des larmes qui tombent ni même « les sécrétions végétales de mon œil couché lorsque l’obscurité gagne la serre », ainsi que l’écriraient les Chinois pour dessiner le mot « rêve » : il n’y a plus rien à manger, et aucun bourdonnement dans l’air mort.

Tant de lumière ! Toute cette lumière ! J’ai senti repousser mes fibres sectionnées, et puis – on m’a, je me suis, déplacé dans ce sous-sol bien sombre, bien isolé, encore bien plus à l’écart ; cette clarté au soupirail, c’est encore trop, je m’en suis détourné et je ne la vois plus.

Plus de lumière, et presque rien de vivant ne peut plus passer par ici : cela me tranquillise, ma faim s’éteint et ma terre s’appauvrit. Je continue à tracer dans la pénombre ces signes qui ne signalent à personne mon absence mais sont mes soubresauts de plante mâchée à mort.

Plus de lumière, plus un souffle ; la lutte cesse ici où ça dépote, silence à fond et requiem pour la défunte plante affamée !

Je baisse la tête, ferme mes feuilles, savoure l’abandon qu’offre la claustration et toutes ces défenses qui désormais protègent de l’attente humiliante : la porte calfeutrée, les murs épais, les ombres pliées − puis survient cette idée comme une trappe qui se rouvre : et si, malgré tout, profitant de quelque ouverture certes compliquée mais possible, le sale insecte, la chère mouche, néanmoins se glissait ?

Mentalement je mastique cette idée qui maintient, mon dieu que la vie est têtue, la possibilité de la faim.

 

Juin 2017